N° 828 | du 15 février 2007 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 15 février 2007

L’honneur retrouvé d’une assistante sociale

Jacques Trémintin

Pour ne pas avoir accepté de ne plus se mêler de ce qui la regarde et avoir exercé son métier jusqu’au bout, Marina, assistante sociale dans l’armée, a subi les foudres de sa hiérarchie. Licenciée, elle a réintégré son poste à l’issue d’un jugement

Le 12 octobre dernier, l’émission envoyé spécial sur France 2, présentait un reportage sur l’armée russe [1]. Vidéos amateurs montrant de terribles scènes d’humiliation ou de violence contre de jeunes appelés, témoignages de mères et de recrues, description de l’action d’une association de défense… Il était question de jeunes militaires bizutés, torturés, assassinés parfois par des anciens de la guerre de Tchétchénie, sans qu’aucune sanction ne soit prise contre les auteurs de ces mauvais traitements. Bien au contraire, celles et ceux qui osaient réclamer une enquête ou dénoncer ces pratiques se voyaient intimidés ou menacés à leur tour. Le téléspectateur français qui découvrait ces pratiques du fond de son fauteuil pouvait se rassurer : rien de tel dans notre bonne vieille armée.

De récents événements sont venus tempérer ce sentiment. Si la hiérarchie militaire a su prendre des mesures exemplaires (comme la mise en examen du général Poncet, chef du corps expéditionnaire en Côte d’Ivoire, accusé d’avoir fait tuer un ressortissant africain), ce n’est pas toujours le cas. À preuve, le déroulement de ce qui est arrivé à une assistante sociale du ministère de la Défense. Marina, nous l’appellerons ainsi car elle n’a pas souhaité que son identité soit révélée, est dans le métier depuis douze ans. Elle a commencé sa carrière dans le secteur hospitalier. Au bout de neuf ans, elle fait le choix de demander un détachement pour l’Action sociale des armées. Le 1er janvier 2003, elle est nommée à Strasbourg dans l’une des plus grosses garnisons de la région.

Ses affaires dans un sac poubelle

Elle assure la polyvalence de catégorie auprès de mille cinq cents ressortissants de l’armée de terre. On retrouve chez les militaires les mêmes problèmes que dans le reste de la population. Ses tâches rejoignent celles de beaucoup d’assistantes sociales du travail : problèmes budgétaires pouvant aller jusqu’au surendettement des ménages, divorces, femmes ayant suivi l’affectation de leur mari et voulant trouver du travail, etc. La fonction militaire contraint parfois à travailler la nuit. Il faut alors trouver un mode de garde. Une subvention peut être allouée pour compenser ces horaires atypiques. Marina se lance dans l’innovation. Elle crée un pool d’assistantes maternelles susceptibles de répondre à cette demande. Son dynamisme et son savoir-faire la font apprécier de sa hiérarchie qui lui accorde une excellente note administrative.

Au bout de deux ans, elle présente une demande d’intégration définitive dans la fonction publique d’État. Le 1er février 2005, elle reçoit un refus motivé de la façon suivante : « Inadaptation au ministère de la Défense ». Très déstabilisée, Marina continue néanmoins son travail. Renouvelée l’année suivante, sa demande d’intégration est à nouveau rejetée en janvier 2006. Le 1er mai de la même année, elle reçoit un avis de prolongement de son détachement, mais dans un autre corps. Le ministère de la Défense a créé un poste rien que pour elle, à la gendarmerie de Strasbourg. Il n’y a pas là de besoin particulier, mais un ordre est un ordre. Un bureau est aménagé dans un bâtiment délabré. Épisode douloureux pour Marina qui en parle plein d’émotion dans les yeux : « Ce qui m’a fait le plus mal, c’est quand mon encadrante hiérarchique m’a apporté des sacs poubelles pour vider mon bureau, sans un geste de soutien ou un regard de compassion »… Ce nouveau régime ne dura guère.

Très bien accueillie dans sa gendarmerie qui ne lui donne guère de travail, l’assistante sociale pestiférée reçoit une lettre recommandée lui annonçant la fin de sa mutation au 31 décembre suivant. Que s’est-il donc passé pour qu’une professionnelle dont sa hiérarchie n’avait qu’à se féliciter, passe en si peu de temps de la lumière à l’ombre d’un placard pas vraiment doré, avant de se faire remercier ? Marina a sa petite idée sur la raison.

Le tort d’avoir raison

Revenons un peu en arrière. Tout a commencé quand elle a reçu de jeunes engagés qui sont venus lui parler de leurs difficultés. Aux problèmes personnels qu’ils rencontraient, se rajoutait un harcèlement d’une partie de leur hiérarchie. Elle les reçoit, les écoute. Elle oriente certains vers un soutien psychologique. Elle renvoie d’autres vers leur capitaine respectif en les aidant à rédiger le rapport qui dénonce les faits dont ils ont été victimes. Quand elle se rend auprès du commandant de l’unité concernée par les faits répréhensibles, elle se fait vertement tancer : à l’entendre elle s’occuperait là de ce qui ne la regarde pas. Marina ne se laisse pas impressionner. Persuadée de son bon droit, elle garde le même cap. Un autre conflit va bientôt l’opposer au même gradé. Ce dernier a décidé de muter une employée civile bénéficiant d’un statut Cotorep sur un poste protégé et adapté à son handicap. Il veut la remplacer à l’accueil du mess par… sa propre femme.

Quand la salariée vient en parler à Marina, l’assistante sociale fait ce qu’elle a à faire : informer l’usager de ses droits et de son possible recours à un syndicat. Contré et furieux, le commandant fait pression pour savoir qui a renseigné celle qu’il doit maintenir contre son gré à son poste. Il obtient l’information de sa hiérarchie au mépris du secret professionnel. Troisième épisode : une jeune femme vient rencontrer Marina pour lui révéler ce qu’elle a subi de la part de deux militaires de la même caserne. En accord avec le chef de corps et à la demande de la victime, l’assistante sociale est présente à la gendarmerie au moment du dépôt de plainte. Les deux militaires soupçonnés sont gardés à vue, puis mis en examen. De retour à leur caserne, ils accusent Marina d’avoir joué un rôle essentiel dans le dépôt de la plainte. Sans elle, la jeune femme n’aurait jamais osé aller jusqu’au bout, affirment-ils. On comprend mieux à présent pourquoi on a voulu se débarrasser de cette encombrante assistante sociale, véritable empêcheuse de tourner en rond. C’est vrai que Marina a fini par se tailler une forte réputation.

Lors de son bref passage dans sa gendarmerie, elle a recueilli plusieurs confidences de militaires incités à parler à cette femme qui encourageait ses interlocuteurs à faire valoir leurs droits. Lorsque Marina a reçu sa lettre de fin de mutation, elle était bien décidée à ne pas se laisser faire : elle saisit en référé le tribunal administratif… En l’apprenant, le commandant ironise : « Vous allez vous heurter à l’institution tout entière qui fera bloc ». Le résultat rendu sur la forme, le 6 juin, est décevant : il est défavorable à Marina puisque les juges considèrent qu’elle garde le même salaire et reste dans la même ville. Le jugement au fond devait être abordé le 12 septembre. Mis en délibéré, la réponse du tribunal administratif est tombée le 4 novembre dernier. Non seulement le tribunal fait droit à la demande d’intégration au ministère de la Défense, mais allant encore plus loin, il exige la réintégration au même poste ! Il faut voir le visage épanoui de Marina quand elle évoque ce résultat qu’elle n’osait trop espérer. « C’est une reconnaissance de mon travail et de mes valeurs. Ce n’est pas tant ma victoire que celle du travail social » Et c’est là la grande différence qui nous sépare de la Russie.

Dans notre pays, si l’armée reste toujours aussi muette, la justice a montré qu’elle savait parfois ne pas être aveugle ! Que va devenir Marina ? On peut imaginer l’accueil qui lui sera réservé dans son ancienne affectation par des gradés qui n’auront pas manqué de se sentir humiliés par une justice qui les a si cruellement désavoués. Marina n’y retournera pas pour les narguer. Mais elle n’a pas l’intention de se laisser faire. « Tout reste possible : je suis décidée à laisser la porte ouverte », affirme-t-elle. Marina a été marquée par ce qu’elle a vécu. Même si cet épisode se termine bien pour elle, l’épreuve aura laissé des traces : physiques d’abord (elle a subi deux arrêts cardiaques), psychologiques ensuite (confiance ébranlée dans l’institution).

Reste que cette histoire est édifiante et montre la fragilité de cette position professionnelle d’assistante sociale du travail face à une hiérarchie prompte parfois à vouloir l’instrumentaliser. Marina a fait preuve d’une ténacité et d’un courage qui forcent l’admiration. Elle a su résister face à une institution qui plus que toute autre ne supporte pas la rébellion. Et pourtant, elle n’a fait que son travail. Son seul tort est de ne s’être pas soumise à l’arbitraire et au despotisme. Il était de bon ton, dans les années 1970, d’accuser les travailleurs sociaux d’être les otages de la fonction de contrôle social. Marina a montré la voie possible de la résistance face à cette mission à laquelle nulle fatalité ne nous contraint à nous soumettre. Elle est l’honneur de notre profession.


[1« Les âmes perdues de l’armée russe » de Manon Loizeau & Laurent Stoop.


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