N° 616 | du 4 avril 2002 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 4 avril 2002

« Osons nous souvenir que peu de structures ont accepté ces jeunes »

L’analyse de Jean-Pierre Rosenczveig, Président du tribunal pour enfants de Bobigny

Propos recueillis par Jacques Tréminitin

Tout en condamnant fermement les agressions sexuelles dont s’est rendu coupable François Supéri, vous avez affirmé, lors de son procès, que Cheval pour Tous avait été bénéfique pour de nombreux jeunes. Un adulte qui n’arrive pas à distinguer entre l’attitude éducative et ses comportements tant d’alcoolisation que sexuels face à des adolescents qu’il a en charge, peut-il être considéré comme un professionnel aux méthodes novatrices le jour et un abuseur la nuit ?

Beaucoup de magistrats et d’éducateurs de la PJJ ou du secteur associatif pensent que Cheval pour Tous, même si cette structure a été fondamentalement animée et influencée par François Supéri, ne se résumait pas à François Supéri. Le projet pouvait supporter la critique, être totalement inadapté pour certains jeunes, mais bénéfique au final pour nombre d’entre eux. L’histoire de l’action sociale démontre que paradoxalement souvent des gens entiers, à forte personnalité, excessifs dans leurs forces et dans leurs faiblesses peuvent être structurants pour des jeunes en grande difficulté. Et ce n’est pas le travailleur social parfaitement lisse, « petit fonctionnaire », avec sa belle formation universitaire, sa petite voiture, son petit tiercé, etc. qui ira réellement au secours de celui qui est en grande souffrance.

François Supéri a reconnu, lors de son procès, qu’en faisant appel à des gens comme moi, il cherchait à introduire une nécessaire professionnalité dans son lieu d’accueil. Nous avions le projet de mieux gérer la structure en lui faisant accorder un statut, d’y introduire des professionnels, une méthodologie, etc. sans pour autant perdre l’originalité de ce que la démarche apportait : un rapport aux jeunes basé sur la loi et l’autorité, une relation entre les adultes et les jeunes (les uns protègent les autres), un rythme de vie retrouvé, une pédagogie du respect de soi comme moyen de respecter les autres…

Dans les années 60, 70 et 80, il suffisait d’accompagner les jeunes difficiles dans leur crise d’adolescence, en leur proposant un lieu d’accueil avec des bonnes conditions d’hébergement et de formation. De bons « éducateurs techniques » pouvaient mettre en œuvre cette démarche. Les jeunes des années 90 étaient autrement déglingués, déstructurés, agressés et violentés par la vie, agresseurs et en même temps agressés, ne croyant plus en rien, ni en eux-mêmes ou dans les adultes. En rébellion contre tout, possédant rarement les fondamentaux (lecture, écriture, calcul). Il était hors de question d’imaginer les placer dans un dispositif de formation classique. Il fallait inventer autre chose.

Déjà tout bonnement accepter de les accueillir et de vivre avec eux pour leur offrir des cadres auxquels se raccrocher. Et puis, s’opposer à eux, quand d’entrée de jeu, ils cherchaient à tester les adultes pour voir s’ils étaient de la même veine que ceux qu’ils avaient déjà connus. Osons nous souvenir que peu de structures publiques ou privées les ont acceptés alors, tels qu’ils étaient ! Des jeunes passés par Cheval pour Tous ont dit à quel point la vie y était dure et sévère, mais que c’est ce qu’il leur fallait et ce qui les a sauvés. Cela ne justifie pas pour autant ce que certains ont vécu.

Va-t-il falloir dorénavant se méfier de toutes les actions expérimentales dirigées par des personnalités charismatiques ? Quel cadre minimum devrait exiger les magistrats avant de placer des jeunes en grande difficulté, pour essayer de se prémunir contre des structures pouvant s’avérer au final plus destructrices que réparatrices ?

Si on a besoin de gens ayant du charisme, on ne doit pas leur donner un chèque en blanc. Il faut garder un regard vigilant sur leurs motivations et leurs pratiques. Mais les contrôles les plus sophistiqués ne permettront jamais d’apporter une garantie à 100 %. On peut bien procéder à une enquête de moralité, vérifier le casier judiciaire. Combien d’enseignants, de travailleurs sociaux, de prêtres ainsi contrôlés se sont révélés ensuite être pédophiles ou pervers !

Dans les années 93-94, intéressée par la démarche, la PJJ nationale délégua bien un fonctionnaire pour suivre la structure. Il en rédigea même le projet pédagogique. Le préfet exigea un certain nombre de travaux d’ailleurs menés à bien. On aurait dû à l’époque accorder à Cheval pour Tous le statut d’institution nationale expérimentale qui aurait eu le mérite de poser un certain nombre d’exigences, tout en préservant la souplesse nécessaire. Au lieu de cela on a laissé l’institution s’autoréguler.

Ce cadre protecteur et libératoire demandé par les lieux de vie vient d’être consacré par la loi de janvier 2002 sur la réforme des institutions sociales et médico-sociales. La demande sociale évolue régulièrement, de nouvelles réponses doivent s’imaginer. Au XIXe siècle, l’enjeu était de prendre en charge les enfants abandonnés. Au XXe siècle il était d’éviter que des enfants ne soient abandonnés : on a expérimenté le milieu ouvert destiné à appuyer les familles.

Si, au début de ce XXIe siècle, nombre de réponses classiques restent performantes, les situations de gamins déstructurés appellent à des structures — familles d’accueil ou institutions — à petite échelle, d’une autre nature. Je dirai au passage que le secteur associatif n’a pas le monopole de la capacité d’innovation. Il est même souvent en difficulté pour prendre les risques financiers de l’expérimentation. Les structures publiques indépendantes d’un prix de journée jouissent d’une plus grande marge de manœuvre. En revanche, ces dernières peuvent difficilement pérenniser leur démarche. Encore faut-il que l’administration de tutelle remplisse son office : soutenir et contrôler l’innovation !

La préoccupation sécuritaire occupe une grande place dans le débat politique des présidentielles et des législatives : on parle de la réforme de l’ordonnance de 1945 ou de la création de centres fermés… Quelles mesures préconisez-vous pour répondre à l’insécurité et au sentiment d’insécurité ?

Toutes les préconisations avancées visent à prévenir la récidive de la délinquance. Aucune ne vise la prévention de la délinquance. Éliminer les 10 ou 15 jeunes qui posent problème par quartier néglige qu’il faut s’attaquer au terreau qui les a fait lever. Un jour prochain, on proposera d’entourer carrément tout le quartier d’un haut mur. On n’est pas loin de ces ghettos. Cela ne signifie pas qu’il faille renoncer, à l’égard de certains jeunes, de donner des réponses nouvelles comme cela a été avec les CER et les CPI.

Mais les 50 CPI et les 150 CER qui avaient été promis n’ont pas été réalisés. Il faut que ces structures proposent autre chose aux jeunes que les structures classiques : ils ne doivent pas tenir les murs du foyer après avoir tenu les murs de leur quartier. Il faut vivre — et donc partager — avec eux. L’appareil de formation des travailleurs sociaux ne les y a pas préparés. Il faut constituer des équipes mixtes de gens venant d’horizons variés. Certains se raccrochent au saut en parachute comme François Supéri au cheval monté à cru, d’autres leur offrent des randonnées africaines à la recherche de leurs racines, ou encore l’aventure nautique sur des bateaux.

Tout cela n’est pas inutile pour mettre à l’écart immédiatement certains jeunes qui ne méritent pas d’aller en prison tout en servant d’alternative au retour à la maison et dans le quartier.

Vous semblez écarter totalement la prison comme solution. Peut-on et doit-on systématiquement éviter l’incarcération des jeunes ?

La prison reste l’école du crime : pendant trois ou quatre mois de détention, le jeune ne commettra plus de délits, mais en sortant il sera dix fois plus dangereux. Plutôt que de réintroduire la détention provisoire on doit pouvoir les placer en contrôle judiciaire avec possibilité d’incarcération en cas d’incident. À défaut de ce filtre judiciaire on ira vers la facilité : il faut une heure et demie pour mettre en prison un jeune quand il faut passer cinquante coups de fils pour trouver un lieu d’accueil éducatif adapté ou un membre de la famille disponible.

En fait et pour répondre à votre question, je ne vois pas comment on peut apprendre la cité et la vie dans un lieu clos, artificiel et tenu par le caïdat. Certes, toute démarche éducative est une contrainte, et toute contrainte se veut aussi éducative. Mais on n’apprend pas à courir dans une pièce qui est fermée. Seule la rue apprend à maîtriser la course dans une démarche responsable quitte à assumer ses chutes. Courir n’est pas seulement un geste technique. Les centres de sécurité fermés pour mineurs peuvent difficilement être des lieux à vocation éducative.

Ceux qui les prônent devraient nous développer leur idée de l’éducation. Il faut mettre le paquet sur l’éducatif pur, quitte à ne pas hésiter à punir quand il le faut ! Sans mélanger les genres pour se donner bonne conscience. On va une nouvelle fois renforcer la digue pour répondre à des vagues plus hautes que jamais, mais personne ne se préoccupe de l’absence d’espoir que notre société offre à la jeunesse en souffrance de ce pays. Tout le monde sait que les châteaux de sable que constituent ces digues finiront un jour par être emportés. De gauche ou de droite c’est bien aux vagues qu’il faudra s’attaquer demain !


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