N° 703 | du 1er avril 2004 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 1er avril 2004

Un centre d’accueil pour mineures enceintes

Katia Rouff

Thème : Maternité

Du troisième mois de leur grossesse jusqu’aux 2 ans de leur bébé, la Maison de la mère et de l’enfant Colette Coulon à Saint-Ouen (93) prend en charge des adolescentes qui n’ont plus de liens fiables avec leurs familles d’origine. Une équipe pluridisciplinaire les accompagne au quotidien et les aide à construire un projet et à le réaliser, qu’il s’agisse d’assumer leur rôle parental ou d’accoucher sous X

Novembre 2003. Une rue calme de Saint-Ouen où la Maison de la mère et de l’enfant de Seine-Saint-Denis [1] a ouvert ses portes en septembre. À terme, 17 professionnels prendront en charge 15 adolescentes. Pour le moment cette équipe fraîchement constituée accueille 7 adolescentes enceintes ou avec un bébé. La structure occupe les deux premiers étages d’une copropriété privée. À l’intérieur, 1 000 m2 de locaux où domine une apaisante couleur saumon.

« Chaque année, sur 23 000 naissances en Seine-Saint-Denis 90 sont le fait de mineures enceintes, dont 25 à 30 relèvent de la protection de l’enfance et sont prises en charge par l’Aide sociale à l’enfance (ASE) », explique Claude Roméo, directeur de l’enfance et de la famille au conseil général de Seine-Saint-Denis. « Jeunes filles victimes de maltraitance avant, pendant ou après la grossesse qui, faute de structures adéquates, étaient orientées dans un centre d’accueil en Loire-Atlantique ce qui ne facilitait pas le maintien des liens ».

Le conseil général a donc créé la Maison de la mère et de l’enfant à Saint-Ouen, une structure qui prend en charge la jeune fille sur une longue période, du troisième mois de sa grossesse aux deux ans de l’enfant. Le temps pour elle de se poser, de parler, d’établir un projet et de le mettre en route. Pendant la grossesse, l’équipe assure un accompagnement spécifique pour ces jeunes filles qui ont eu l’expérience de la maltraitance. Qu’elles décident de garder l’enfant ou d’accoucher sous X, une psychologue les accompagne dans leur choix.

La structure propose trois types d’hébergement : dix places en foyer et bientôt deux places chez des assistantes maternelles spécialisées et trois en appartement autonome. Les jeunes filles qui ont besoin d’être maternées ou qui désirent accoucher sous X seront plutôt orientées vers les assistantes maternelles. Vivre avec des compagnes qui s’occupent de leur bébé pourrait être déstabilisant pour les adolescentes qui ont choisi de ne pas élever leur enfant. Les jeunes filles plus indépendantes seront logées dans des studios à proximité de la Maison de la mère et de l’enfant pour bénéficier du soutien de l’équipe. La structure est située au sein de la cité, près du métro pour que les jeunes filles puissent facilement suivre leur scolarité ou leur formation, faire leurs démarches administratives et sortir le week-end.

Cadre socio-éducatif, éducateurs spécialisés, éducatrices de jeunes enfants, assistante sociale, psychologue, puéricultrice, conseillère en économie sociale et familiale, auxiliaire de puériculture, secrétaire, personnel d’entretien et veilleuses constituent l’équipe. Elle accueille une majorité de jeunes filles originaires d’Afrique et de mineures isolées qu’elle soutient dans leurs démarches administratives : obtention de l’allocation parent isolé (API) ou demande de carte de séjour pour les étrangères. Adressées à la structure par la circonscription ASE, les jeunes filles seront suivies durant tout leur séjour par un éducateur référent. Leur âge varie pour l’instant entre 15 et 18 ans.

L’équipe favorise le maintien des liens avec le père de l’enfant et la famille de la jeune fille lorsque c’est possible. Un espace est réservé à l’accueil des visiteurs des adolescentes et de leur enfant. Les pères – surprenant un peu l’équipe – sont très présents malgré une situation sociale et familiale souvent précaire. « Pour eux, le fait que leur compagne soit rattachée à un établissement permet de développer un lien structurant avec leur enfant », analyse Monique Krymkier, la psychologue « à nous de réfléchir jusqu’où nous pourrons prendre en charge les papas. »

La restauration des liens familiaux est un travail de longue haleine. (lire l’interview de Nelly Carpentier) « Ces jeunes femmes peuvent être ambivalentes par rapport à leur désir de renouer avec leur famille. Il faut qu’elles puissent en parler, préciser leur désir. Si elles ont envie de revoir leurs parents et si c’est possible – certaines ont été abandonnées ou ont une famille en Afrique -, l’équipe essaie de faciliter le lien. Nous ne perdons cependant pas de vue que ces liens ont bien souvent été interrompus par une éviction de la jeune future mère du milieu familial, qui a donné lieu à la mesure judiciaire ou à l’accueil provisoire (AP). Cela nécessite une forte vigilance de notre part ».

Le centre a passé une convention avec l’hôpital Delafontaine à Saint-Denis. Un médecin référant suit l’adolescente durant toute sa grossesse. Elle est considérée comme prioritaire pour les rendez-vous et en cas d’urgence elle est immédiatement admise à l’hôpital. L’équipe a également établi des liens avec le centre de protection maternelle et infantile (PMI), les praticiens du quartier, les pédiatres, les laboratoires d’analyses…

Pour les questions liées à la grossesse, les jeunes filles rencontrent deux sages-femmes une fois par semaine. L’une détachée de l’hôpital Delafontaine, l’autre de la PMI. Stéphanie Garreau, puéricultrice de l’établissement répond aussi aux questions des résidentes et les accompagne dans leurs démarches médicales. Monique Krymkier propose des entretiens pour réduire le décalage entre le bébé imaginaire et le bébé réel et aider les jeunes filles à s’adapter au bébé qui va arriver. Ce décalage, normal chez toutes les femmes, est accentué chez ces jeunes filles en pleine évolution, au parcours souvent douloureux. Parcours, qu’elles ne souhaitent d’ailleurs pas forcément aborder. « J’avance sur la pointe des pieds, il ne s’agit pas de faire resurgir des traumatismes anciens. L’enfant peut aussi avoir été conçu comme une réparation narcissique inconsciente pour éviter que ne se posent toutes les questions liées au passé », indique la psychologue. Le groupe d’adolescentes se prépare aussi mutuellement à la maternité. Les filles voient leurs compagnes s’occuper de leur bébé, le leur confier… ce qui donne une réalité à l’enfant à venir.

Si pour l’instant, le problème ne s’est pas encore posé, Monique Krymkier accompagnera les jeunes filles qui le souhaitent durant l’accouchement. « L’idéal serait que l’adolescente puisse choisir la personne qui sera présente à ses côtés ce jour-là, si toutefois elle souhaite la présence d’un des membres de l’équipe », estime la psychologue. Elle se rendra à la maternité dès les premières heures du bébé pour faire sa connaissance et veiller à ce que le lien entre lui et sa mère se fasse le mieux et le plus tôt possible.

L’équipe souhaite également que les adolescentes aient la possibilité de parler hors de la structure, d’où l’importance des relais extérieurs telles la psychologue de la maternité, de la PMI ou de la crèche. À la naissance du bébé, la jeune mère pourra se poser. L’inscription en crèche est anticipée pour que l’idée d’une séparation avec l’enfant et d’une reprise de formation — toutes n’ont pas encore de projet à la naissance de l’enfant — chemine. Deux après-midi par semaine un « atelier bébé », animé par la puéricultrice accueille les enfants trop jeunes pour aller à la crèche afin que leur mère profite d’un temps pour elle.

Pour l’équipe il s’agit aussi d’un moment d’observation de l’enfant, de ses capacités, de son mode de relation à l’autre et d’un temps d’éveil et de rencontre entre enfants. Le lundi après-midi un atelier est ouvert aux mamans qui le souhaitent : moment de jeu et de plaisir, durant lequel l’équipe observe la relation mère-enfant et si nécessaire la stimule. « Le fait d’avoir chacun des formations différentes nous permet de repérer très vite comment se construit le lien entre la mère et son enfant », précise Françoise David, cadre socio-éducatif. « L’équipe rassure et donne des repères, c’est un grand atout pour l’épanouissement de la mère et de son bébé », renchérit la psychologue.

Pour les jeunes filles qui ont vécu leur grossesse isolée, à l’hôtel par exemple, les choses sont beaucoup plus difficiles. Ici, les jeunes filles ont la possibilité de questionner beaucoup de monde. Louise Essanguy, responsable de l’hygiène et de la propreté, reçoit de nombreuses confidences. «  J’ai un jeune enfant et je suis d’origine camerounaise, j’ai l’impression que les résidentes me considèrent comme une grande sœur. Elles me posent beaucoup de questions, notamment sur les coutumes françaises si elles viennent d’Afrique. Certaines me confient des problèmes dont elles ne veulent pas parler aux éducatrices tout en sachant que j’en ferais part à l’équipe si c’est important ».

Patrick Lebel, le cuisinier, veille à la convivialité des repas et à l’équilibre alimentaire de la mère et du jeune enfant. « Nous aimerions que les mamans puissent s’investir dans le choix et la préparation des repas, c’est encore un peu tôt, ça viendra », dit-il. Il animera un atelier cuisine pour les soutenir. « Nous leur apprendrons à préparer des choses simples et appétissantes pour elles et leur bébé. Elles savent déjà cuisiner certains plats, mais doivent apprendre à les diversifier ». L’équipe institutionnelle au grand complet se réunit tous les quinze jours, l’équipe socio-éducative, une fois par semaine. Bientôt la psychologue proposera un temps d’écoute aux veilleuses qui ont un rôle très important puisqu’elles sont auprès des jeunes filles au moment du coucher où les angoisses sont plus fortes.

Sept mois avant l’ouverture du centre maternel, Françoise David a commencé un long travail en amont auprès de tous les partenaires pour que la structure et les jeunes soient bien accueillies dans l’environnement. « J’ai rencontré les partenaires sociaux, l’école, le collège, le lycée, la PMI, la mission locale, les services de police, les copropriétaires de l’immeuble… afin que les liens soient tissés avant l’ouverture et que chaque interlocuteur devienne réellement un partenaire. J’ai été très agréablement surprise du regard positif que chacun a porté sur notre projet ». De plus, les enseignants ont spontanément proposé de donner des cours aux jeunes filles en fin de grossesse et les copropriétaires ont organisé un pot pour accueillir les nouvelles résidentes. Un beau départ.


[1Maison de la mère et de l’enfant Colette Coulon - 2, allée Amilcare Cipriani - 93400 Saint-Ouen. Tél. 01 41 66 39 40


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