N° 773 | du 10 novembre 2005 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 10 novembre 2005

Des déficients intellectuels apprivoisent l’alphabet

Philippe Gaberan

Thème : Mental

Parce que l’apprentissage de l’alphabet est la bête noire des personnes adultes en situation de handicap intellectuel, un foyer a fait appel à des artistes pour trouver un moyen de contourner cet obstacle. L’Alphabête est né

Cela fait près d’une dizaine d’années que l’atelier d’arts plastiques existe au sein du foyer Domagne, situé dans la proche banlieue de Bourg-en- Bresse [1]. Dix ans au cours desquels les personnes ont appris à cheminer ensemble, à se connaître autrement que par le biais de leur déficience, à prendre des risques en intégrant des groupes de personnes dites normales et en exposant leurs créations.

Jusqu’au jour où, à force de se coltiner les apprentissages de la lecture chez les personnes déficientes intellectuelles, les éducateurs se sont demandé pourquoi ne pas se saisir de la création pour apprivoiser la cognition. L’usage de tels mots peut sembler exagéré puisque, après tout, il ne s’agit « que » de personnes handicapées mentales… Et pourtant, c’est bien dans une immense aventure visuelle, émotionnelle et intellectuelle que se sont engagés, durant dix-huit mois et à raison de trois fois deux heures par semaine, vingt-six résidents des foyers adultes de l’ADAPEI de l’Ain.

Appelée à l’aide, Mimi Bressot, artiste plasticienne et graphiste, dit que ce sont pourtant ses qualités professionnelles d’architecte d’intérieur qui lui seront les plus utiles pour aider chacun à trouver le meilleur moyen de se reconstruire de l’intérieur. Car la création est bien plus qu’un processus de fabrication d’objets, fussent-ils de beaux objets. À cet égard, peut-être que trop d’ateliers d’activités plastiques destinés à des publics en situation de handicap se contentent de mettre en présence des matériaux et des personnes à l’intérieur d’un cadre, sans trop se soucier de ce qui peut réellement se tramer entre l’individu et la matière. Pour être une œuvre, l’objet produit doit être habité par son auteur.

Et c’est bien en cela que, au bout du compte, l’aventure de l’Alphabête ressemble à une démarche artistique. Car, pour aller à la découverte d’un lien possible entre la lettre et la bête, il a fallu que chacun accepte d’aller explorer son imaginaire. En effet, renonçant à la simplicité et à la facilité d’accoler une lettre à l’initiale d’un nom de bête, les créateurs de l’Alphabête ont d’abord recherché dans des ouvrages des histoires populaires d’animaux afin de conserver celles qui retenaient le plus leur attention.

À partir de là, vingt-six noms d’animaux furent conservés. Puis, dans une seconde étape, furent organisées de longues séances de répétition phonétique des noms de ces animaux pour trouver un lien subtil entre le bestiaire et l’alphabet à illustrer. Ainsi, si c’est bien la guêpe à la fine taille qui illustre la lettre « G », en revanche, et contre toute attente logique, la lettre « C » cède à sa voisine le « D », l’illustration du crocodile. Et en effet, ce sont « Des larmes de cocroDile » en perles bleues qui fixeront à jamais dans la mémoire de ces adultes la forme de la lettre et sa signification.

De même, c’est désormais « un coup de giraFe » qui rendra le « F » familier à tous les auteurs de l’Alphabête. Trop compliqué tout cela ? Pas si sûr ! Les acquis seront-ils vite oubliés et les efforts accomplis demeureront-ils disproportionnés au regard des résultats obtenus ? Rien de moins certain ! En effet, nous savons tous que les astuces mnémotechniques empruntent rarement le chemin le plus court et que, n’en déplaise à René Descartes et aux rationalistes de tout poil, l’intelligence est d’abord une affaire d’émotions.

Pour finir, une fois réalisé, l’Alphabête n’est pas resté terré dans une institution spécialisée. Diffusés par le biais d’Internet, le projet et les photographies des œuvres réalisées ont retenu l’attention de l’équipe pédagogique du collège de Brou à Bourg-en-Bresse. Une exposition et une présentation des œuvres devant des classes de 6e ont alors été organisées. Puis l’ensemble des vingt-six tableaux a été exposé dans les couloirs du centre de formation de l’ADEA à Bourg-en-Bresse. Réalisé dans le cadre de l’action Culture et handicap, le vernissage de l’exposition a donné lieu à une communication de Claude Chalaguier, fondateur et metteur en scène du Groupe Signes à Lyon. Il a rappelé que l’accès de tous à la culture restait un droit à défendre et que l’Alphabête est une étape dans le long processus d’intégration des personnes en situation de handicap.


Mimi Bressot est architecte d’intérieur… Mais elle ne s’occupe pas seulement de décoration ou d’aménagement d’espaces ; elle aide aussi des êtres humains à se reconstruire de l’intérieur

La première rencontre avec Mimi Bressot se fait dans les couloirs de l’ADEA, un centre de formation installé à Bourg-en-Bresse. Face à un public composé d’adultes déficients intellectuels, d’élèves éducateurs, de formateurs et de professionnels, elle commente les œuvres réalisées par les adultes, accueillis dans les foyers d’hébergement de l’ADAPEI, dans le cadre du projet Alphabête (lire interview). Visiblement, ce petit bout de femme, aux cheveux courts, au visage émacié mais aux grands yeux, bleus comme l’océan, n’aime pas se mettre en avant. Pourtant sa voix porte ses passions et ce contraste lumineux entre calme extérieur et tumulte intérieur est une invitation au voyage et à la découverte d’un personnage d’emblée hors normes.

Dans le tout début des années 80, Mimi Bressot va au lycée à Bourg-en- Bresse. Depuis sa toute jeune enfance, elle aime lire et dessiner. Elle entre donc en seconde dans une filière d’Art plastique. Le bac en poche, Mimi Bressot « monte » à Paris, s’inscrit à l’école de Sèvres et suit simultanément les cours de l’école des Arts appliqués Duperré. La jeune femme est fascinée par les arts éphémères et déjà passionnée par les arts de la rue. Quand on lui demande : « Pourquoi ? » Elle répond naturellement qu’elle aime la relation toute particulière au public qu’entretiennent ces types de création.

Ses préférences vont déjà vers l’inattendu et l’improvisation. Avide de savoirs : « Je n’ai de cesse d’apprendre », elle suit les cours d’Art déco dans la perspective de devenir architecte d’intérieur. Enfin, elle couronne ce parcours de formation d’un DEA en urbanisme. La voilà parvenue à un carrefour de sa trajectoire de vie, avec une voie ouverte sur le monde des arts déco et une autre sur un « véritable métier » d’architecte. Mais ce monde-là ne la séduit guère. Elle le trouve empreint de superficialités, trop accaparé par la quête de l’argent et le souci du beau. Elle découvre un monde éloigné de son public et qui aménage des espaces sans tenir compte des gens appelés à y vivre. Mimi Bressot rêve d’un autre rapport à l’architecture. « Je me suis rendu compte qu’en construisant leur maison, j’aidais les personnes à se construire » dit-elle. Sa vocation est là.

Avant de lui donner du corps, elle bidouille un peu, gagne suffisamment sa vie pour n’être pas obligée de trouver un travail à plein temps. Elle tâtonne et guette sa chance. Jusqu’au jour où celle-ci surgit sous la forme d’une petite annonce qui parle d’une Maison d’accueil spécialisée sur Bourg-en-Bresse à la recherche d’une musicothérapeute. Le déclic se produit. Si ces gens-là ont besoin d’un tel apport, alors peut-être que ses compétences peuvent leur être utiles. Elle envoie son curriculum vitae, reçoit une réponse positive et quitte Paris avec la seule promesse de deux heures de travail par semaine.

Septembre 1992 voit la naissance d’Archimède, son entreprise individuelle. Les commandes arrivent. Celle, par exemple, de la Caisse d’allocation familiale qui lui demande d’intervenir auprès des enfants en grande difficulté scolaire sur un quartier particulièrement désagrégé de la ville. Elle apprend aux mômes à bricoler des objets et à expérimenter des constructions afin de les aider à s’approprier des savoirs et à se reconstruire une identité propre. Elle les occupe à monter des maquettes, à repérer des perspectives, à calculer des proportions alors qu’ils étaient complètement allergiques à la simple idée de faire des calculs. Les mômes font de la géométrie sans le savoir et renouent avec le plaisir d’apprendre.

À écouter Mimi Bressot, on comprend qu’il n’est certainement pas facile d’éviter l’échec scolaire à des enfants issus de milieux en grande précarité sociale mais que c’est possible. Aussi sa parole et son expérience offrent-elles une grande leçon d’humilité et d’espoir.

Enfin, ce portrait serait incomplet s’il n’incluait pas une dimension privée : celle de Mimi Bressot, mère d’un enfant porteur de trisomie. Elle parle de Gaylord avec beaucoup de passion, mêlant sa colère contre la bêtise des institutions trop rigides et sa tendresse pour un enfant étonnant. En effet, Gaylord savait lire avant d’entrer au CP ; il s’agit là d’un phénomène sans doute de plus en plus courant mais inattendu chez un enfant catégorisé comme déficient intellectuel. Aujourd’hui, la famille aimerait faire éditer un livre que Gaylord a écrit pour dire, de l’intérieur, ce qu’est la trisomie 21. Ce parcours et cet enfant hors normes, pour ainsi dire, animent chez Mimi Bressot sa passion de la rencontre avec tout ce qui fait l’humanité de l’homme.


[1Service aux adultes du secteur de Bourg-Ceyzériat - Foyer de Domagne. Tel. 04 74 30 00 48


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