N° 906 | du 20 novembre 2008 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 20 novembre 2008

Quand le corps soutient la démarche de formation

Propos recueillis par Philippe Gaberan

Educatrice sportive et maître-nageur, Fabienne Armand a longtemps exercé son métier auprès d’ouvriers handicapés travaillant en CAT. Aujourd’hui, elle est formatrice à l’ADEA à Bourg-en-Bresse où elle enseigne les activités physiques et sportives comme techniques éducatives tant auprès de futurs travailleurs sociaux que de jeunes en insertion. Mais, dans les métiers du travail social aussi, les réformes des diplômes repoussent à la marge ce type de formation afin de privilégier l’enseignement de disciplines plus théoriques… et donc plus sérieuses. Le corps est de plus en plus mis à distance dans la relation à travers un discours souvent éloigné de la réalité du quotidien. De même, dans les parcours d’insertion, le sport conserve une image d’activité de défoulement à caser entre les séances de construction de CV, et de remise à niveau. Une image sans doute par trop réductrice du sport que Fabienne Armand s’emploie à combattre.

Quel est ce public de jeunes inscrits dans un parcours d’insertion à qui vous faites pratiquer le sport ?

Ce sont des adolescents ou des jeunes adultes qui sont souvent déscolarisés et livrés à eux-mêmes depuis plusieurs mois et orientés par la mission locale vers l’ADEA, centre de formations multifilières agréé pour l’accompagnement de ce type de public. Dans le cadre d’un financement du CNASEA [1] et d’un partenariat avec les institutions ou les employeurs locaux, il s’agit alors d’aider ces jeunes à recouvrer les fondamentaux d’un comportement social pour, dans un second temps, parvenir à se réinscrire dans une trajectoire de vie personnelle et professionnelle.

Quels sont les objectifs visés par le biais du sport ?

Je parlerai moins de sport que d’activité physique dans la mesure où l’essentiel est moins la performance qu’un retour à soi par le biais du corps. Les sociétés occidentales, dites développées, valorisent plutôt l’intellect et oublient que c’est par le corps et les sensations que passe d’abord la conscience d’être en vie.

Et par conséquent, il n’y a rien de surprenant à constater que le corps est la partie de soi la plus ignorée voire la plus maltraitée par ces jeunes en situation de rupture. Aussi, lorsque les financements me permettent d’obtenir un nombre d’heures de formation conséquent, je termine mon cycle par un travail autour de la santé, des comportements alimentaires et des conduites addictives. Ce sont toujours des instants d’échanges très forts qui arrivent au terme d’un cheminement fait de partage et de confiance.

Mais avant d’en arriver là, et paradoxalement, le premier objectif donné à l’activité c’est de créer une dynamique et une cohésion de groupe. Il est plus facile et plus pertinent d’amener un jeune à se reconnaître dans une « identité groupale » plutôt que de le confronter à une identité propre. Au moins dans un premier temps. Dès lors, mon travail est de les amener d’abord à éteindre leur portable, à laisser leur paquet de cigarettes ou leur sac à main, à enlever des oreilles les écouteurs des baladeurs et à être ensemble.

Mais comment expliquez-vous cette adhésion aux règles alors que par ailleurs ils sont plutôt enclins à ne pas les respecter ?

Ce que je vais dire va sans doute paraître comme une évidence, mais il me semble tout d’abord que la manière adoptée par l’adulte pour rappeler les règles est fondamentale. Au ton de ma voix, et pour cela pas besoin de crier, les jeunes sentent bien qu’il ne peut pas en être autrement que de respecter les consignes. Bien sûr, au début, ils essaient de négocier. Surtout avec une femme. La séduction marche à fond. Mais sans pousser la voix, je leur explique que c’est pour eux, pour leur bien… et ils l’entendent. Les jeunes sont sensibles à un discours « vrai » de l’adulte.

Revenons aux objectifs de votre activité…

Oui, le second objectif directement en lien avec la cohérence du groupe est le respect : et là encore c’est d’abord le respect des autres qui va conduire au respect de soi. Je travaille en partenariat avec les institutions spécialisées au sein d’un réseau qui nous permet désormais à tous de tirer profit d’une gamme d’activités. Et lorsque ces jeunes en rupture sociale et en perte d’identité rencontrent d’autres jeunes, tels ceux accueillis par un institut médico-éducatif (IME), je suis toujours frappée de constater comment la rencontre avec la différence enrichit leur perception d’eux-mêmes et comment ils arrivent à se reconsidérer de façon différente.

Je me souviens notamment d’une séquence à laquelle participaient une jeune fille du groupe et sa sœur accueillie à l’IME. Ce face à face, bien réel, et cette rencontre, elle aussi bien physique, valent tous les discours sur le respect de la différence et sur la tolérance. Car pour la personne en situation de handicap ce fut un moment de bonheur et de fierté que de voir sa sœur venir dans son institution, sans doute pour la première fois d’ailleurs. Et pour la jeune fille, cet instant a été l’occasion de partager avec les autres ce qui pour elle était visiblement une réalité lourde à porter. Et bien tout le groupe a eu à ce moment là un autre regard à la fois à l’égard des personnes handicapées et de leur jeune collègue.

A l’évidence, le sport permet la mise en jeu du corps et la mise en scène de la rencontre. En quoi est-il moteur de la reconnaissance de soi ?

Tout d’abord, avec ces jeunes en parcours d’insertion j’utilise de façon prioritaire les sports de pleine nature ; pour la simple et bonne raison qu’il est plus difficile d’y céder à la tentation de s’asseoir ou de ne rien faire. Et puis, il est plus facile à l’extérieur d’inscrire une activité dans une trajectoire et un parcours à réaliser. Par le biais du sport, c’est le déplacement du corps qui porte au dépassement de soi. Entre le point de départ et le point d’arrivée, les jeunes mettront le temps qu’il faut mais ils vont aller jusqu’au bout de l’effort et parfois d’eux-mêmes. Et là encore c’est le corps qui devient l’acteur principal d’une règle fondamentale qui consiste à tenir ses engagements et à réaliser les objectifs fixés au départ.

Lors d’une séquence de spéléologie, un jeune a commencé par s’engager dans le boyau et a aussitôt voulu faire demi-tour et s’échapper de l’activité. Je l’en ai empêché. J’ai physiquement barré le chemin. Il n’a commis aucune violence mais il refusait catégoriquement d’aller plus loin sous prétexte qu’il ne voulait pas salir ses vêtements. Et je sentais bien à la façon de le dire que c’était un problème vital pour lui. Récemment arrivé en France, en situation de grande précarité financière, la peur d’abîmer sa seule vêture était bien réelle ; toutefois, la peur de s’abîmer, lui, l’était tout autant. Aussi, avec l’aide de mon collègue, diplômé spéléo, sommes-nous parvenus par la parole à l’emmener jusqu’au bout de l’activité. Et au terme ce fut pour lui un vrai sentiment de réussite…

Venons-en aux travailleurs sociaux

Oui… J’interviens aussi bien auprès des préformations aux métiers du travail social qu’auprès des éducateurs spécialisés dans un dispositif de formation par l’apprentissage, ou bien encore auprès des moniteurs éducateurs, des aides médico-psychologiques et des maîtresses de maison ou des surveillants de nuit. Le nombre de séquences et les objectifs visés sont certes différents selon les filières, puisque tous ces professionnels n’auront pas recours de la même manière aux techniques éducatives dans leur cadre d’activité, mais pour autant c’est bien la connaissance de soi et la rencontre avec l’autre qui sont dans tous les cas mobilisées.

Quelle approche du sport et quel rapport au corps ces futurs éducateurs ont-ils ?

Je dois dire d’emblée qu’ils ont théoriquement choisi l’activité et que donc pour la plupart, ils sont partants même s’ils ne sont pas pour autant à l’aise, ni avec la technique ni avec leur propre corps. Dans un premier temps, je les remercie de s’être engagés sur l’activité et je leur présente le nombre de séances, les établissements spécialisés avec lesquels j’ai tissé un réseau de partenariats, la spécificité des publics accueillis et les activités sportives adaptées à leur capacité. A partir de là, nous élaborons ensemble le programme.

Au terme de la première rencontre ils ont donc leur projet entre les mains ; et ils ont alors à cœur de le mener à terme, même si parfois en cours de route ils peuvent remettre en cause certains choix. Surtout, lorsqu’il s’agit d’activités considérées, et à juste titre, à risque. Ainsi, pour le canoë, j’ai dû mettre en place une progression capable d’assurer la sécurité physique mais aussi psychoaffective de chacun des participants, qu’il soit futur éducateur ou bien jeune adolescent accueilli en IME. Il y a eu une séquence d’initiation avec un brevet d’État pour les éducateurs entre eux, puis une séquence d’initiation avec les jeunes d’IME dont certains avaient déjà fait du canoë et enfin il y a eu la sortie d’une journée en rivière.

Tout cela semble donc aller de soi

Non, pas forcément. Qui dit activités physiques dit mises en mouvement et bien sûr il est des jours où le départ sur les séquences se fait plus difficilement. Mais en qualité de futurs éducateurs, ils apprennent à mouiller la chemise et à donner d’eux-mêmes. Et j’en fais de même ! Je les accompagne dans l’effort et je leur dis que cela fait partie de leur métier que d’apprendre à connaître leurs limites. Certains jouent le jeu à fond.

Ainsi Magali, élève monitrice-éducatrice s’est-elle saisie de l’activité pour travailler et surmonter sa phobie de l’eau. Je l’ai progressivement amenée à rechercher l’alliance avec l’eau en lui montrant que celle-ci pouvait la porter et pas seulement l’engloutir. J’ai travaillé avec elle comme j’ai pu le faire avec les adultes psychotiques que j’accompagnais au CAT ou comme je peux le faire avec n’importe quel enfant auquel j’apprends à nager dans le cadre de mes activités de maître-nageur. Et au bout du compte, rien n’est plus beau que ce sentiment de fierté qui fleurit sur le visage et dans le regard de la personne. Rien de plus beau qu’une personne qui renaît à elle-même.


[1Centre national pour l’aménagement des structures des exploitations agricoles


Dans le même numéro

Dossiers

Le corps dans la relation éducative

La nature possède l’étrange pouvoir de renvoyer l’homme à la part la plus fragile et sensible de lui-même, son corps. Dès lors, une descente de rivière en canoë ou bien l’exploration d’une galerie souterraine deviennent les enjeux de formidables défis lancés à soi-même. Le corps à l’épreuve, l’esprit s’épanouit.

Lire la suite…