N° 557 | du 21 décembre 2000 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 21 décembre 2000

Quelle sexualité pour les personnes handicapées motrices ?

Joël Plantet

Thème : Sexualité

Dans le sud de la France, un foyer de handicapés, la Maison du grand chêne. Julie, jeune éducatrice fraîchement embauchée, fait connaissance avec les résidents, la plupart d’entre eux étant infirmes moteurs cérébraux. Dans sa chambre, l’ineffable René, odieux, macho, l’insulte et l’amertume en permanence aux lèvres, entre un portrait de Marx et des posters salaces de gros nichons

« On sonne, avant d’entrer », rabroue-t-il à l’arrivée d’un visiteur, toujours inopportun ; « — Mais… Y’a pas de sonnette ! », justifie l’autre ; « — Alors, c’est qu’on rentre pas », conclut l’ours, on voit le genre. L’équipe éducative a bien du mal à supporter cet « ingérable », éructant en permanence entre ses cassettes porno et ses prises de médicaments anti-diabète. Il est mal, il est si mal, il veut baiser, abstinent qu’il est depuis quatre mois, et ne pense vraiment qu’à ça. Bref, osons, dans la Maison du grand chêne, il y a aussi des glands.

On attend avec impatience la première réunion. Tenue dans le bureau du directeur (ah bon ?), elle permet à la nouvelle éducatrice de témoigner d’un malaise, de révéler une préoccupation jusqu’alors consciencieusement occultée : la sexualité des adultes handicapés moteurs. Dans un premier temps, tout le monde se récrie — « Si on devait céder à tous leurs caprices… » —, sauf le psy qui souligne la vérité, la crudité d’une question qui ne saurait ainsi être éludée.

Mais même le psy, finalement, se révélera vaniteux, suffisant et égoïste. En fait, il a des vues sur Julie : celle-ci est d’ailleurs consentante, mais le presque amant se révèle allergique, ne supportant
pas Adonis, le beau chat qui perd ses poils. Adepte d’un vouvoiement appliqué, il se révélera peu à peu très lâche, comme les autres, et si pompeux, en plus. En entretien : « — Entre le désir et la réalité… » commence, emphatique et sentencieux, l’homme de l’art ; « — Oui, je sais, c’est comme entre des jambes et des roulettes », conclut abruptement René, qui parlera de lui en évoquant « l’autre sécateur », celui qui « répète toujours ce que vous venez de dire »… Un psy finalement qui présente pas mal de point commun avec le curé faussement jovial qui dirige, semble-t-il, l’institution (encore un train de retard) et emmène ses résidents à Lourdes.

René l’obsédé insiste. Se met en danger. Fait un coma diabétique, lors d’une grève de la faim, pour obtenir ce qu’il veut : une rencontre décisive et roborative avec une prostituée. Veule en toute occasion, le directeur-mollusque finit par s’incliner, mais recommande surtout la plus grande discrétion. Julie, qui a compris depuis longtemps que l’abréviation de la souffrance de l’homme handicapé et peut-être aussi l’équilibre fondamental de l’institution passent par le passage aux putes, va se promener sur les parkings de la nationale 7, et y mesure la largeur des portes des camping-cars des professionnelles de la chose, il s’agit que le fauteuil de René puisse rentrer. Elle finit par rencontrer au bon endroit la bonne péripatéticienne, Florelle, qu’elle convainc (« Je suis là parce que je m’occupe d’un homme qui va mourir… »).

Mais un autre obstacle surgit : dans l’équipe éducative, personne n’entend prendre la responsabilité d’un tel accompagnement, sans être couvert juridiquement (pff, les pleutres ! nous indique le cinéaste. En effet, un professionnel pourrait se voir ainsi accusé de proxénétisme…). De même, en tentant d’obtenir un certificat médical certifiant le besoin sexuel de son résident, Julie se heurte à l’insuccès. « Je les emmerde, ces faux-culs », s’emporte-t-elle au final, épousant les manières langagières de son protégé. Elle les emmerde, donc elle y va, voir Florelle, avec son René. Et ira, tout uniment, jusqu’à lui mettre son préservatif, puisque la professionnelle ne veut pas le faire.

Évidemment, tout cela fait un bien fou à René. Il revient apaisé au foyer, se met à devenir plus sympa, fait même des blagues : « T’as fait dix ans d’analyse, ou quoi ? », lui lance son pote Roland, le voyant ainsi transformé ; « — Non, vingt ans de fauteuil », lui assène le miraculé.

Au final, on reste vraiment partagé devant une telle entreprise : la question de la sexualité des handicapés débarque ainsi sur grand écran, et cela force le respect. De ce seul point de vue, on a envie d’applaudir. En outre, très bien servi par ses acteurs — professionnels ou non — le film montre la discrimination : un jour par exemple, Julie pousse le fauteuil de René en état hypoglycémique dans une voie privée, et rencontre l’animosité des riverains… L’appel à la tolérance y suinte d’ailleurs par tous les pores de la pellicule : ainsi, Rabah, sorte de total handicap — musulman, orphelin, handicapé moteur, homosexuel et fan de Johnny (« Allumer le feu », chanson très à-propos) — pourra même trouver du sens à sa vie.

En revanche, ce parti pris — généreux, solidaire, essentiel — (la nécessaire prise en compte de la sexualité des personnes handicapées motrices) prend appui sur un socle douteux : la veulerie, la lâcheté, la faiblesse évidente d’une équipe éducative outrageusement caricaturée. Inversement proportionnelle à ce monde de médiocres, l’éduc héroïne, Julie, est prête à tout, puisque personne n’y comprend rien à rien. Son charisme, son opiniâtreté finira même par faire changer le monde, au moins celui qui l’entoure : lors de la fête de fin d’année, dans les flonflons et le rock’n roll, le curé danse avec la pute, le directeur aussi d’ailleurs, et les homos s’aiment. « Et pour les filles ? » maintenant, interroge, faussement ingénue, alors une résidente…

L’Association des paralysés de France (APF) a participé au film (dans la vraie vie, la sœur du cinéaste travaille dans un foyer APF de la région toulonnaise). Une équipe de tournage s’est installée dans un foyer pendant tout le mois de juillet 1999 ; le personnel de l’établissement a accepté d’être figurant, parfois dans son propre rôle, trois résidents ont signé un contrat pour être comédiens. Et la politique de l’institution, dans la réalité, par rapport à la sexualité ? « À partir du moment où ils sont adultes, ils doivent pouvoir la vivre », nous indique un membre du personnel, précisant qu’un couple — dont l’un des membres vit en fauteuil roulant — du foyer a même eu un bébé, il y a un an, et que « les parents ont bien assumé ».

L’image de l’équipe éducative ? La charge contre le psy, l’institution gérée par un prêtre, la veulerie ? Oui, tout cela peut être parfois « un peu niais », mais il s’agit bien sûr d’une « satire ». Et en effet, il a fallu un lieu suffisamment ouvert à la question, l’ayant, d’une certaine manière, déjà traitée, pour permettre un scénario aussi critique (auquel l’institution n’a d’ailleurs aucunement participé).

Inspiré de vies, d’histoires et de personnes réelles (on voit leurs photos à la fin du film), Nationale 7 est dédié à René Amistadi, handicapé aujourd’hui décédé.


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