N° 928 | du 7 mai 2009 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 7 mai 2009

TISF : un métier en voie de reconnaissance

Katia Rouff

Thème : TISF

Travailleur social depuis 1974, le technicien de l’intervention sociale et familiale (TISF) soutient les familles fragilisées dans leur vie quotidienne et leurs fonctions éducatives.

« Trop souvent les travailleurs sociaux connaissent peu, voire pas du tout, notre fonction pourtant complémentaire à la leur », pestent tous les TISF interrogés, jeunes ou plus chevronnés. « Lorsque nous parlons de notre métier, on nous demande : « C’est quoi ? », alors que nous intervenons au cœur des familles fragilisées à leur demande ou à celle de l’aide sociale à l’enfance (ASE) dans un souci de prévention », regrette Laurie Simonneau, en dernière année de formation.

Pour sa part, Arcades formation, qui forme ces futurs professionnels, diffuse un film au titre explicite : « Quand je dis TISF : faut expliquer ! » [1]. « Ce métier - exercé à 95 % par des femmes - reste mal connu, du fait de l’invisibilité de ces professionnels travaillant le plus souvent dans l’intimité des familles, analyse Chantal Cervera, directrice d’Arcades formation. De plus, la profession se situe aujourd’hui au croisement de la fonction d’aide à la famille et de l’intervention sociale préventive et réparatrice. Cette dichotomie participe à son manque de reconnaissance par les autres travailleurs sociaux. »

On compte 8 000 TISF en France aux missions en pleine évolution depuis la réforme de la formation en 1999. Pourtant, on associe encore trop souvent l’image du TISF à celle d’une femme aidant les mères de familles nombreuses dans leurs tâches ménagères et le soin aux enfants. Or, ces tâches (couture, repas, gestion du budget…) servent aujourd’hui de support à des interventions de prévention ou de maintien des liens.

Le champ d’action de ces professionnels s’est fortement élargi depuis la fin des années 80. Ils interviennent au domicile des familles fragilisées à leur demande, en lien avec les personnels médico-sociaux (en cas d’accident, de fatigue, de maladie…) et avec le financement des organismes de Sécurité sociale. Ils mènent des actions de prévention périnatale relevant du service départemental de la PMI, aidant par exemple une mère après une grossesse difficile ou lorsqu’elle rencontre des difficultés à établir le lien avec son bébé. Sous mandat de l’aide sociale à l’enfance, ils soutiennent la fonction parentale des familles dans le cadre d’une mesure d’action éducative en milieu ouvert (AEMO) ou d’une mesure de placement. Ils jouent un rôle dans le repérage des situations de maltraitance ou de retard de développement de l’enfant. Enfin, dans le cadre du plan département d’insertion (PDI), ils proposent des actions collectives aux personnes isolées ou en grande difficulté sociale afin de renforcer le lien social.

Le métier trouve son origine au XIXe avec les Petites sœurs de l’Assomption qui soignent les malades à domicile et assurent les travaux ménagers avec la mission de « reconstituer des familles chrétiennes ». Après la Première Guerre mondiale, « l’aide familiale » soutient les familles nombreuses au quotidien dans le cadre d’une politique nataliste. Pendant la Seconde Guerre mondiale, elle aide les mères seules à faire face aux tâches quotidiennes et aux problèmes de santé dans le cadre du « Service familial des jeunes filles ». À cette époque, les mouvements Aide familiale rurale et Aide familiale populaire promeuvent l’activité sous forme de métier. Le certificat de travailleuse familiale, sanctionné par un diplôme, est créé en 1949.

En 1974, la future TISF est officiellement reconnue comme « travailleuse sociale du domicile ». Un an plus tard, l’aide sociale à l’enfance lui confie un rôle de soutien à la parentalité auprès des familles en difficulté. Aujourd’hui, ses tâches restent concrètes, ménagères et familiales, elles servent de support à des actions préventives, éducatives ou réparatrices. En 1999, la formation est réformée, le diplôme devient d’Etat.

Si la grande majorité des TISF interviennent au domicile des personnes, on les retrouve aussi dans les structures d’hébergement et dans les établissements médico-sociaux. Ainsi, l’association Passerelles à la Roche-sur-Yon (Vendée) emploie-t-elle une TISF dans son centre maternel et une autre dans l’un de ses centres d’hébergement de réinsertion sociale (CHRS) accueillant des mères et leurs enfants.

Les professionnelles travaillent au sein d’une équipe pluridisciplinaire, accompagnent les femmes dans la gestion quotidienne de leur appartement, des parties communes et mènent des actions collectives (atelier cuisine, entretien du linge…) « Notre rôle consiste à observer les besoins de ces femmes - actrices de leur projet -, à faire avec elles, jamais à leur place et à les préparer à la vie autonome pour leur sortie », expliquent les deux TISF, Françoise Giraud et Isabelle Charrier.

De son côté, le service d’accompagnement à la vie sociale (SAVS) de l’association ASSAGA à Lyon accueille des adultes souffrant de troubles psychiques. Au sein d’une équipe pluridisciplinaire (deux AS, une TISF et trois conseillers en économie sociale et familiale), la TISF, Nathalie Lecoq, intervient en binôme avec l’un des travailleurs sociaux de l’équipe auprès d’une dizaine de personnes qu’elle soutient afin qu’elles puissent vivre à domicile. « Je les aide à investir leur logement, à l’entretenir, je les accompagne dans leurs activités extérieures, leurs recherches de loisirs… », illustre-t-elle.

Le directeur de l’Association hospitalière de Bretagne (AHB), Christian Codorniou, a mené une réflexion sur la pertinence du métier de TISF au sein des secteurs de santé mentale qu’elle gère. « Nous travaillons en étroite collaboration avec le médecin, l’assistant de service social et l’équipe pluriprofessionnelle pour préparer la sortie d’une personne hospitalisée ou suivie en ambulatoire », souligne Brigitte Le Solliec, TISF. « Situer la personne dans son cadre de vie permet d’apporter des éléments nouveaux et complémentaires dans la prise en charge globale par le biais de la pratique et du concret. »

Les TISF contribuent à l’autonomie des personnes par la transmission des savoirs et des techniques concernant les gestes du quotidien. Ils participent au diagnostic social par leur travail d’évaluation au domicile ou dans la cité. « En 2008, dans notre département, la Maison départementale des personnes handicapées (MDPH) a participé à une expérimentation nationale sur « l’évaluation des situations de handicap d’origine psychique », explique Martine Damon, cadre social.

La loi sur le handicap et l’égalité des chances de 2005 préconise une évaluation des ressources de la personne. De ce fait, les priorités à explorer par le travailleur social concernent l’habitat, l’environnement et les activités quotidiennes permettant de rompre l’isolement. Tous ces éléments sont incontournables lors de l’évaluation globale. À ce niveau, le TISF représente un élément très précieux dans le cadre de l’attribution d’une prestation de compensation du handicap par exemple. »

De son côté, la sauvegarde de l’enfance de Lorient emploie des TISF pour l’accompagnement de futures mères adolescentes. Dans les foyers de jeunes travailleurs, ces professionnels initient les jeunes à la gestion locative. Ils aident également les personnes en difficulté isolée ou nouvellement arrivées en France à s’intégrer dans l’environnement.

Ainsi, l’Aftam du Finistère, qui gère divers services d’aide aux migrants (demandeurs d’asile, réfugiés statutaires…), emploie-t-elle une TISF au poste de « médiatrice locative » dans son service d’hébergement temporaire. Elle assure le lien entre la culture française et la culture d’origine auprès des primo-arrivants. « Pour occuper ce poste qui nécessite des déplacements au domicile, nous avons choisi une TISF qui a bénéficié d’une formation très pragmatique, explique Catherine Mandin, chef de service. Elle aide les personnes accueillies à acquérir en douceur les usages français, en matière de voisinage, d’éducation des enfants, de gestion du logement… bref, à s’adapter à leur future vie en France. Les messages passent mieux lorsqu’ils sont délivrés à domicile que dans nos bureaux. »

Le métier de TISF est peu reconnu par le secteur médico-social, il n’apparaît d’ailleurs pas dans les conventions de 1951, de 1966 et de la fonction publique hospitalière, bien que la formation soit validée par un diplôme de niveau IV. L’association nationale des techniciens de l’intervention sociale et familiale (ANTISF) a d’ailleurs alerté les associations, les fédérations d’employeurs et les fédérations syndicales pour que ces professionnels soient intégrés dans les effectifs. « Parfois, ce sont les TISF eux-mêmes qui doivent faire la preuve de la pertinence de leur métier et de leurs compétences, précise Chantal Cervera, directrice d’Arcades formation. Le fait que les autres travailleurs sociaux n’entendent pas parler de ce métier au cours de leur formation ou qu’ils travaillent avec des TISF n’ayant pas acquis, en formation continue ou avec l’expérience, de méthodologie d’intervention, favorise ce manque de reconnaissance. Nous avons la chance à Lorient d’être dans un pôle de formation sanitaire et sociale et nous proposons des séquences de formation transversale mêlant éducateurs spécialisés, assistants de service social, infirmiers… afin de promouvoir le métier. »

Les TISF manquent également souvent de reconnaissance de la part des partenaires institutionnels et financeurs : ainsi dans le budget accordé aux associations, le travail pourtant indispensable d’équipe, de synthèse, d’accueil des stagiaires, le temps de réflexion sur les pratiques ne sont pas suffisamment valorisés. Autre difficulté du métier : les professionnels se retrouvent souvent seuls face à des situations lourdes, voire violentes, pouvant provoquer un sentiment d’impuissance ou résonner affectivement, même si certaines équipes bénéficient de supervision.

Pourtant le métier est amené à évoluer. La récente réforme de la protection de l’enfance donne plus de place au TISF, à travers les nouvelles mesures d’accompagnement à la vie budgétaire notamment (lire les témoignages). « Aujourd’hui, avec l’absence d’apprentissage dans l’espace familial des savoirs liés à l’accueil du nouveau-né et les retours très rapides de maternité, il y aurait avantage à faire appel à ces professionnels pour une prévention primaire, estime aussi Chantal Cervera. Enfin, les TISF qui travaillent depuis longtemps dans l’intervention à domicile ont besoin de perspectives et la reconnaissance devrait plus facilement leur permettre de changer de poste et d’intervenir dans les établissements médico-sociaux. Tout le monde y gagnerait ».


[1Disponible à Arcades formation. Tél. 02 97 87 65 00


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