N° 828 | du 15 février 2007 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 15 février 2007

Réflexion sur l’accompagnement et la responsabilité

Jacques Trémintin

Thème : Risque professionnel

En cette période mouvementée qui voit la loi sur la prévention de la délinquance remettre en cause l’essence même de nos professions, l’association nationale des assistants de service social a organisé des journées de réflexion [1], en novembre dernier, pour faire le point sur un certain nombre de fondamentaux.

L’action qui vise à soutenir une personne ou un groupe de personnes est, depuis ses origines constitutive du travail social. Mais les termes pour désigner cette démarche ont changé au cours des années, explique Cristina De Robertis, auteure de la célèbre Méthodologie de l’intervention en travail social : l’assistance (XIXe siècle), l’aide et la protection (entre 1904 et 1930), le suivi (entre 1930 et 1945), la prise en charge (entre 1946 et 1970), l’approche globale, l’intervention (entre 1970 et 1985)… « Le terme “accompagnement” apparaît entre 1985 et 1995, il n’a pas cessé de faire son chemin dans le vocabulaire des travailleurs sociaux. » Cette sémantique multiforme ne relève pas que de la richesse de notre langue.

À chaque époque correspondent à la fois les méthodologies d’approche évolutives et les concepts qui en découlent. Les uns et les autres reflètent la mise en tension permanente, largement marquée par son temps, entre le cadre législatif des politiques d’action sociale, l’institution employeur, les missions imparties, ainsi que les convictions déontologiques et les valeurs humanistes portées par chacun. Cette mise en tension se retrouve aussi entre prise de distance et proximité, implication et neutralité, autonomie et dépendance, rôle d’expertise et de facilitateur. Nos pratiques ont longtemps été marquées par la conviction qu’on savait toujours mieux ce qui était bien pour l’autre. C’était l’époque où des normes morales et sociales strictes et figées permettaient de distinguer très clairement entre le bien et le mal, entre le pertinent et l’inadéquat, entre l’acceptable et l’inacceptable.

Aujourd’hui, ces frontières, si elles n’ont pas totalement disparu, se sont notablement brouillées, introduisant du doute, de la prudence et de l’incertitude dans nos façons d’appréhender l’usager. On l’aura compris, dans tous les cas, comme l’affirme Maela Paul, chargée de cours à l’université de Nantes, « il y a nécessairement à penser comment la personne peut être accompagnée ». Effectivement, l’accompagnement est une construction qui ne peut se concevoir qu’en interaction avec l’autre. On n’agit pas avec un usager comme on accompagne son chien chez le vétérinaire, comme on conduit la jument vers l’étalon, encore moins comme on mène un veau à l’abattoir ! La personne aidée est un sujet vivant, elle est animée d’une volonté singulière qu’on ne peut ni négliger, ni ignorer.

Certes, il faut lui faire don de notre présence et de notre confiance, de notre bienveillance et de notre sollicitude. Mais cette démarche n’a de chance de porter ses fruits qu’à condition qu’on sache la conjuguer avec la prise en compte de l’autre comme partenaire et comme acteur à part entière. Ce que confirme Brigitte Bouquet quand elle rappelle les deux conditions nécessaires à cette réussite : le renoncement à la toute-puissance professionnelle (en refusant de faire à la place de l’autre) et la croyance dans l’avenir (s’appuyer pour réussir sur les potentialités de l’autre).

Ne pas perdre de vue l’intérêt de l’enfant

L’assistant de service social ne peut se contenter de s’en remettre au seul libre choix de son interlocuteur qui devrait assumer toutes les conséquences de ses décisions finales. Le code de déontologie de l’ANAS précise l’obligation de compétences : Maîtriser sa pratique professionnelle et tendre constamment à l’améliorer ; développer ses connaissances, être vigilant quant aux répercussions que peuvent entraîner ses interventions dans la vie des personnes et celle des institutions. Malgré tout, l’intervenant peut être amené à donner de mauvais conseils et donc induire des implications négatives. Quand par exemple, évoque Gloria Kibler, assistante sociale du travail, une évaluation approximative des difficultés d’un salarié provoque une décision d’inaptitude au poste de travail et un licenciement. Ou encore, illustre Chantal Martinon, autre assistante sociale du travail, qu’une erreur entraîne un mauvais calcul lors d’une liquidation de retraite, entraînant six mois de manque à gagner pour un salarié.

L’article 1383 du code civil a beau affirmer que « chacun est responsable du dommage qu’il a causé, non seulement de son fait, mais encore par négligence ou par imprudence », nous connaissons peu de nos collègues condamnés par les tribunaux pour ce genre de situations qui ne doivent pourtant pas être si exceptionnelles que cela (lire le témoignage d’une assistante sociale des Armées). Mais la responsabilité ne se conjugue pas qu’au singulier. Elle implique aussi les choix sociétaux qu’on ne peut laisser se faire, sans réagir, au risque d’en être complice. Jean-Pierre Rosenczveig est venu nous parler de la protection de l’enfance et des choix qui sont en train de s’opérer au travers notamment des deux projets de loi : celui de Philippe Bas et celui de Nicolas Sarkozy.

Que faut-il mettre en avant face à l’enfance en danger ou l’enfance délinquante, s’est-il interrogé : la protection de la société ou la protection de l’enfant ? Faut-il tout mettre en œuvre pour éviter le désordre social et donc prévenir les dérèglements sociaux et familiaux qui pourraient y amener ? Ou faut-il rendre premier l’intérêt de l’enfant ? Et Jean-Pierre Rosenczveig de douter fortement que la nouvelle mission confiée aux maires dans la prévention de la délinquance fasse passer au premier plan le souci du mineur au détriment des intérêts de la communauté. L’enfant qui a besoin du temps et de la patience des équipes éducatives risque de faire les frais des nouvelles compétences attribuées au premier magistrat de la commune. Le choix de faire passer les travailleurs sociaux sous les fourches caudines des municipalités en matière de protection de l’enfance comporte une dérive dangereuse : changer de nature l’accompagnement social. Il était de la responsabilité déontologique et éthique des professionnels de résister à cette attaque frontale des fondements de leur action.

L’ANAS, tout en demandant le retrait du projet de loi Sarkozy, a choisi de faire un travail de lobbying auprès de différents groupes parlementaires pour obtenir qu’un amendement vienne modifier l’article 5 de la loi sur la prévention de la délinquance. Cet article prévoyant la transmission automatique au maire des informations concernant les familles, l’ANAS revendique deux conditions à ce partage : l’accord préalable de la famille et l’évaluation par le professionnel que ce soit au profit de la famille. Jean-Paul Delevoye, médiateur de la République, s’exprimera lors de ces journées, expliquant : « On peut avoir tort juridiquement et moralement raison. » Même si ses propos portaient sur l’arbitraire et la toute-puissance d’une administration prompte à se réfugier derrière la légalité de ses décisions pour en justifier parfois l’iniquité, nous le reprenons à notre compte pour légitimer la résistance à toute réglementation qui viendrait miner les fondements de notre raison d’être.


[1« Responsabilité professionnelle et accompagnement social » Journées nationales d’études 9 et 10 novembre 2006, Centre de Congrès d’Angers. Actes à paraître dans la Revue française d’action sociale. ANAS - 15 rue de Bruxelles - 75009 Paris. Tél. 01 45 26 33 79


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