N° 671 | du 26 juin 2003 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 26 juin 2003

Solid’Art, un projet ambitieux pour la vallée de la Maurienne

Katia Rouff

Thème : Entreprise d’insertion

Démarré il y a dix ans, le projet de l’association Solid’Art est très ambitieux : construire, avec les habitants de la vallée de la Maurienne, la plus grande œuvre d’art collective du monde et l’exposer à flanc de montagne. Un projet qui nécessite la création de 42 000 pièces réalisées par le plus grand nombre de personnes et en particulier par celles qui sont en difficulté sociale.

C’est un projet fou. 42 000 pièces en aluminium — autant que d’habitants dans la vallée de la Maurienne ! — seront assemblées à flanc de montagne pour constituer l’une des plus grandes œuvres d’art contemporain collectives du monde. 42 000 raisons d’espérer puisque chaque pièce sera gravée par des personnes en voie de réinsertion et participera ainsi à leur donner du travail.

Voilà 10 ans pile que Yves Pasquier, président de Solid’Art [1], a lancé ce projet qui doit voir son aboutissement en 2006. Un projet « complètement fou », de l’avis de tous, mais qui a suscité beaucoup d’enthousiasme et de solidarité.

À Saint-Jean de Maurienne, petite ville savoyarde de 10 000 habitants, dans la boutique aux murs rouge de Solid’Art, Yves Pasquier nous raconte comment il en est arrivé là. En 1980, cet éducateur spécialisé et son épouse Élisabeth sont volontaires à ATD Quart Monde, chargés de conduire et d’animer la réhabilitation d’une cité très dégradée du XIIIe arrondissement de Paris. Leur mission : veiller à ce que le projet parte réellement des souhaits des habitants et que les plus pauvres ne soient pas chassés. Yves Pasquier constate avec étonnement que le premier désir des locataires est de « montrer que quelque chose de beau, réalisé ensemble, peut sortir de ce quartier pourri ».

Ainsi naît un spectacle son et lumière joué par 300 habitants devant 5000 personnes — dont le ministre du logement et le maire de Paris — à la Poternes des Peupliers [2]. « J’ai été bouleversé par le fait qu’une création collective fasse naître des regards nouveaux sur les personnes de la cité et entre elles », se souvient Yves Pasquier.

De retour dans sa région natale, la vallée de Maurienne, il rêve de transposer cette démarche en milieu rural de montagne : « J’ai pensé à une œuvre collective artistique qui créerait de la richesse humaine ». En 1992, il expérimente son idée dans sa commune de Villargondran : il propose aux habitants de réaliser une fresque constituée de 1000 pièces. Vif succès. Yves Pasquier est désormais conforté dans son projet de création d’œuvre collective. En 1993, à son initiative un comité de 13 associations se constitue et donne naissance à Solid’Art. Du Secours Catholique, au Rotary club en passant par Amnesty international ou une entreprise d’insertion par l’économique, ces associations ont toutes des sensibilités politiques différentes mais une même vocation de solidarité. Un réseau de 500 partenaires (écoles, entreprises, associations, maisons de retraite…) les rejoint.

Solid’Art invite toute la population de la vallée de Maurienne à participer à une grande œuvre d’art collective en associant les personnes en grande difficulté. Le comité de pilotage réfléchit à la forme que prendra ce projet et à la façon dont il créera du lien. « La Maurienne a une identité forte mais elle s’étend sur 120 Km de long, ce qui ne facilite pas les projets communs et les rencontres », précise Yves Pasquier. Une bonne communication, l’utilisation des réseaux associatifs et le bouche à oreille doivent permettre de faire circuler l’information.

Parallèlement, l’idée mûrit sur le plan artistique, « nous ne voulions pas d’une animation éphémère, nous souhaitions une démarche artistique forte, qui dure. Nous nous sommes formés au monde de l’art par des lectures et des rencontres avec un réseau de gens compétents. Le sculpteur César, le chorégraphe Philippe Découflé, le directeur de l’école des Beaux-Arts, les revues d’art… nous ont soutenus ». Le projet comporte alors trois objectifs : l’œuvre sera en aluminium, un matériau lié à l’histoire économique de la vallée ; elle sera constituée de 42 000 éléments représentant les 42 000 habitants de la vallée ; la population participera à la création de cette œuvre.

Un appel à projet est lancé. Un jeune artiste, Marc Biétry, est choisi pour le conduire. Le projet s’appellera Laura. Chaque pièce d’aluminium présentera une forme d’aura, identique à la forme de l’œuvre finale. Elle ressemblera à une auréole de saint, bien que chacun interprète cette forme différemment : certains y voient une forme de tunnel, comme celui qui relie la vallée de Maurienne à l’Italie, d’autres un trou de serrure… tous y voient un signe d’ouverture. Chaque personne de la vallée sera invitée à graver une pièce en y laissant le message qu’elle souhaite, puis les 42 000 pièces seront assemblées tel un puzzle géant et constitueront une œuvre commune. Chaque participant achètera la pièce à graver vierge 2 euros.

Parallèlement à l’aspect artistique, le comité de pilotage se donne pour mission de faire grandir la solidarité. Il organise des expositions, des débats, des spectacles afin de sensibiliser la population aux phénomènes d’exclusion et lui présenter le projet de Solid’Art.

Pour concrétiser le projet, en 1996, Solid’Art met en place un atelier d’insertion de gravure et d’imprimerie (lire la visite de l’atelier). La gravure est une technique très simple qui offre à chacun la possibilité de laisser une trace. L’imprimerie permet de réaliser une estampe à partir de la gravure, ainsi les participants peuvent garder un souvenir de leur œuvre sur un papier vélin. L’atelier fonctionne avec des personnes bénéficiaires du RMI.

Au départ, Solid’Art n’a pas les moyens de financer ces deux ateliers. Yves Pasquier ne se tracasse pas. « J’ai appris grâce à ATD Quart Monde que si l’on attendait d’avoir les moyens pour démarrer un projet, on ne faisait rien. Nous avons fait le pari que Solid’Art, était un bon projet, qu’une dynamique allait s’instaurer autour de lui et que les moyens financiers suivraient ». Dans un premier temps, l’Association mauriennaise d’insertion économique et sociale (AMIES) prête ses locaux à Solid’Art et salarie le personnel de l’atelier d’insertion.
(Lire l’encadré)

Rapidement, la Fondation Caisse d’Epargne pour la solidarité apporte le financement pour l’investissement et la mise en place de l’atelier, l’entreprise Péchiney s’engage à offrir les 3/4 de l’aluminium nécessaire à la réalisation du projet. Solid’Art vole alors de ses propres ailes.

En 1997, Solid’Art organise une grande fête populaire pour présenter le projet à la population et tester ses réactions. « Nous avons installé l’œuvre sur un site en fond de vallée facilement accessible, de manière provisoire pour que les gens se rendent compte de l’envergure du projet, de son impact sur l’environnement, de sa forme et de ses défauts. 10 000 auras déjà gravées étaient simplement posées sur le sol. 10 000 personnes y ont participé et 600 bénévoles se sont mobilisés ».

Devant le succès remporté par cette première présentation, Solid’Art décide d’installer Laura de manière définitive. L’association met trois ans à trouver les financements pour réaliser une étude de faisabilité, finalement prise en charge par les conseils généraux et régionaux. La commune de Sainte-Marie-de-Cuines propose le site qui accueillera Laura sur 5000 m2. Solid’Art met alors en place un chantier d’insertion pour que les personnes en difficulté travaillent à cette installation gigantesque. Terrassement sur un terrain très pentu, œuvre d’art géante visible de la nationale 6 et de la voie ferrée, voilà qui devrait susciter enthousiasme et fierté. Si les ateliers et le chantier d’insertion constituent un aspect important du projet, Yves Pasquier insiste sur l’importance de la participation de tous : « Il faut des projets où vraiment tous soient concernés. À Solid’Art chacun peut être un acteur. Ainsi la lutte contre l’exclusion devient-elle l’objectif de chacun. ».

À Saintes-Marie-de-Cuines, sur le site de la roche taillée, les travaux d’installation de Laura ont débuté à l’été 2001, dans le cadre d’un chantier d’insertion de six mois. Aujourd’hui, on suit Michel Buffard, directeur de Solid’Art, qui grimpe allégrement la pente ardue menant à l’emplacement de l’œuvre. Dans quelques jours, une nouvelle saison commence pour le chantier et 10 personnes en insertion vont reprendre le travail. Le premier chantier était alors piloté par le Greta, en lien avec la direction départementale du travail, de l’emploi et de la formation professionnelle DDTEFP, la mission RMI, l’ANPE et la Mission locale.

Depuis 2002, il est encadré par Solid’Art. « Au départ, nous avons fait appel aux GTM (Grands travaux de Marseille) pour diriger les travaux. Ils ont réalisé le balisage, pris les mesures, déterminé le centre et les pointes de l’œuvre et son tracé. Un gros boulot », reconnait Michel Buffard. Néanmoins, il raconte comment le chantier d’insertion a pris le relais. « Il a fallu terrasser à la main 4400 m2 d’éboulis ! Installer 580 matelas Réno, (cages en grillage métallique de 30 cm d’épaisseur remplies de pierres, fixées au sol et entre elles), pour stabiliser le terrain en pente et protéger les routes contre les éboulis naturels. Au départ nous avons monté ces matelas sur notre dos, depuis nous avons installé un système de câble ». Un travail dur qui demande force physique et précision. « Oui, c’est Cayenne ! », s’amuse Michel Buffard.

Patrick Bois qui encadre le chantier a une bonne connaissance des entreprises de la région. Un point fort pour préparer les personnes en insertion à un emploi stable. « On travaille les notions d’organisation. Comme on transporte des matériaux lourds, des pierres, il faut s’organiser pour ne pas se fatiguer pour rien, être logique et précis. Si on commet une erreur, c’est l’équipe de l’année prochaine qui devra la corriger, précise Michel Buffard, à la fin de la matinée, nous prenons toujours cinq minutes pour contempler le travail réalisé, trouver du plaisir dans le travail bien fait et s’autovaloriser ».

C’est aussi un lieu où discuter des conditions de travail, de la santé : « Sur le chantier les chaussures de sécurité, le casque et les gants sont obligatoires. Ce n’est pas toujours évident à faire admettre à des personnes qui ont parfois été habituées à des conditions de travail non sécurisées. Le rythme de travail est de 20 heures par semaine de 7h à 12 heures pendant 4 jours. À 9h 30, la pause déjeuner est l’occasion de parler de l’alimentation et de la santé car certains ne déjeunent pas ».

Pendant le chantier qui dure six mois, deux évaluations sont réalisées avec les partenaires (ANPE, mission locale, Commission RMI…), souvent étonnés par le changement des participants. « Les prescripteurs ont l’impression de nous adresser des personnes mal portantes, avec des ennuis de santé, quand ils viennent sur le chantier ils les trouvent transformées par le travail au grand air. C’est parfait car l’un des objectifs de Solid’Art est de modifier le regard des personnes en insertion sur elles-mêmes mais aussi celui des prescripteurs. Nous sommes souvent trop fatalistes par rapport aux personnes en grande difficulté et ne croyons pas au changement. Un travail de 6 mois déclenche de l’espoir chez ces personnes, elles se bougent, deviennent porteuses de leur propre changement et font changer le regard des autres sur elles ».

Avant de commencer à travailler sur le site, les participants au chantier d’insertion passent une semaine à l’atelier gravure et imprimerie. « Il faut qu’ils comprennent ce qu’ils vont faire sur le site, pourquoi ils vont effectuer des aménagements sur un flanc de montagne. Il faut dire que ce n’est pas évident à comprendre, c’est quand même un travail un peu bizarre. Il est unique au monde finalement », note Patrick Le Berd, le responsable de l’atelier gravure. Les salariés des ateliers d’insertion participent également au chantier. Des rotations sont organisées pour que les ateliers continuent à fonctionner pendant le chantier. Chaque été, dans le cadre d’un chantier international, une quinzaine de jeunes, accueillis par la commune de Sainte-Marie-de-Cuines, viennent prêter main forte à l’équipe pour trois semaines. « Ces échanges valorisent nos salariés et leur travail », apprécie Michel Buffard. Cette phase d’installation durera encore cinq années.

Un tel projet ne suscite évidemment pas un enthousiasme unanime : « Des habitants nous disent : ça coûte cher, à quoi ça sert ? En fait, les oppositions n’ont pas été nombreuses, mais virulentes », explique Yves Pasquier. En 1998, l’association a fait réaliser un sondage au niveau de la population de la vallée : 80 % des personnes interrogées se sont déclarées favorables au projet, 17 % défavorables et 3 % farouchement opposées. De la ténacité, il leur en a fallu aussi pour convaincre le groupe Péchiney de soutenir le projet jusqu’au bout, malgré les changements internes de l’entreprise. Après de rudes négociations, Péchiney a finalement confirmé son soutien, légèrement revu à la baisse et le projet a pu continuer. S’attaquer à un pan de montagne n’est pas anodin pour l’environnement, aussi Solid’Art a-t-elle invité la Fédération Rhône-Alpes de protection de la nature (Frapna), le conservatoire du Patrimoine naturel de Savoie à étudier le site et consulter les associations de défense de l’environnement.

À travers ce projet, Solid’Art pense expérimenter de nouvelles formes de travail et d’utilité sociale. « Aujourd’hui, on ne peut plus seulement être attaché à la production de biens matériels. On peut se passer de Laura, bien sûr, mais elle a une utilité sociale : permettre au plus grand nombre de participer à une œuvre. Il faut inventer des choses pour que tout le monde puisse trouver sa place », soutient Yves Pasquier.

Solid’Art envisage maintenant la création d’une entreprise d’insertion pour développer une activité commerciale et valoriser les compétences acquises dans le domaine de la gravure. L’atelier d’insertion a déjà réalisé divers travaux : création d’horloges décoratives, de panneaux signalétiques pour la ville et l’éco musée… autant de commandes qui indiquent l’existence d’un créneau pour cette activité.

L’association a aussi d’autres projets : soutien à la création du musée de l’aluminium par la ville de Saint-Michel-de-Maurienne, collaboration avec un atelier d’insertion de Madagascar travaillant la corne de vache et de zébu… Toujours des projets d’envergure. « Souvent les associations d’insertion proposent la récupération de vieux pneus, le reconditionnement de machines à laver aux personnes en difficulté, rarement une insertion par la création d’une œuvre d’art unique », indique Michel Buffard. Patricia, une ancienne salariée de Solid’Art, confirme : « Réparer des vélos, c’est bien mais ça ne stimule pas. Le travail à Solid’Art si. Même l’odeur. Les odeurs d’acide, d’encre, on les garde. Quand je faisais du bleu, j’étais bleue des cheveux aux orteils. Ce bleu n’était pas seulement sur la plaque, je le ressentais. Je le vivais. Quand on fait une belle plaque, les gens viennent l’admirer, ils vous disent que c’est beau, vous être heureuse. Le beau est indispensable ».


[1Solid’Art Maurienne - 164, avenue Henri Falcoz - 73300 Saint-Jean-de-Maurienne. Tel. 04 79 83 08 13

[2Cette expérience est relatée dans le livre « Pieds humides et gagne petit », éditions Quart Monde, 1984. Art et insertion : l’exemple de Solid’Art Maurienne. Quand l’art met en mouvement toute une vallée et fait naître une action d’insertion originale. Mémoire de diplôme des hautes études des pratiques sociales (DHEPS) - Élisabeth Cervantes, 2002


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