N° 773 | du 10 novembre 2005 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 10 novembre 2005

Quand l’art rend possible l’ouverture à l’Autre

Propos recueillis par Philippe Gaberan

Rencontre avec Michel Bilhaut, directeur des services aux adultes du secteur de Bourg-en-Bresse (ADAPEI de l’Ain), et avec Mimi Bressot, architecte d’intérieur, plasticienne et animatrice d’ateliers au sein des foyers de l’ADAPEI

Pouvez-vous rappeler le point de départ du projet Alphabête ?

Mimi Bressot : Au tout début, il y a de la part des résidents le désir très fort d’écrire un livre… Cette demande répond sans aucun doute à un besoin de reconnaissance ; ils avaient envie de montrer que, eux aussi, étaient capables de créer un bel objet. Et puis, il y a aussi dans leur demande une réelle envie de se plonger dans l’univers des mots, des lettres et de la lecture, domaine où cependant, beaucoup d’entre eux ont vécu des situations d’échec. Par-delà son seul aspect utilitaire - devoir s’orienter en ville par exemple -, la lecture constitue pour eux une réelle ouverture sur le monde et sur l’imaginaire.

Comment, en qualité de directeur, expliquez-vous ce besoin de recourir à une artiste, et non aux éducateurs professionnels, pour répondre à une envie de lecture et d’écriture exprimée par les résidents des foyers ?

Michel Bilhaut : Cela fait maintenant près de dix ans que Mimi Bressot travaille avec les équipes des foyers pour adultes et sa présence en ces lieux témoigne de l’importance de l’intervention de personnes extérieures. Les éducateurs ne peuvent pas tout faire. Ils sont engagés dans un travail au quotidien auprès des résidents, avec souvent toutes les contraintes liées à leur statut : rappel des règles, réponses aux crises liées au comportement, etc. La présence de l’artiste a pour effet de « désinstituer l’institution » en faisant rentrer de nouveaux rythmes ou en détournant les objets par exemple. Ainsi lorsque Mimi Bressot s’est attelée à habiller tous les radiateurs d’un foyer avec du papier journal, à la façon de Cristo, cela a bousculé les repères et provoqué une certaine révolution dans l’institution. Avec le temps, un établissement s’installe dans ses habitudes ; le surgissement de l’artiste permet de provoquer des ruptures.

Mimi Bressot : Il faut dire aussi que le lien avec le livre a toujours existé dans l’atelier. La présence du livre ou de la lecture y est permanente, soit parce qu’une résidente amène une revue de son choix et veut lire un article qui l’intéresse - je pense par exemple à une résidente qui amène systématiquement une revue sur les bébés et les enfants - soit parce que je leur lis à voix haute un texte que j’avais envie de partager avec eux. L’atelier tient une place à part dans la vie des résidents. Le caractère sensible des matériaux qui servent à la création est propice à l’émergence d’une certaine intimité qui facilité l’échange de paroles. C’est sans aucun doute un espace privilégié.

J’entends Michel Bilhaut dire que vous êtes en quelque sorte un trublion… Mais comment s’établit le lien entre votre intervention et le travail de l’équipe ?

Mimi Bressot : Je dirais que « ça se passe ! » J’occupe une place difficile dans la mesure où je ne veux rien avoir affaire avec les problèmes des résidents dans la vie proprement dite du foyer. Je ne rentre pas dans les querelles ou les désaccords car je n’ai pas toutes les informations et je serais bien incapable d’émettre un avis quelconque. L’atelier est un temps entre parenthèses. Et c’est parce qu’il est à la fois un temps à part et un temps spécifique où se trame un rapport humain qu’il devient le lieu de l’élaboration d’une relation de confiance entre les résidents et moi-même. La collaboration avec les éducateurs commence et s’arrête à la reconnaissance de l’existence du projet autour des ateliers d’art plastique, de son fonctionnement, du respect des horaires, et de la nécessaire participation des résidents inscrits. Et c’est à peu près tout ! Ce n’est pas à vrai dire une étroite collaboration. J’ajouterai toutefois que depuis la création des ateliers, je tiens un cahier de ce que chaque résident vit dans l’atelier, et que ce cahier est à la disposition des éducateurs qui peuvent le consulter.

Michel Bilhaut : Le lien c’est le cahier, en quelque sorte. Ceci dit, Mimi Bressot est un peu un électron libre dans la vie du foyer. Elle est là ! Elle provoque des événements, au sens fort du terme. Mais ces événements sont liés de façon spécifique à son activité.

Oui mais alors en quoi cet atelier participe-t-il de la mission des foyers ? Qu’apporte-t-il aux résidents ?

Michel Bilhaut : De l’envie, du désir, du plaisir…

Pardon ? Vous voulez dire que les notions d’envie, de désir ou de plaisir auraient encore du sens dans les institutions !

Michel Bilhaut : Votre remarque provocatrice est un peu dure vis-à-vis des institutions ! Oui, il y a encore de la place pour l’expression des envies ou des désirs des résidents et pour la manifestation de leur plaisir. Je veux en voir la preuve dans l’émotion et la sensibilité qui se sont exprimées lors de la rencontre entre les résidents et les collégiens participant au projet Alphabête. De tels instants sont plutôt rares et je ne peux pas les évoquer aujourd’hui sans ressentir encore un certain frisson. Cette rencontre entre les résidents et les collégiens a été l’occasion de découvrir que l’autre est avant tout une personne.

Mimi Bressot : Oui, les adolescents, puisqu’il s’agissait d’élèves de 5ème, ont posé aux personnes adultes en situation de handicap des questions qu’ils n’auraient sans doute jamais osé poser à un autre adulte ou auxquelles des adultes dits « normaux » n’auraient sans doute pas répondu avec autant de simplicité et de spontanéité. Les ados demandaient aux adultes hommes s’ils avaient une copine, quel travail ils faisaient, comment c’était chez eux, etc. Ainsi des questions de sexualité, d’autonomie sociale, de parentalité, d’avenir professionnel, etc. ont été abordées sans tabous ni faux-semblants. Ce fut une véritable rencontre !
Michel Bilhaut : De telles rencontres laissent en chacun, ados, résidents ou éducateurs, des traces durables parce qu’elles permettent de sortir de l’indifférence à l’égard de l’autre.

À une époque où l’on parle sans cesse d’efficacité dans les actions et où les moyens sont comptés, comment un tel projet demeure-t-il possible ?

Michel Bilhaut : Les moyens existent. Les institutions ont la possibilité budgétaire de mener de tels projets dans la mesure où ils restent cohérents avec les objectifs de leur mission. L’efficacité du projet Alphabête est là. Les résultats sont probants et même mesurables si cela était nécessaire. Cette initiative a permis de concrétiser le projet d’ouverture de l’institution sur l’extérieur. En retour, des adolescents ont appris au contact d’adultes en situation de handicap et ces derniers ont reçu de la part des adolescents des marques de respect et d’attention qui sont autant de signes de reconnaissance de leur appartenance à l’espace social.

Mimi Bressot : Les ados ont tiré un réel bénéfice de cette rencontre en termes de découverte et d’échanges. Leur satisfaction à l’égard du projet a un effet miroir sur les personnes en situation de handicap qui se sentent reconnues, socialement utiles et pleinement vivantes.

Et maintenant ?

Michel Bilhaut : Le conseil général de l’Ain nous permet de prolonger l’action, toujours dans le cadre de l’action Culture et handicap.
Mimi Bressot : Oui, nous allons rebondir avec un nouveau projet intitulé : « masques-marques », quand un « s » donne l’« r » de rien une réponse à tout. Il s’agit d’amener les adolescents et les adultes handicapés à réaliser des « masques » après avoir travaillé sur cette notion de « marques ». L’enjeu, bien sûr, étant de réfléchir autour du jeu de l’être et du paraître. La phase finale sera la réalisation d’une scénographie conjointement réalisée par les ados et les adultes de sorte que plus personne ne sache « qui est qui ? » ou, du moins, pourquoi il est tel qu’il est.


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