N° 557 | du 21 décembre 2000 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 21 décembre 2000

Quelle sexualité pour les personnes handicapées mentales ?

Propos recueillis par Guy Benloulou

Thème : Sexualité

À travers les désirs et les comportements sexuels des handicapés mentaux et de ce que notre société autorise en la matière, c’est toute notre démocratie et sa modernité qui est interrogée. Regard social, éthique morale, pressions familiales, hiératisme institutionnel et procès aux travailleurs sociaux sont autant de paramètres qui attestent de la complexité d’un tel débat… Les points de vue d’Othon Printz, médecin-psychiatre, directeur de la Fondation Sonnenhof à Bischwiller (Bas-Rhin) et conseiller médical de l’UNAPEI, et de Nicole Diederich, chercheuse au CNRS

La sexualité des personnes handicapées mentales interroge autant les institutions qui les prennent en charge que les familles… et au-delà, notre société. Pourquoi ?

Othon Printz : Votre questionnement rejoint le cycle de ces interrogations qui hantent épisodiquement nos esprits. Durant fort longtemps, les handicapés étaient considérés comme le fruit d’une liaison entre un démon masculin et une femme (incube) ou une diablesse venant la nuit s’unir à un homme (succube). La sexualité de ces « monstres » ne pouvait qu’être bestiale. Ces « images primordiales » alimentent toujours nos angoisses. Prenons-en conscience plutôt que de nous laisser piéger par elles dans l’élaboration d’une idéologie ou d’une éthique.

Il me semble que toute éthique relative à la sexualité de la personne handicapée ne peut être initiée qu’à partir d’une autre écoute en profondeur : celle des pulsions exprimées par la personne handicapée elle-même. Or, toutes celles et tous ceux qui ont été amenés à côtoyer longtemps des personnes, même très profondément handicapées, savent qu’en elles se trouve inscrit le désir d’aimer et d’être aimées. Il faut sans cesse rappeler ça : désir d’aimer et d’être aimé.

Nicole Diederich : En effet, la sexualité des personnes considérées comme « handicapées mentales » a toujours été perçue comme inacceptable socialement voire comme un fléau s’agissant de sujets déficients légers. Cela a abouti, dans certains régimes démocratiques (USA, Suède) à la stérilisation massive de personnes présentant des troubles mentaux, ou considérées comme inutiles socialement, et à leur extermination pure et simple par le régime nazi. En France, une solution pratique et répandue dans les institutions a été d’organiser l’absence de possibilité de relations hétérosexuelles, par la création d’établissements non mixtes ou par une castration chimique.

Je voudrais dire un mot du facteur économique. Il se trouve que lorsqu’est posée la question de la parentalité pour des personnes qui vivent en couple et qui pourraient réaliser leur désir d’avoir un enfant si elles étaient accompagnées, la question du coût de cette prise en charge suit inévitablement de très près les autres considérations : médicales (la santé des personnes) ou éthiques (le bien de l’enfant à naître). Et il faut bien constater que les pouvoirs publics ne font pas ce qu’il faut.

La fragilité de beaucoup de déficients intellectuels les expose à des violences sexuelles, je pense notamment à celles qui peuvent se produire en milieu institutionnel. Quelle est l’attitude à recommander aux professionnels ?

Othon Printz : La loi, en la matière, semble claire. L’article 434-3 du code pénal réprime « la non-dénonciation de mauvais traitements ou privations infligés à un mineur de moins de 15 ans ou à une personne particulièrement vulnérable (qui n’est pas en mesure de se protéger en raison de son âge, d’une maladie, d’une infirmité, d’une déficience physique ou psychique ou d’un état de grossesse). » En son article 226-14, le code va même plus loin puisqu’il dit que la loi sur le secret professionnel n’est pas applicable à celui qui informe les autorités médicales et administratives, mais aussi directement les autorités judiciaires, des sévices ou privations infligées aux personnes citées plus haut.

Entre la loi qui édicte sans beaucoup de nuances et la multiplicité ou la complexité de la réalité du terrain, quel monde ! Dénoncer, oui. Mais quoi précisément dénoncer ? Qui dénoncer ? L’individu qui commet ce qui apparaît comme délit aux yeux d’un autre ou l’institution qui n’a pas fixé clairement les règles à ne pas franchir ? En établissement, à qui appartient-il de recueillir les dénonciations ? Qui décide in fine s’il faut transmettre ou non vers l’extérieur ? Si le directeur décide de traiter la question intra muros un éducateur peut-il, (doit-il ?) s’adresser directement au procureur ?

Quelles devraient être, selon vous, les « lois essentielles » ou les décisions urgentes que les autorités de tutelle (DASS etc.) pourraient impulser en ce domaine ?

Othon Printz : En cas de suspicion ou d’accusation de sévices sexuels dans le cadre d’une institution, les établissements devraient en premier lieu référer à l’autorité administrative c’est-à-dire aux services du préfet ou du président du conseil général. Ce premier recours produira un nouvel examen – cette fois externe – de la situation. La transmission à l’ordre judiciaire, s’il y a lieu, ne devrait intervenir qu’après.

Nicole Diederich : D’accord, mais il me semblerait dangereux, et je rejoins en cela le Dr. Stanislas Tomkiewicz, d’envisager des mesures juridiques spéciales pour les personnes handicapées mentales concernant leur sexualité. On ne peut songer à mettre en place une loi d’exception car ce serait bafouer leur appartenance à la communauté humaine. Par contre, il serait utile et urgent de mettre en place des espaces de réflexion sur ces questions et des groupes de paroles d’usagers ainsi que d’inscrire ce type de problème dans les formations des professionnels. Il serait utile également de débloquer des crédits pour que les institutions puissent se donner les moyens de mettre en place des actions d’éducation sexuelle et de prévention du sida, telles que préconisées par la circulaire DAS de décembre 1996. Le rapport de l’IGAS (1998) insistait également, pour les populations handicapées, sur la mise en place d’une politique de santé publique et de recherche sur ces questions.

Comment les professionnels doivent-ils « organiser » la vie, l’information, l’éducation.. sexuelles ?

Nicole Diederich : Des procès, réels ou d’intention, peuvent pourrir la vie institutionnelle. Je pense, par exemple et j’insiste, au harcèlement moral dont peuvent être victimes des professionnels qui jugent nécessaire de faire des actions de prévention du sida envers certaines personnes handicapées accumulant des facteurs de vulnérabilité. La double contrainte est majeure : d’un côté, ils peuvent se voir interdits par la direction ou les parents de faire ce type d’action ou même accusés d’incitation à la débauche. Et, d’un autre côté, leur devoir moral leur ferait considérer leur inaction en la matière comme une forme de non-assistance à personne en danger.

Enfin, il y a double contrainte permanente que rencontrent particulièrement les éducateurs de foyer. La vie sexuelle des résidants est souvent régie par un règlement intérieur où les interdits prédominent. Lorsqu’un couple se forme, les éducateurs sont placés entre le marteau et l’enclume et ont beaucoup de mal à savoir ce qu’ils doivent faire. Doivent-ils rapporter la situation à la direction afin qu’elle sévisse ? Doivent-ils « organiser » cette sexualité à l’extérieur de l’établissement, dans des hôtels, par exemple ? Doivent-ils « fermer les yeux » et monter bruyamment les escaliers pour prévenir qu’ils arrivent… ? Ils sont coincés entre des exigences et une réalité qui se contredisent et ils doivent faire avec dans une grande solitude, le plus souvent, car il semble qu’il ne soit pas toujours facile de parler de ce genre de problème lors des réunions d’équipe. Ils doivent donc souvent se débrouiller seuls et, sur un sujet aussi tabou, aussi délicat, aussi grave de conséquences possibles, il faut bien admettre que ce n’est pas simple.

D’une part, il serait déjà nécessaire de rompre avec la loi du silence sur tout ce qui touche à la sexualité des usagers. D’autre part, bien qu’ils encourent le risque de voir leur emploi mis en cause, il s’agirait de savoir pour qui ils travaillent, à qui ils doivent les services pour lesquels ils sont payés : aux usagers ? A l’institution, à la pérennité de celle-ci en l’état ? Aux familles… ? Les trois ne sont peut-être pas inconciliables, mais lorsque cela est le cas ces questions se posent vraiment. Il s’agirait donc d’éclaircir un certain nombre de points, de travailler plus dans la transparence, avec sa propre fragilité et ses propres problèmes en la matière.

Quant aux concepts qui doivent régir leur action en matière de sexualité, ils restent à élaborer car on a longtemps ignoré cette question, mais je pense qu’il faut s’appuyer prioritairement sur les concepts de respect et de responsabilité. Car il faudrait en finir également avec la culpabilisation, qui me semble fréquente dans ce secteur, à tout propos et hors de propos, et qui aboutit, au bout du compte, à une déresponsabilisation préjudiciable à tous.


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