N° 703 | du 1er avril 2004 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 1er avril 2004

Centres maternels : de lourdes charges pèsent sur les équipes

Propos recueillis par Katia Rouff

Thème : Maternité

Nelly Carpentier auteur de l’ouvrage « Adomamans » [1] a une longue expérience des centres maternels. Elle nous parle des difficultés que rencontrent les jeunes mères qu’ils accueillent

Les jeunes femmes qui s’adressent aux centres maternels ont presque toujours vécu rejet, abandon ou placement… La reprise du lien avec leur famille est-elle favorisée ?

L’équipe socio-éducative va accompagner ces jeunes filles pour qu’un bon lien s’établisse entre elles et leur enfant. Pour la grande majorité d’entre elles, le choix du centre maternel démontre qu’elles souhaitent nouer une relation avec leur enfant. Pour produire un lien avec l’enfant, elles doivent bénéficier d’un soutien éducatif et affectif. L’équipe va les soutenir mais aussi les aider à reconstituer les liens familiaux lorsque c’est possible. S’ils ont été rompus à l’annonce de la grossesse, leur reprise sera plus facile. En revanche, si la jeune fille a vécu la violence ou l’inceste – éventuellement responsable de la grossesse – cela sera bien plus difficile. Les adolescentes qui ont subi de graves problèmes dans leur famille bénéficient d’une prise en charge de l’Aide sociale à l’enfance.

Comment se passe le travail avec les adolescentes qui n’ont pas connu leur mère ?

Certaines n’arrivent pas à nouer un lien avec l’enfant qui sera placé. D’autres qui ont bénéficié de substituts maternels et de relations de maternage en foyer ou en pouponnière ont intériorisé ces liens et les recréent avec leur bébé.

Les centres maternels favorisent-ils le lien avec le père de l’enfant ?

Le renforcement de ces liens est plus facile dans les petites structures spécialisées dans l’accueil des adolescentes mineures. On y rencontre plus facilement le père, notamment le week-end. On peut parler avec lui de ses inquiétudes, l’inviter à l’occasion de l’anniversaire de l’enfant ou de sa mère. C’est important pour le jeune père d’être reconnu dans la relation à sa compagne et à leur enfant. Certaines équipes militent pour que les adolescentes puissent recevoir leur compagnon dans leur chambre plutôt que dans une salle réservée à l’accueil des visiteurs. Dans les structures plus importantes qui reçoivent des adolescentes enceintes et des femmes adultes, il est bien entendu plus difficile d’accueillir et de connaître les pères, ne serait-ce que pour des raisons de sécurité et de personnel. Il arrive qu’une personne assure seule la permanence du week-end dans un centre qui héberge 50 personnes.

Vous écrivez que les travailleurs sociaux doivent travailler en collectif de responsabilités. Pourquoi ?

Si un travailleur social est en relation duelle avec une jeune mère, il risque d’éprouver des difficultés pour se distancier car l’adolescente peut rechercher une relation quasi fusionnelle avec lui. Le collectif pluridisciplinaire permet d’éviter cette dérive. L’équipe éducative n’est pas là pour donner l’illusion d’être le père ou la mère de la jeune fille, même s’il y a de l’ordre du père et de la mère dans la relation. Les équipes doivent être épaulées par un psychologue ou un analyste qui les aide à réfléchir sur leurs difficultés à se distancier, sur ce que le travail sur le lien mère-enfant réactualise dans leur propre histoire…. Or les supervisions sont insuffisantes.

Les jeunes mères accueillies en centres maternels sont d’origines culturelles différentes. Les travailleurs sociaux doivent-ils posséder des connaissances interculturelles ?

Une jeune qui arrive d’Afrique va considérer le bébé avec la prégnance de sa culture. En Afrique devenir mère même sans conjoint est souvent très valorisant alors que dans d’autres parties du monde, une grossesse adolescente hors mariage sera honteuse, les jeunes filles africaines culpabilisent si l’enfant n’est pas « beau et fort ». Les jeunes antillaises, elles, disent « chez nous un enfant doit être impeccable ». Le portage du bébé, les rituels de massage, l’alimentation, varient aussi selon les cultures. Il est primordial que ces jeunes filles puissent garder ces liens symboliques avec leur culture. Il est important que les équipes soient mixtes au niveau des sexes, des formations mais aussi des cultures.

Les lieux d’accueil des adomamans sont-il assez diversifiés ?

Non. Les structures spécifiques à l’accueil des adolescentes enceintes ou avec jeune enfant sont insuffisantes, les lieux alternatifs comme les familles d’accueil pour les jeunes filles plus fragiles ou celles qui souhaitent accoucher sous X également. Or, il peut être très douloureux pour ces dernières de côtoyer des compagnes qui se préparent à accueillir leur enfant. Il manque enfin des appartements pour les adolescentes plus indépendantes.

La formation des travailleurs sociaux est-elle suffisante ?

Dans les formations initiales, les connaissances sur la psychologie de l’enfant et la pédagogie sont insuffisantes. Les formations continues devraient être plus longues pour approfondir ces deux domaines. J’insiste aussi sur la nécessité de la supervision. De lourdes charges pèsent sur les équipes qui travaillent en centres maternels. On leur demande beaucoup par rapport à leur salaire et la responsabilité qu’elles prennent dans le devenir des enfants et de leurs mères est énorme, elles ne doivent pas rester isolées.


[1Adomamans. Le tiers et le lien, Nelly Carpentier, éditions Téraèdre, 2003. (lire la critique)


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