N° 906 | du 20 novembre 2008 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 20 novembre 2008

Le corps dans la relation éducative

Philippe Gaberan

Thème : Relation

La nature possède l’étrange pouvoir de renvoyer l’homme à la part la plus fragile et sensible de lui-même, son corps. Dès lors, une descente de rivière en canoë ou bien l’exploration d’une galerie souterraine deviennent les enjeux de formidables défis lancés à soi-même. Le corps à l’épreuve, l’esprit s’épanouit.

L’image est impressionnante : trente-quatre pagaies dressées vers le ciel comme autant de lances prêtes à relever un défi. Par ce matin grisâtre, alors que la rivière Ain repose sagement dans son lit, trente-quatre personnes sur la berge ont revêtu leur gilet de sauvetage pour tenter leur première expérience d’une descente de rivière en canoë. Elles écoutent le responsable leur expliquer les règles de circulation sur la rivière Ain et le parcours qu’elles auront à effectuer ; l’instant est solennel, l’écoute est silencieuse et nul ne songe à plaisanter.

Parmi elles se trouvent une vingtaine de futurs éducateurs spécialisés et moniteurs-éducateurs inscrits dans un parcours de formation, encadrés par deux formateurs, auxquels se sont adjoints dix adolescents et jeunes adultes de l’IME Le Prélion à Bourg-en-Bresse, eux aussi accompagnés de leur professeur de sport et d’un éducateur. Le briefing terminé, ils se saisissent des embarcations, descendent vers la grève et les poussent à l’eau. Ici surgit la première difficulté puisque le corps doit apprendre à passer d’un appui stable au sol à un autre tout relatif, car soumis à la fluidité de l’eau ; ce simple passage d’un milieu à un autre requiert pour chacun la capacité de retrouver de nouvelles sensations et de nouveaux équilibres. Dès lors, c’est tout un système d’informations internes au corps (kinesthésie) qui se trouve bousculé, provoquant l’inquiétude voire la peur. Chacun s’en sort comme il peut. Les jeunes du Prélion, dits handicapés, sont aidés dans cette démarche par un coéquipier censé être plus valide.

Toutefois, il n’est pas toujours aisé de déterminer qui rassure l’autre. Les consignes ont été données, et pour bien comprendre le sens de l’événement il faut remonter un peu dans le temps et la préparation d’une journée qui est tout sauf improvisée. Lors d’un atelier d’une semaine de techniques éducatives, effectué dans le cadre de leur formation, les élèves et apprentis éducateurs ont découvert le maniement du canoë sur un plan d’eau avec un moniteur fédéral, puis ils se sont exercés seuls sous la conduite de la formatrice sportive. Quant aux jeunes souffrant d’une déficience intellectuelle, ils pratiquent des activités sportives et de nature toute l’année avec un professeur de sport et un encadrement éducatif. Dans le cadre de cette pratique régulière, une convention de partenariat a été signée avec le centre de formation de l’ADEA à Bourg-en-Bresse pour intégrer les élèves éducateurs aux activités sportives.

L’incident, toujours possible

Peu à peu, toute la flotte se laisse glisser au fil de l’eau. De tout petits dénivelés marqués par des remous et une écume jaillissante font bien l’objet de quelques petites peurs mais dans l’ensemble la troupe va bon train. Floris, un élève moniteur, met à l’épreuve un code de communication qu’il a expérimenté lors des séances préparatoires avec Marc afin d’amener celui-ci à pagayer en rythme. Distinguer la droite de la gauche, et ce parfois dans la précipitation, n’est pas chose aisée. Et ma foi, les deux partenaires ne s’en sortent pas si mal. En revanche, pour Nathalie, elle aussi élève monitrice-éducatrice, l’exercice est moins aisé. Justine, sa coéquipière, a l’humeur plus badine et préfère la discussion à la perfection du geste. Et tandis que Floris fera le pari d’aller jusqu’au bout de l’effort et de la randonnée avec Marc, Nathalie acceptera qu’un relais soit pris par un collègue élève-éducateur. Il est là aussi l’apprentissage du métier : dans la capacité à accepter ses limites.

Tandis que la descente du cours d’eau se poursuit dans la bonne humeur, le soleil se met enfin de la partie ; et il est à son zénith lors du repas et de la pause pris tous ensemble sur la pelouse d’une berge souriante. Les jeunes de l’IME s’engagent dans des jeux où le corps à corps flirte avec un sentiment de désir amoureux. La fatigue et le sentiment de bien-être mêlés poussent à la convivialité et aux rapprochements des personnes. Mais bien vite, il faut repartir. Les déplacements sur l’eau se font à la fois plus gracieux et plus lents. La fatigue freine les exploits sportifs et les élans de vitesse. Les distances s’espacent entre les premiers et les derniers. Et malgré la vigilance de l’encadrement, c’est sans doute ce flottement de fin de journée qui provoquera l’incident.

À la suite d’une courte pause sur une très belle plage de sable, le canoë piloté par Fabienne, la formatrice sportive (lire l’interview), et où avait pris place Françoise malgré sa phobie de l’eau, sera pris par le courant et il suffira de quelques secondes d’inattention passées à conseiller les rameurs d’une autre embarcation pour que la proue du canoë se trouve engagée dans une énorme souche. Le bateau chavire aussitôt projetant à l’eau ses occupants. Dans un réflexe de sécurité, Fabienne maintiendra hors de l’eau la tête de sa partenaire. C’est sans doute ce geste qui, par la suite, permettra à Françoise de renouer avec l’eau de façon réparatrice. Pour l’heure, il faut se dégager du courant qui plaque les corps contre la souche et ses racines. Plusieurs embarcations remontent le courant pour venir en aide aux naufragés. Le canoë parti à la dérive est récupéré. Françoise prise en charge par deux sauveteurs et tout le monde finit par rejoindre la terre ferme. L’incident ne suffira pas à gâcher la journée mais il viendra rappeler qu’en matière d’activité de pleine nature, le risque n’est jamais exclu et que le respect des règles de sécurité est plus que nécessaire.

Dernière aventure

Et c’est bien la même démarche de formation et de découverte des autres et de soi qui cette fois-ci mène une promotion de moniteurs-éducateurs en fin de deuxième année dans une exploration de la grotte de Jujurieux, dans le pays de Bresse. Pour le groupe, il s’agit d’oublier un temps les écrits et l’examen pour tenter une dernière aventure en commun. Après une courte marche d’approche sur un chemin pentu rendu glissant par la pluie, la petite troupe accède enfin à l’orée de la galerie. Le trou est là, béant, lisse, à l’interface d’un dehors, pour une fois rassurant, et d’un dedans, dont la sombre inconnue est source d’angoisse. Les corps sont déjà courbés en deux à la recherche d’un souffle volé par l’effort fourni pour grimper.

Bien sûr, celui-ci a cueilli les aventuriers au sortir de leurs voitures mais la petite marche ne suffit pas à expliquer à elle seule le sentiment de fatigue éprouvé. Les regards sont tournés vers la béance ouvrant sur l’intérieur de la terre. Inquiets pour la plupart. Certains masquent les sentiments profonds par quelques galéjades. Frédéric, l’accompagnateur, en profite pour se présenter. Il est éducateur spécialisé dans un IME et moniteur fédéral de spéléologie, il rappelle quelques règles de sécurité avant que la petite troupe ne s’engouffre sous la voûte. Un coude masque déjà les premiers à la vue des derniers, tandis que ceux-ci rentrent la tête dans les épaules, courbent le dos et plient les jambes afin de s’enfoncer dans le goulet. Les casques cognent les parois, protecteurs. Les pieds glissent sur la roche. Il faut mettre genou à terre, se laisser aller à glisser sur les fesses, tordre le corps pour passer entre la paroi et quelques éboulis de rochers, chercher les appuis, sentir la faille par laquelle le corps va se couler.

Les premiers mètres sont exigeants. Le corps est soumis à des postures dont il n’a pas ou plus l’habitude. L’effort et la crainte dessèchent les bouches et renforcent les maladresses. Certains parlent d’arrêter et grognent auprès des formateurs qui ont eu cette idée stupide d’aller crapahuter sous terre et dans la glaise alors que l’examen approche et qu’il y a tant d’écrits plus importants à finir. Surgit une première salle et la possibilité enfin de se relever. Certains en grilleraient bien une petite. Leurs corps gueulent leurs manques en sourdine.

Frédéric montre sur les parois les blanches traces de calcaire par lesquelles l’eau suinte et salive goutte à goutte les futurs stalactites. Il attire les regards vers les racines qui filtrent à travers la roche ; elles témoignent d’une surface encore proche. Il évoque cet entre-deux entre un dedans et un dehors, un monde de surface et celui des profondeurs, qui permet au corps de s’adapter. L’instant est fragile et comme en suspens. Ici les angoisses et les terreurs enfouies peuvent pousser à l’envie de faire demi-tour et de renoncer à cette exploration des entrailles de la terre et de ses limites propres. La troupe avance, entière et solidaire. Le chacun pour soi cède la place aux paroles aidantes. Bien sûr que les genoux et les coudes se cognent encore aux arrêtes saillantes mais chaque choc laisse place désormais aux plaisanteries ou au petit mot d’encouragement. Alors qu’ici plus rien ne se voit et que les regards s’arrêtent à la limite du faisceau de lumière porté par le casque, quelques-uns commencent à parler d’eux-mêmes et de leurs corps, trop gros ou trop maigre, trop petit ou trop grand. Les langues se délient et des histoires se dénouent. La terre résonne d’espérances enfouies ou de rêves perdus.

Rendez-vous avec soi

Au fur et à mesure que les corps s’enfoncent dans la galerie les discours parlent de l’intime. Quand une voix se tait une autre prend le relais créant un cordon de paroles autour de ces petits bouts d’être qui découvrent les limites de leur corps et tentent de les apprivoiser. La récompense est dans l’arrivée, une heure de marche plus tard, dans une immense salle. Mais avant d’y accéder, il aura fallu passer par un tout petit boyau long de trois mètres ; rien d’insupportable sauf cette ultime sensation de peur de rester coincer, d’étouffer, de ne plus pouvoir avancer, de manquer d’air et d’y rester. La reptation est une forme de déplacement perdue. Les bras repliés sous le corps peinent à tirer ; les jambes essaient de pousser mais n’en peuvent plus. L’envie de crier part des tripes et meurt dans le gosier. La lumière est aussi le nom qui sert à désigner l’orifice d’un tube ; la lumière est un cri qui tire l’être vers une immense caverne, un ventre rond coupé du monde et dont la voûte est à vingt-sept mètres. L’expulsion du boyau ramène au-dedans comme par l’effet d’une naissance à l’envers. L’aspect grandiose du site force au silence. Frédéric en profite pour tenter une ultime expérience : il demande à chacun d’éteindre sa lumière frontale. Un à un les halos s’estompent et disparaissent.

Dès lors, pas besoin de fermer les yeux pour se retrouver dans le noir absolu. Aucune source de lumière ne perce les parois totalement étanches de la terre. Les premières secondes sont accompagnées de raclements de gorge, de chuchotement ou de petits rires défensifs. Puis le son cristallin d’une goutte d’eau qui perle dans une flaque retenue au creux de quelques rochers impose sa présence et sa mesure du temps. Le silence est total. Sensation vertigineuse d’une suspension dans l’abîme. Une approche du néant alors que le corps est bien là, pesant. Le retour vers la surface se fait plus silencieux, soudé par la connivence d’une expérience partagée. Au sortir de la grotte, la vie de la promotion reprend son cours, comme avant et pourtant radicalement différente. Chacun a pu éprouver dans son corps que faire le pari de l’humain dans le métier d’éducateur c’est d’abord prendre le risque d’un rendez-vous avec soi et d’une rencontre avec l’autre.


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Quand le corps soutient la démarche de formation

Educatrice sportive et maître-nageur, Fabienne Armand a longtemps exercé son métier auprès d’ouvriers handicapés travaillant en CAT. Aujourd’hui, elle est formatrice à l’ADEA à Bourg-en-Bresse où elle enseigne les activités physiques et sportives comme techniques éducatives tant auprès de futurs travailleurs sociaux que de jeunes en insertion.

Mais, dans les métiers du travail social aussi, les réformes des diplômes repoussent à la marge ce type de formation afin de privilégier l’enseignement de disciplines plus théoriques… et donc plus sérieuses. Le corps est de plus en plus mis à distance dans la relation à travers un discours souvent éloigné de la réalité du quotidien. De même, dans les parcours d’insertion, le sport conserve une image d’activité de défoulement à caser entre les séances de construction de CV, et de remise à niveau. Une image sans doute par trop réductrice du sport que Fabienne Armand s’emploie à combattre.

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