N° 743 | du 3 mars 2005 | Numéro épuisé

Faits de société

Le 3 mars 2005

Quelle mémoire pour l’immigration ?

Joël Plantet

L’immigration fait évidemment partie de l’histoire de notre pays. Pourtant un malaise grandissant se fait sentir quant à la place des minorités nationales, celles-ci déplorant leur « invisibilité ». La création prochaine d’un lieu d’histoire suffira-t-elle à pallier cette souffrance ?

“Leur histoire est notre histoire » : sur une idée lancée par Jospin fin 2001 et concrétisée par Raffarin le 8 juillet dernier, la Cité nationale de l’histoire de l’immigration ouvrira en principe ses portes début 2007 à Paris. Officiellement créé le 1er janvier dernier pour deux années (renouvelables), un groupement d’intérêt public (GIP) réunissant le Fonds d’action et de soutien pour l’intégration et la lutte contre les discriminations (FASILD) et les ministères de la Ville, de l’Éducation et de la Culture, prépare la naissance.

« Le GIP a pour objet de préfigurer et de réaliser la Cité nationale de l’histoire de l’immigration afin de rassembler, sauvegarder, mettre en valeur et rendre accessible tous les éléments relatifs à l’histoire et aux cultures de l’immigration en France, notamment depuis le XIXe siècle. Il contribue ainsi à la reconnaissance des parcours d’intégration des populations immigrées dans la société française », stipule l’article 4 du décret l’installant. La structure mettra, de fait, un terme aux activités de l’agence pour le développement des relations interculturelles (Adri), créée en 1982 et représentant jusqu’à maintenant le seul centre de ressources sur la question.

Situé sur le site de l’ancien musée des arts d’Afrique et d’Océanie (MAAO), ce lieu de mémoire et de documentation sera également un site de recherche et de pédagogie [1]. L’endroit organisera des expositions, proposera un pôle d’édition, des spectacles vivants, des films et des colloques ; on y trouvera un centre de ressources multimédia et une possibilité de recherches généalogiques pour les particuliers. Le site Internet se veut dès à présent actif : il propose un documentaire sous forme d’« exposition permanente » sur l’histoire de l’immigration, de même que quelques dossiers : La France qui gagne, Le HLM ou le foyer ou De l’Islam en France à l’Islam de France…

Cette phase préparatoire a d’ailleurs une mission de sensibilisation. Durant ce premier semestre 2005, des réunions régionales d’informations vont établir une cartographie des lieux de ressources liés à la mémoire de l’immigration. Des expos itinérantes et des colloques auront lieu cette année et en 2006.

Des populations invisibles

Allemands et Juifs d’Europe centrale au début et à la fin du XIXe siècle, immigrés issus des colonies françaises au début du XXe, Italiens, puis Espagnols et Portugais dans les années 50 : les vagues vont se suivre, essuyant au pire le racisme, au mieux le paternalisme condescendant du pays d’accueil. La Cour des comptes a récemment (octobre 2004) fustigé trente ans de politique d’immigration.

Concernant les Noirs, l’histoire « occultée » de l’esclavage voire l’« amnésie » qui s’est ensuivie, les séquelles des colonisations, l’absence (à ce stade) de tout lieu de mémoire pour cette histoire sont autant de souffrances devenues revendications. Malgré l’occasion fournie par le 150ème anniversaire de son abolition en 1998, la reconnaissance comme crime contre l’humanité de l’esclavage n’a finalement été votée qu’en 2001 (après quatre déprogrammations !), à l’initiative de la députée Christiane Taubira.

En mars 2004, lors d’assises de l’égalité républicaine et de la diversité, l’association Africagora avait réuni 800 participants au Palais des congrès de Paris : au programme, la place des minorités nationales dans les élections et plus largement dans la société [2]. Une campagne intitulée Voter, c’est compter avait incité les Français originaires des DOM-TOM et d’Afrique à s’inscrire sur les listes électorales.

Le cercle d’action pour la promotion de la diversité en France (CAP-DIV) organisait, lui, le 19 février dernier, un débat au titre évocateur — Les Noirs en France : anatomie d’un groupe invisible.

Paradoxe : on les dit de plus en plus nombreux sur les bancs de Sciences-Po, d’HEC ou de l’École nationale de magistrature. Simultanément, les discriminations et les inégalités frappant les Français d’origine étrangère sont exponentielles, y compris dans l’administration. Et le malaise (« le malaise Noir », titrait en une Libé du 22 février) prend la couleur de nombreuses revendications ou initiatives : exigence de quotas à la télévision, textes de rap vengeurs, collectifs pour la commémoration des oubliés de l’Histoire institutionnelle, demande de voir autrement figurer les thèmes de la colonisation dans les programmes scolaires, exigence d’annulation de la dette africaine…

La participation des populations immigrées à la vie de la cité ne devrait pas avoir à être particulièrement favorisée, et pourtant… À Paris, récemment publié, un annuaire de l’intégration recense l’ensemble des acteurs de l’intégration ; un conseil de la citoyenneté des parisiens non communautaires (CCPNC) valorise toutes sortes d’initiatives ; de même, une plaquette sur le logement social a été traduite en cinq langues. Pour plus de mémoire, le Forum des images organise, jusqu’au 30 avril, un cycle d’archives audiovisuelles intitulé Colonies, les blessures de l’Histoire.


[1Palais de la Porte Dorée - 293 av. Daumesnil - 75012 Paris.

[2Africagora - BP 6422 - 75064 Paris cedex 02.Tél. 06 09 02 11 62.