N° 704 | du 8 avril 2004 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 8 avril 2004

Séjour au Mali pour de jeunes parisiens en difficulté

Sandrine Lemare

Thèmes : Insertion, Humanitaire

Il leur aura fallu un an pour mettre en place ce chantier de solidarité international impulsé par la Mairie de Paris. En effet depuis 2002 la mairie de Paris a décidé de donner un nouvel élan à sa politique en direction de la jeunesse, du monde associatif parisien et des pays en voie de développement en s’engageant activement dans les chantiers de solidarité internationale (CSI) qu’elle considère comme un « puissant levier éducatif » pour les jeunes en difficulté. Pour ce faire elle a engagé un partenariat avec l’association Léo Lagrange Ile-de-France, en devenant l’un de ses principaux partenaires institutionnel

« Partir en chantier fut très dur à gérer car nos collègues nous considéraient comme des privilégiés : “Quel pied partir 3 semaines au soleil avec un groupe de 10 jeunes” ; seulement voilà, ils ne voyaient pas encore quel investissement cela nous demandait et quels effets cela aurait sur les jeunes ». C’est ainsi que s’exprimaient des encadrants de ces chantiers de solidarité internationale. Or, sans l’investissement des équipes de prévention spécialisées [1] ces CSI, du dispositif parisien de prévention et d’insertion sociale des jeunes en difficulté, auraient eu beaucoup de mal à voir le jour.

Les acteurs des chantiers de solidarité international : qui sont-ils ? Pour qui et dans quels buts agissent-ils ?

Il aura fallu un an pour mettre en place ce chantier de solidarité internationale au Mali. Pour ce faire la mairie de Paris a engagé un partenariat avec l’association Léo Lagrange Ile-de-France. Dans ce dispositif parisien le rôle de l’association Léo Lagrange est d’identifier et d’assurer la logistique des chantiers notamment dans les pays du sud. En qualité de maître d’œuvre, Léo Lagrange assure ainsi l’ingénierie, la formation, l’accompagnement des associations locales parisiennes qui considèrent les CSI comme un outil efficace pour une meilleure insertion sociale, familiale et professionnelle des jeunes. Mieux encore, ces associations voient ces CSI comme un formidable outil au service de la prévention de la délinquance juvénile et de la lutte contre les violences urbaines.

Les CSI font partie du programme « Ville, Vie, Vacances » (VVV) et sont ouverts à des jeunes issus de quartiers défavorisés pour leur permettre de capitaliser une expérience de solidarité internationale notamment avec des partenaires des pays du Sud, dans un but éducatif orienté vers l’insertion sociale et professionnelle. Ces jeunes ont entre 17 et 22 ans et sont choisis par les associations de quartier porteuses de projet. Ils rencontrent, pour la plupart, des problèmes sociaux ou sont en voie de marginalisation. Les causes de leurs difficultés sont multiples : échec scolaire, trouble de comportement, déficit d’intégration, problèmes d’insertion pour les jeunes issus de l’immigration et aussi problèmes avec la justice avec tout ce que cela comporte comme conséquences.

Les principaux objectifs de ce dispositif sont la prévention de la délinquance en milieu urbain, l’insertion sociale et professionnelle des jeunes, la mobilité des jeunes pour briser le communautarisme de « cage d’escalier », la restauration du lien social par la mobilisation autour d’une activité collective. En outre, le dispositif vise la promotion du dialogue entre les habitants d’un même quartier pour favoriser la mixité sociale et les relations interculturelles. Par ailleurs, en accompagnant des projets de développement des communautés du Sud (co développement), les jeunes impliqués dans un CSI récoltent, en retour, une confiance en eux et une meilleure image d’eux-mêmes sans lesquelles toute tentative d’insertion sociale et professionnelle serait plus que périlleuse.

Association Léo Lagrange Ile-de-France - 153 avenue Jean Lolive - 93695 Pantin cedex. Tél. 01 48 10 65 64. mail : dispositifparisien@leolagrange.org

En effet, dans un premier temps, ces équipes ont dû batailler ferme avec leur structure, pour faire admettre que ce dispositif est un atout et une chance énorme pour des jeunes en situation difficile. Ainsi ont-elles dû faire comprendre parfois à leurs collègues qu’elles ne partaient pas en vacances avec un petit groupe de jeunes mais qu’elles travaillaient réellement pour leur réinsertion : il faut savoir qu’en réalité, les chantiers ne commencent pas avec « le séjour au soleil ». En effet, la mise en place de ce dispositif, qui est un tout, demande un investissement personnel pendant environ 10 mois.

Comment mettre en place un chantier de solidarité internationale

La mise en place d’un chantier se décline en quatre phases s’échelonnant sur 12 à 18 mois. La première phase est celle de la sensibilisation et de la communication. Il s’agit de mettre à la disposition des jeunes investis dans le projet, mais aussi de leurs familles ainsi que des habitants de leur quartier, différents outils et supports d’informations sur ce chantier de solidarité internationale qui va être réalisé. Cette phase est, en fait, une phase d’expertise qui permet d’identifier les différents acteurs engagés et de mesurer leur volonté d’implication dans la mise en place du projet. Elle est donc essentielle pour passer à la seconde phase qui dure entre 7 et 11 mois. Des fonds sont alors récoltés par les jeunes qui organisent différentes activités telles que des kermesses, des brocantes, des ventes de gâteaux etc.

C’est au cours de cette seconde phase que les jeunes, tout comme les encadrants, sont formés « au départ ». C’est sous la houlette de l’association Léo Lagrange que toute la logistique du départ se met en place. Pour ce faire, Léo Lagrange va mettre à disposition des jeunes et des encadrants des bourses de voyage, un réseau de partenaires acteurs du développement local et social au nord comme au sud, des conseils techniques pour le choix des actions et leur faisabilité. Léo Lagrange s’occupe également de la gestion groupée des billets avec les compagnies aériennes, de la gestion des visas en liaison avec les ambassades, des vaccinations ainsi que de la mise en place du dispositif d’accueil (hébergement, restauration, déplacements, chantier…). Un bilan de compétence et une évaluation des jeunes, avant le grand départ, sont aussi effectués par l’équipe de cette association.

Ces différentes taches effectuées, la troisième phase peut débuter. Le groupe de jeunes et leurs encadrants se rendent donc chez leurs hôtes du sud, pour un séjour de 3 semaines pendant lequel ils réalisent le chantier pour lequel ils se sont investis depuis des mois déjà, au nord. Ils sont hébergés soit en collectif ou chez l’habitant et sont encadrés par deux professionnels de l’animation formés à la problématique de l’interculturalité, garants de la réalisation du chantier, de la qualité du programme pédagogique et culturel du séjour ainsi que de la mise en œuvre du chantier, sur le terrain.

De retour de leur chantier, ils passent à la quatrième phase qui est celle de l’évaluation, de la restitution et du suivi de leur action puis de leur insertion. Cette phase dure entre 4 et 6 mois. Les jeunes doivent rédiger et restituer le bilan de l’évaluation du chantier aux différents bailleurs et partenaires. Un débriefing et une mesure d’impact sur les jeunes sont effectués par les encadrants qui, par la suite, doivent engager un suivi collectif et individuel de ces mêmes jeunes, en terme d’insertion, avec les structures spécialisées partenaires. Des soirées de restitutions sont organisées pour permettre aux jeunes de faire part des résultats de leur travail aux bailleurs, à leurs familles, aux habitants de leur quartier etc.

En 2002, quatre chantiers de solidarité internationale ont été menés. Quarante jeunes sont donc partis en chantier. Un groupe au Maroc pour participer à la construction d’une école communautaire dans le Haut Atlas, un en Côte d’Ivoire pour la mise en place d’une bibliothèque, un au Burkina Faso pour aider à la construction d’une maison de jeunes et un au Mali pour participer à la construction d’une structure associative à destination de jeunes artistes diplômés sans emploi. En 2003 dix chantiers ont déjà été réalisés, permettant ainsi à 100 autres jeunes de vivre cette expérience de solidarité internationale.

L’une des difficultés réside donc dans le fait d’avoir à persuader certains membres de structures (surtout les décideurs) du bien fondé de ce dispositif de prévention de la délinquance et de sa pertinence. La deuxième difficulté consiste à trouver les jeunes prêts à s’engager sur, au moins, 10 mois. Comme le soulignent certains, « c’est ce qui nous demande le plus de temps car il ne faut absolument pas faire de mauvais choix. Si on ne cerne pas assez bien les jeunes, sur leur volonté d’engagement et d’investissement, c’est le projet tout entier qui risque de capoter. Ceux que nous choisissons, au moins, on les connaît et on sait très bien ce que ces chantiers peuvent leur offrir comme nouvelles perspectives ». Ainsi donc, les équipes de prévention ne font participer au projet que des jeunes fréquentant leur structure depuis plusieurs mois voire, pour certains, plusieurs années.

Il faut souligner, cependant, que malgré le fait que les jeunes soient bien connus par les équipes, il peut y avoir quelques ratés en cours de route, mais cela n’a jamais remis en cause les projets. Les encadrants d’une des équipes qui en a fait l’expérience racontent que « dès la mise en place du projet, une cohésion très forte s’installe entre les jeunes. En fait, ils ont vu deux jeunes quitter leur projet « mais cela n’a pas pour autant brisé l’esprit de groupe ; bien au contraire, tous les autres jeunes se sont encore plus rapprochés les uns des autres comme pour se protéger, comme pour protéger leur projet commun ».

Ainsi donc, les équipes de prévention spécialisée s’investissent totalement avec les jeunes, du début à la fin du projet, et les encadrants sont unanimes « le dispositif CSI est un puissant levier éducatif » qu’il faut promouvoir. C’est un puissant levier éducatif car non seulement il ouvre de nouvelles perspectives à des jeunes qui n’en avaient pratiquement plus mais aussi parce que cette expérience va se répercuter et avoir un impact réel sur leur entourage. Dans le dispositif CSI, ce qui prime, c’est le collectif. Ce sont, avant tout, les bases du vivre ensemble qui sont « enseignées » aux jeunes participants. Pas étonnant alors, au retour, de voir les jeunes nouer de nouveaux types de rapports au sein même de leur famille et dans leur quartier.

Toujours, selon des encadrants, « le dispositif permet à des jeunes en plein questionnement de se repositionner et de s’investir dans un projet gratifiant et honorable. Grâce aux chantiers, ils apprennent sur les autres mais aussi et surtout sur eux-mêmes. Ils s’enrichissent énormément et par la même occasion se reconstruisent. Ils ont, tout au long du processus, l’impression d’aider, d’apporter quelque chose à des personnes dans le besoin. Une fois de retour, ils se rendent compte qu’ils se sont avant tout, aidés eux-mêmes. Leur vie, après l’investissement dans un chantier, n’a plus rien à voir avec celle d’hier. Ils se sont ouverts à l’autre, ouverts au monde et il n’est plus question de faire de l’entre nous dans les quartiers ».

L’objectif premier de ce dispositif, qui est la prévention de la délinquance, semble donc atteint puisque les jeunes participants ont de nouvelles perspectives : « Ils sont sortis de leurs logiques de quartier où l’on reste ensemble, en bande, où on se sent rejeté et non intégré dans la société ». Du même coup, ils entraînent avec eux d’autres jeunes qu’ils avaient l’habitude de fréquenter, car « ils sont, pour la plupart, aujourd’hui, des exemples dans leur quartier ; leurs amis de cage d’escalier ne les perçoivent plus de la même façon, ils sont comme des héros ». En outre, « ils ont une autre image d’eux-mêmes ; image acquise grâce au regard de l’autre, dans le pays où ils sont intervenus. Ils sont autonomes, ouverts sur le monde et deviennent acteurs dans leur quartier, moteur pour d’autres groupes ».

Pour les équipes d’encadrants, c’est aussi très gratifiant car ils ont impulsé, grâce à ces chantiers de solidarité internationale, de nouvelles dynamiques dans leur structure. Aujourd’hui de nombreux jeunes leur demandent de monter des projets de solidarité internationale et, au regard des résultats positifs des premiers chantiers, cela stimule des équipes qui, auparavant, étaient sceptiques. Ces CSI sont donc devenus des outils nécessaires pour réapprendre les bases du vivre ensemble. Ce que dispense un séjour dans un pays tiers dans le cadre d’un chantier de solidarité, aucune formation conventionnelle ne peut le dispenser.

Ces séjours ont fortement marqués les jeunes

« Ce chantier au Mali je ne pensais pas que cela allait m’atteindre autant humainement (…) c’est une expérience humaine sans prix, humainement ça m’a grave servi » tels sont les propos tenus par certains jeunes, au retour de leur chantier.

Pour tous les jeunes qui ont participé aux chantiers, ces séjours dans un pays en voie de développement les ont fortement marqués et, surtout, « motivés pour se sortir de la galère », comme ils le disent eux-mêmes. Ils affirment presque tous, aujourd’hui, ne pas imaginer « rester une journée sans activité, une journée à rester à ne rien faire, à traîner dans le quartier ». Mieux encore, un des jeunes résume très bien ce qu’ils assènent presque tous, avec force et aux détours de long discours que : « De rester inactif, c’est plus possible ; il n’est plus question de perdre du temps ; j’en ai déjà assez perdu, je trouve… ».

Ainsi donc, l’expérience d’un chantier SI fait prendre aux jeunes qui l’ont vécue la valeur du temps. C’est une expérience qui semble détourner la jeunesse de l’oisiveté et de l’errance dans les quartiers. Elle fait naître l’envie de bouger et de prendre ses propres responsabilités. C’est du moins ce qui ressort des propos des jeunes.

Par ailleurs, s’il est une chose que le chantier leur a appris, c’est bien le fait de savoir relativiser. En effet, avant le départ (cela est aussi souligné par les équipes de prévention), ils se sentaient rejetés, inutiles, en marge de la société. Ils avaient tendance à se plaindre sans cesse, à se lamenter sur leur sort. Une fois de retour, ce n’est plus du tout le même discours qu’ils tiennent et cela parce qu’ils ont compris ce qu’est « la vraie galère, la misère et l’errance ». Cette capacité à relativiser la perception qu’ils ont de leur propre situation traverse leurs discours et prend sa source dans l’expérience vécue lors du séjour dans un pays du Sud. Une des jeunes filles raconte que : « Depuis que je suis rentrée je ne me plains plus ; et dire que ma priorité, avant, c’était de m’acheter telle ou telle fringue de marque mais quand j’ai vu nos binômes venir sur le chantier et travailler pieds nus parce qu’ils n’avaient même pas une seule paire de chaussures, alors là ça a fait un déclic dans ma tête et tout ce qu’on me disait sur mes caprices m’a semblé vrai sur le coup ».

Par ailleurs, l’un des effets de l’expérience en chantier de solidarité internationale est que les jeunes, de retour « au bercail », deviennent ouverts au monde. Ils continuent, presque tous, d’entretenir des liens avec les gens du Sud qui les ont reçus. À ce propos, ils martèlent : « Depuis qu’on est rentré, on continue à faire des trucs pour les gens de là-bas ! On a, par exemple, envoyé des ordinateurs pour une école, on a refait des brocantes et avec l’argent on a acheté du matériel pour le dispensaire ; y’a tellement de chose à faire encore là-bas ! On ne peut pas arriver un jour et repartir comme ça ; c’est fort ce qui s’est passé là-bas ! On ne peut pas les laisser ; ils ont besoin de nous. À force de penser à ces gens qui nous ont reçus si gentiment alors qu’ils sont dans la misère, on finit par oublier nos soit disant problèmes ici ; nous ici on a tout : bibliothèques, hôpitaux Internet, les jeux… et tout ça, ».

En outre, comme le soulignent leurs encadrants, ils sont devenus des modèles. Ils ont le sentiment d’être devenus des exemples à suivre. Un des jeunes déclare, sans détour : « C’est drôle, depuis le retour dans le quartier, on me demande comment j’ai fait pour partir en Afrique, ce que j’ai fait là-bas et tout… Au moins aujourd’hui je peux donner des idées à des jeunes qui errent dans les quartiers et ça c’est bien car je sais ce que c’est que de traîner… ».

Aujourd’hui, la plupart de ces jeunes ayant connu l’expérience des chantiers de solidarité internationale sont actifs. Certains ont passé leur BAFA et travaillent dans l’animation ; d’autres ont repris leurs études par correspondance (souvent) ou en alternance car ils sont tous, plus ou moins, contraints de se prendre en charge financièrement. Parallèlement ils s’investissent dans la vie associative de leur quartier. Ils sont aujourd’hui écoutés et consultés, notamment à l’occasion de la mise en place d’activités de quartier.

L’état d’esprit qui anime les jeunes bénéficiaires du dispositif chantier semble avoir des conséquences positives sur leur sociabilité. En effet, un des grands enseignements qu’ils semblent avoir tiré de ces chantiers est qu’en étant utile aux autres, ils deviennent utiles à eux-mêmes. C’est ainsi qu’après s’être rendu utile « là-bas », ils le sont également ici, notamment en devenant des citoyens à part entière. C’est du moins ce qui ressort de leurs propos « au cours du chantier je me suis rendue compte qu’il y avait trop d’inégalités dans le monde et que ça ne pouvait plus durer ; du coup je me suis inscrite pour avoir ma carte d’électeur que je n’avais jamais demandée et je m’engage à fond d’ailleurs ; je vais participer à la semaine de la solidarité pour témoigner de mon expérience sur le terrain et de ce qu’elle m’a apporté… je crois qu’il faut viser la politique, aujourd’hui, pour faire bouger les choses ».

Bien sûr, cette prise de conscience n’affecte pas tous les jeunes de la même façon ni avec la même intensité. En effet, certains, parmi eux, ont encore du mal à analyser de façon constructive tout ce qu’ils ont vécu pendant ces chantiers de solidarité internationale. Ce sont surtout les plus âgés qui semblent être “transformés’’, de retour d’un chantier SI. En effet, leurs discours laissent penser qu’ils ne considèrent plus le monde comme étant circonscrit à leur quartier. Ils semblent avoir pris conscience de vivre dans un monde beaucoup plus vaste que le quartier dont les problèmes ne sont rien au regard de ce qui se passe à des milliers de kilomètres. C’est ce qu’entend ce jeune, quand il dit : « Aujourd’hui, ce à quoi je rêve c’est d’un monde avec moins de souffrances, de pauvreté et d’inégalités ». On est donc loin de la vision étroite centrée sur le groupe ou le quartier.

Faire preuve de vigilance sur certains points

Il ressort que les chantiers de solidarité internationale sont une bonne réponse à la question posée par la délinquance juvénile. Les jeunes destinataires et principaux acteurs de ce dispositif en ressortent, pour la plupart, enrichis humainement et avec, enfin, de nouvelles perspectives pour leur avenir (lire l’interview de Abdellah Ouzrour). Il semble donc que la connaissance, la rencontre de l’autre et de l’ailleurs sont d’excellents moyens de développer un esprit de citoyenneté et de solidarité, de respect de l’autre, qu’il soit proche ou lointain. Il semble aussi que c’est un moyen privilégié de faciliter concrètement, dans les quartiers, la mobilisation, l’engagement des jeunes dans des activités valorisantes.

Toutefois, il importe de faire preuve de vigilance, sur certains points. Le premier est qu’il faut faire attention à ce que les jeunes ne tombent pas dans l’idéalisation du pays d’accueil (pays du sud). En effet se sentant souvent rejetés en France car issus de communautés immigrées, certains jeunes, de retour du « bled », comme ils disent, se sentent tellement valorisés et reconnus qu’ils ont tendance à mettre leur pays d’accueil et ses habitants (surtout lorsque c’est en même temps le pays d’origine de leurs parents) sur un piédestal : « Ici, c’est nul alors que là-bas c’est de la balle !
Tout le monde est cool, on discute bien et les gens n’ont pas peur de nous, comme ici ».
Le risque, alors, est qu’ils tombent forcément de très haut le jour où ils feront l’expérience d’un séjour au « bled », dans un autre cadre car n’oublions pas que, contrairement à ce qu’ils peuvent penser, ils sont encore plus étrangers là-bas qu’ici. D’ailleurs, ne les appelle-t-on pas, dans un pays comme le Sénégal, “come from’’, “venant’’, “France-nabé’’ (les Français) ou, mieux encore “domou toubab’’ (en wolof, littéralement : enfant de blanc)

 [2].
Cette idéalisation du pays d’accueil nous pouvons la constater chez les plus jeunes. Il faut dire qu’ils sont moins matures et beaucoup plus révoltés. Ils ne font pas la part des choses et risquent donc, un jour, de tomber dans le piège d’une hospitalité à géométrie variable, selon qu’il s’agit d’un court séjour ou d’une installation à moyen ou long terme. Il semblerait qu’un jeune de moins de 20 ans ne soit pas assez mature pour vivre ce genre d’expérience humaine ni pour être capable d’en tirer des enseignements pour sa propre reconstruction. Les moins de 20 ans sont ceux qui ont le plus de mal à répondre à la question de savoir ce que cette expérience leur a apporté. La plupart d’entre eux sont incapables de répondre autre chose que « il faut y retourner c’était trop bien ».

Le second point qui invite à la vigilance concerne la formation des encadrants. En effet, tout comme on ne s’improvise pas éducateur spécialisé, on ne s’improvise pas humanitaire. La solidarité internationale est complexe et requiert certaines compétences ou, à tout le moins, une certaine ouverture d’esprit. La confrontation avec le terrain du sud aura autant de répercussions sur l’encadrant que sur les jeunes. La seule bonne volonté de l’encadrant, souvent plus préoccupé à former les jeunes au départ qu’à se former lui-même, ne suffit donc pas. Le rôle de l’encadrant est d’une telle délicatesse que même son discours sur le pays d’accueil doit être mesuré, pesé, mûrement réfléchi.

En effet, un simple propos, sans arrière-pensée aucune, peut provoquer des réactions de rejet manifestes ou contenues, de la part de jeunes dont les parents peuvent être originaires du pays d’accueil. Pour preuve, une maladresse a bien failli faire échouer un des chantiers. Les jeunes qui y ont participé font part de certaines anecdotes relatives au discours de leur encadrant sur le pays d’accueil qui les ont profondément choqués et énervés. Ces anecdotes ne sont pas anodines et auraient pu faire échouer le chantier si les jeunes n’avaient pas contenu leur colère. Ainsi donc, envoyer des encadrants sans s’assurer qu’ils réunissent les prérequis indispensables, peut s’avérer désastreux.


[1Les équipes rencontrées : Compagnie Résonances - XVIIIe : chantier réalisé au Burkina Faso, Mission locale Paris Centre - XIe : chantier réalisé au Maroc et TVAS 15 XVe : chantier réalisé au Mali

[2Nous l’avons personnellement appris à l’occasion de multiples séjours dans ce pays. Bien que ces appellations n’aient rien de péjoratif, aux dires de nos interlocuteurs sénégalais, il n’en demeure pas moins qu’elles montrent qu’il y a une distinction nette d’opérée, entre eux et ces enfants d’immigrés sénégalais en France