N° 732 | du 2 décembre 2004 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 2 décembre 2004

Comment se développer sans se disperser ?

Propos recueillis par Jacques Trémintin

Mise sur la sellette en 1992 par une affaire judiciaire qui défraya la chronique du secteur social, consultée et sollicitée aujourd’hui pour son savoir-faire, l’association Montjoie a décidé de faire le point sur son projet associatif. Bernard Lesbros son directeur général revient, à notre demande, sur le passé et sur la démarche actuelle

Il y a de cela quelques années, l’association Montjoie a connu une crise institutionnelle et judiciaire. Comment l’a-t-elle gérée ?

Je n’ai pas directement vécu cette affaire, étant arrivé deux ans après, et je n’ai pas à me prononcer sur le volet judiciaire, qui a fait de surcroît l’objet d’une amnistie [1]. Pour notre propos, on peut noter que l’affaire judiciaire est survenue dans un service de l’association, après une crise institutionnelle qui avait vu s’affronter deux conceptions de l’organisation : l’une fortement hiérarchique, l’autre de type autogestionnaire. Les directeurs étaient à l’époque, selon moi, des « super-chefs de service ». C’étaient les éducateurs qui déterminaient ce qu’il convenait de faire en fonction de conceptions qui faisaient loi : leur éthique personnelle et leur vision du bien de l’usager. Cela comportait une dimension très positive, celle de les impliquer intensément dans les projets. Mais en contrepartie, le risque était important d’une certaine tout-puissance, y compris face à l’application de la loi.

Quand « l’affaire » a éclaté, l’association a été mise en demeure par les autorités de redéfinir l’organisation du service. Au niveau associatif, après le départ du directeur général précédent, j’ai été recruté pour aider, en quelque sorte, à recoller les morceaux d’une association éclatée et traumatisée. C’est l’élaboration du projet associatif de 1999 qui a été l’élément fédérateur de cette reconstruction et qui a permis de « faire association » : pourquoi sommes-nous là, que retenons-nous de l’histoire, comment édifier l’avenir, comment définir les bonnes pratiques, comment répartir les fonctions ?

Même si les personnels ont été consultés, ce sont bien les membres de l’association qui se sont chargés de la rédaction du projet (je n’ai moi-même rien rédigé dans ce document). Ce qui était alors essentiel, c’était de définir l’ordre des légitimités. C’est bien parce qu’il y a une association qu’il y a des professionnels et non l’inverse. La hiérarchie des normes et des règles impose d’abord la loi, puis le projet associatif, ensuite le projet de service et enfin seulement la « conscience » de chaque professionnel. Une salariée présente lors de l’affaire judiciaire nous a déclaré que, si ce projet avait existé à l’époque, il n’y aurait pas eu d’affaire Montjoie…

Les personnels, confrontés à des publics très instables qui ont surtout besoin de sécurité et de continuité risquent d’être déstabilisés par ces adaptations permanentes.

C’est vrai qu’en procédant à une vaste diversification des modes de prise en charge, en créant des lieux de vie, des séjours éducatifs à l’étranger, voire des centres éducatifs fermés (que nous sommes peu nombreux à considérer comme une réponse positive pour certains jeunes en très grande difficulté), nous pouvons donner l’impression d’un mouvement incessant, voire désordonné. Pourtant, notre démarche est fondée sur une vision globale et prospective. Tout en renforçant le fonctionnement quotidien des services, nous encourageons les équipes à rechercher des formes de travail leur permettant de mieux répondre aux besoins.

Non seulement, les professionnels ne se sentent pas menacés dans leur outil de travail, mais ils ont la possibilité de proposer les ajustements qui leur semblent nécessaires dans leur pratique quotidienne. Mais, dans ce domaine, nous nous heurtons parfois à des difficultés externes : les transformations envisagées ne peuvent être déterminées exclusivement par l’association. Ainsi, il arrive que certains projets n’avancent pas assez vite au gré des professionnels, qui se montrent légitimement impatients car les autorités ne nous suivent pas toujours ou n’avancent pas au même rythme que nous. Finalement, ce qui gêne les professionnels, à mon avis, ce n’est donc pas le mouvement mais l’immobilité !

Comment garantir la cohérence d’une association qui semble prise d’une expansion qui pourrait être perçue comme une forme de boulimie ?

Le terme de boulimie est impropre car notre développement est réfléchi. Quand je suis arrivé, le champ de Montjoie se limitait à la stricte protection de l’enfance. Les difficultés de Montjoie pouvaient être perçues aussi comme la conséquence d’un repli sur soi. C’est pourquoi, j’ai proposé au conseil d’administration, tout en préservant notre cœur de métier, de nous « oxygéner » en nous ouvrant vers des champs d’intervention proches (adultes en difficulté, demandeurs d’asile par exemple).

Pourtant, nous restons prudents devant les nombreuses propositions de projets que nous recevons des pouvoirs publics, d’associations, de professionnels, voire même de syndicats de salariés. Nous ne répondons pas toujours favorablement, loin s’en faut. Il faut que notre développement ait un sens et qu’on évite la dispersion. Notre journée associative a contribué à répondre à votre question. Jusqu’alors, nous pensions qu’il fallait nous limiter à un territoire géographique et à un secteur d’intervention prédéterminés.

Finalement, il est apparu que la bonne taille est celle qui permet de préserver le sentiment d’appartenance des professionnels et adhérents de Montjoie à leur association, ainsi que la proximité avec les décideurs. Les risques de satellisation peuvent exister, mais nous sommes vigilants à résister à cette force centrifuge, grâce à une force « centripète » qui doit précisément provenir du projet associatif en cours de révision.


[1Rappelons qu’en décembre 1992, un jeune majeur de dix-huit ans abuse sexuellement d’un enfant de sept ans placé dans la même famille d’accueil. Les jeunes concernés sont immédiatement séparés. La Justice a été informée douze jours après la connaissance des faits, trop tard dira-t-elle


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