N° 732 | du 2 décembre 2004 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 2 décembre 2004

S’adapter pour mieux répondre aux besoins

Jacques Trémintin

Thèmes : Association, Usager

S’il est bien une préoccupation commune aux institutions du secteur éducatif et médico-social, c’est l’adaptation à des besoins nouveaux qui émergent et à un environnement en mutation constante. Chacune y répond à sa manière. Exemple de mobilisation d’une grande association forte de ses quatre cents salariés

Trop souvent, le changement est conçu comme une période plutôt pénible et regrettable que l’on est contraint de subir entre deux états stables. Bernard Lesbros, directeur général de l’association Montjoie, dont le siège est situé au Mans [1], le proclame haut et fort : « A chaque étape significative de l’évolution de notre association et de son environnement, il faudra se poser la question de l’adaptation de son mode d’organisation : mon souci est de lancer le mouvement, pas de savoir où je vais ».

Voilà relancé à plus de 2500 ans de distance, le débat présocratique entre les partisans de la permanence (la constance et la continuité étant considérées comme les garantes de la nécessaire stabilité) et ceux qui revendiquent le changement (comme seule façon de coller aux perpétuelles transformations du monde).

S’adapter aux mutations en cours

Bien plus prosaïquement, ils étaient près de 200 à se retrouver le mardi 4 octobre 2004 autour d’une journée institutionnelle destinée à lancer la dynamique de réécriture du projet éducatif de Montjoie. Initiée et conduite par le conseil d’administration, cette démarche avait été engagée avec la volonté affichée d’y associer l’ensemble des membres du personnel. Quels besoins avaient donc émergé pour nécessiter une telle révision d’un document dont la précédente version ne datait que de 1999 ?
Servir l’utilité sociale en général et mettre en œuvre le respect de la personne et sa socialisation en particulier : si les références et valeurs initiales qui ont traversé les décennies depuis la création de l’association en 1947 n’ont pas de raison d’être remises en cause, explique son président, Gilles Cottereau, reste la nécessité de scruter le monde, d’être à l’écoute de ses transformations et d’interroger les pratiques afin de s’y adapter [2].

Les métamorphoses en cours étant nombreuses, les efforts d’ajustements sont parfaitement justifiés, rappelle Michel Pannier, directeur de l’URIOPS. Il y a d’abord les contraintes nouvelles communes au secteur médico-social : la loi 2002 qui constitue une nouvelle affirmation du droit des usagers, les pouvoirs toujours plus importants que la décentralisation attribue aux départements en matière sociale, la dimension du territoire qui imprègne de plus en plus une action socio-éducative qui se décline de plus en plus souvent en terme de « développement local »… Mais, il faut aussi évoquer la place prise par l’Europe : ainsi, cette directive en date du 13 janvier 2004 qui prévoit, à l’échéance de 2007, l’interpénétration des marchés nationaux des membres de la communauté.

Cela n’a pas de conséquences que pour le secteur concurrentiel. Pour notre propre secteur, cela implique concrètement que tout projet d’ouverture d’une maison de retraite par exemple, ou tout appel d’offres pour la création d’un service d’AEMO devra prendre en compte les candidatures quelle qu’en soit la nationalité. Quant aux contingences plus spécifiques à l’association Montjoie, elle se réfère à son ouverture à des secteurs débordant tant la stricte protection de l’enfance (demandeurs d’asile, insertion professionnelle et toxicomanie) que son département d’origine, la Sarthe (création de services en Indre-et-Loire et dans l’Orne).

Dès lors, des préoccupations émergent qui pourront être partagées par bien d’autres associations : s’interroger sur sa légitimité ou vérifier qu’en étendant son espace d’existence, on ne réduit pas la profondeur de son intervention. Bien des questions se posent donc, qui justifient pleinement que l’on y réfléchisse, le temps d’une journée, administrateurs et professionnels réunis, en écoutant les contributions d’intervenants extérieurs, mais aussi en débattant et échangeant.

Partir des besoins des usagers

Les professionnels du secteur éducatif ou médico-social fondent la validité de leur action sur leur aptitude à répondre aux besoins des personnes en difficulté à qui ils s’adressent. Mais les modes de réponses sont pluriels. Alain Cochet, psychologue clinicien apporte de précieuses précisions en distinguant respectivement les champs de la réadaptation, de la réinsertion et de la réhabilitation.

La réadaptation correspond à l’ensemble des actions qui permettent de supprimer, d’atténuer ou de surmonter des obstacles générateurs de handicap. Cette approche relève plutôt du secteur du soin.
La réinsertion, elle, concerne plus le socio-éducatif en ce qu’elle privilégie l’action qui favorise le retour de l’individu dans son milieu familial et professionnel.
La réhabilitation serait alors un concept synthétique qui engloberait à la fois la mise en œuvre de tout ce qui permet à la personne de tirer le meilleur parti de ses capacités de persistance (en développant ses habiletés) et à la fois la restauration de sa dignité perdue (en favorisant son accès à une citoyenneté totale tant politique que juridique ou économique).

Ainsi défini, le noyau dur de l’action sociale nécessite une mise en forme dont se chargent les institutions qu’elles soient publiques ou associatives. Christian Le Moëne, universitaire et consultant, précise les conditions du succès de cette entreprise. Elles se situent à trois niveaux : l’adaptation des mesures aux besoins des usagers, la traçabilité des pratiques et la reconnaissance des intervenants. Si l’on veut élaborer des réponses qui ne soient pas stéréotypées, mais qui soient flexibles et adaptées aux parcours individualisés, il apparaît nécessaire de partir des situations concrètes vécues par les usagers.

C’est bien à partir de l’observation de leurs besoins réels que peuvent être constitués des plateaux techniques. Qu’ensuite soit privilégiée une organisation qui fonctionne plutôt sur le principe de la centralisation ou plutôt sur celui de la délégation de pouvoir, que l’on préfère s’adresser à la population à partir d’une logique de pôles territoriaux (un même secteur géographique dépendant d’un guichet unique) ou sur une logique de mission (on s’adresse à un service en fonction d’une problématique précise : insertion, protection de l’enfance, handicap…) importe peu, chaque option comportant ses avantages et ses inconvénients.

L’essentiel reste dans l’écoute de la demande sociale et la capacité à répondre aux nécessités qui émergent du quotidien des personnes en difficulté. Pour que l’organisation du dispositif ne se limite pas à un fonctionnement figé, mais réagisse comme un processus vivant, il faut d’abord qu’elle prenne en compte la complexité de l’intervention professionnelle.

Mais qui dit complexité ne dit pas opacité. On doit pouvoir, et c’est là la seconde condition, rendre compréhensibles les pratiques, y compris dans leurs limites. C’est une méprise de se limiter à la recherche des « bonnes pratiques ». Il est bien plus fécond de partir des dérapages et des dysfonctionnements, l’erreur étant beaucoup plus instructive que l’énoncé de comportements idéaux. Mais qui osera aborder publiquement le suivi d’une situation où les intervenants ont été mis en défaut ? Pourtant, ce qui est au cœur de la professionnalisation, c’est non seulement la capacité d’anticipation sur les situations qui se présentent, mais aussi cet art de l’improvisation qui est directement lié à l’imprévisibilité des problématiques humaines et l’impossibilité de s’appuyer sur une procédure mécanique, pour y répondre. Et c’est justement cet art qu’il faut pouvoir visibiliser.

Troisième condition évoquée par Christian Le Moëne, la valorisation des salariés, la capitalisation de leurs savoirs et les garanties offertes par l’institution en terme de protection face à la judiciarisation et à la publicisation croissante. Et notre universitaire consultant de s’étonner que le secteur éducatif et médico-social soit l’un des seuls à ne jamais mettre en valeur le travail de ses salariés. Même s’il est peu envisageable, concède-t-il, d’imiter les pratiques propres à certaines industries ou commerces qui affichent sur un tableau d’honneur les noms de leurs collaborateurs qui ont le plus produit ou le plus vendu dans le mois, il est tout à fait concevable d’imaginer une identification et une mutualisation des expériences innovantes et performantes.

Vouloir inventer, à chaque fois que cela semble nécessaire, de nouvelles formes d’organisation, pour toujours mieux répondre au défi permanent des mutations en cours, constitue un pari osé, guère rassurant pour qui craint le changement, mais stimulant pour qui veut s’inscrire dans un processus d’amélioration permanente. C’est là l’orientation stratégique choisie par l’association Montjoie.

Reste un sentiment diffus exprimé en interne par Jean-luc Bombled, délégué syndical, comme il pourrait tout autant l’être en externe, par certains observateurs quelque peu critiques : n’y a-t-il pas là un risque de dérive expansionniste qui transformerait l’association en « supermarché du social », aboutissant à une perte de sens ? Question qui fait réagir Bernard Lesbros : « Avec trois cent cinquante salariés, Montjoie reste une association de taille moyenne qui s’adresse à un public très homogène d’enfants et d’adultes en difficulté sociale. Quant à nos prestations, elles n’ont rien de produits standards et bon marché, mais sont au contraire le résultat de l’innovation et du “sur-mesure” ». De quoi aller plus loin en donnant directement la parole à ce directeur général décidément soucieux de bien faire comprendre sa politique associative (lire interview).


[1Montjoie - 73 rue du Bourg Belé - 72000 Le Mans. Tel. 02 43 47 00 30 - info@montjoie.asso.fr

[2Montjoie : une association multicartes

La protection de l’enfance et l’accueil de jeunes en difficulté constituent l’activité principale de l’association Montjoie qui propose un dispositif d’accueil diversifié et adapté aux besoins des jeunes : un placement familial accueillant 230 mineurs ; le centre éducatif et scolaire Montjoie, une maison d’enfants à caractère social assurant l’accompagnement éducatif, l’hébergement et la scolarité de 44 enfants et adolescents de 6 à 16 ans ; l’établissement éducatif Montjoie accueillant 53 enfants, adolescents et jeunes adultes, de 6 à 21 ans dans quatre maisons situées dans l’agglomération mancelle ; l’établissement d’action psycho éducative et sociale, foyer éducatif accueillant 30 garçons et filles âgés de 12 à 21 ans présentant des troubles du caractère et du comportement ; l’unité polyvalente d’action socio-éducative, créée en 2002 et située en Indre-et-Loire, ensemble éducatif diversifié (foyer, appartements éducatifs, placement familial, studios, lieux de vie) accueillant 46 jeunes (lire page 10) ; le centre éducatif de jour Montjoie proposant à des jeunes, âgés de 14 à 19 ans un retour à une scolarité ordinaire ou l’intégration dans un cursus de formation professionnelle. Au total, ce sont donc plus de 400 jeunes qui sont accueillis, hébergés et éduqués quotidiennement par Montjoie. En projet la création d’un centre éducatif fermé.

Mais l’association mène aussi des actions diversifiées en direction d’autres publics : l’Accueil Info Drogue qui est à la fois un centre de soin spécialisé pour toxicomanes et un service de prévention des toxicomanies ; l’Appui 72, lieu d’accueil, d’écoute et d’accompagnement de personnes en situation de détresse, quelle qu’en soit l’origine ; l’espace d’accompagnement et de médiation familial, la Porte-parole, offrant dans un quartier du Mans un lieu de convivialité et d’écoute centré sur les problèmes de santé ; le Centre d’aide aux demandeurs d’asile qui accueille 85 personnes et enfin par le biais de l’association Promojeunes, des actions d’insertion sociale et d’insertion par l’économique : chantiers d’insertion (la Friperie) et entreprise d’insertion (Espace 72)


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