N° 616 | du 4 avril 2002 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 4 avril 2002

Procès Supéri : quelle leçon pour la profession ?

Jacques Trémintin

Thème : Délinquance

Les médias avaient assuré à l’ex-directeur de Cheval pour Tous une couverture importante du temps de sa splendeur. Juste retour des choses, pour son procès aux assises, la presse était aussi au rendez-vous. Mais derrière le « super éducateur » violeur d’adolescents, se cache un autre scandale : l’incapacité d’un dispositif à répondre aux souffrances des jeunes les plus en difficulté

Le 14 mars 2002, après un procès de dix jours, François Supéri, ex-directeur de Cheval pour Tous, a été condamné par la cour d’assises du Haut-Rhin, à douze ans de réclusion criminelle, pour viols sur mineurs, assortis d’un suivi sodio-judiciaire pendant cinq ans avec injonction de soins et interdiction définitive d’exercer des activités professionnelles ou bénévoles au contact de mineurs. Se termine ainsi une aventure qui a divisé, à la fin des années 90, le petit monde de la protection de l’enfance. Les uns ont défendu jusqu’au bout cette ferme du Climont qu’ils considéraient comme une véritable dernière chance.

Pas moins d’une quarantaine de magistrats, de vingt départements différents lui ont adressé, huit années durant, plus de 150 adolescents parmi les plus incontrôlables, dont ils ne savaient que faire. D’autres se sont progressivement inquiétés des dérives autoritaires et violentes d’un personnage, qui pour être charismatique et séduisant, n’en représentait pas moins, à leurs yeux, le prototype même de ce qu’ils ne voulaient pas offrir comme alternative. Les adolescents qui étaient adressés à Cheval pour Tous étaient certes complètement déstructurés, mais ils estimaient que leur resocialisation ne devait pas passer par la concentration extrême des problématiques (jusqu’à 50 jeunes en même temps) et les méthodes violentes qui étaient utilisées.

Quand, en juin 1988, François Supéri fonde Cheval pour Tous, il le destine à un large public d’enfants. En 1991, il y reçoit son premier adolescent en difficulté que lui adresse un lieu de vie voisin. En 1993, il en admet 10. En 1998, il en héberge 40. Il se voit bien alors essaimer à travers la France et superviser des structures sœurs. Cette croissance inquiète les autorités de tutelle (dont le département du Bas-Rhin qui a demandé en 1995 une fermeture administrative). Des inspections sont diligentées. Elles ne concluent pas par un avis défavorable. Pour autant, l’agrément administratif n’est pas accordé. Cela n’empêche pas de nombreux jeunes de se voir confiés à Supéri. C’est au cas par cas que les financements sont accordés, quand les services du ministère de la Justice ou des différents départements n’ont plus d’autre solution pour tel ou tel jeune.

Tout n’est pas clair à Cheval pour Tous. Des plaintes pour maltraitance sont déposées. Elles sont classées sans suite. « Le travail que je faisais avec les mineurs pouvait permettre à un môme déstructuré de fantasmer un rapport malsain » affirme François Supéri dans un livre paru en 1998 [1]. Il y décrit comment le fait de déshabiller et doucher un adolescent complètement alcoolisé avant de le coucher lui vaut une plainte pour abus sexuel. « Depuis le jour de cette fameuse plainte, j’ai établi des règles d’une grande rigueur : ne jamais mettre la main sur une épaule sans la présence d’autres adultes, ne jamais laisser une porte close sur un enfant et un adulte, protéger le corps des regards et des nonchalances, comme par exemple se balader en caleçon ou en serviette de bain dans les couloirs et puisqu’il le faut, laisser un gamin s’endormir tout habillé. » (p.72) Tout semble donc être rentré dans l’ordre.

Jusqu’à ce soir de février 1999, où un ancien mineur placé à Cheval pour Tous craque devant un patron de café qu’il connaît bien. Il se met à pleurer et révèle les viols et agressions sexuelles qui durent depuis des mois. Les gendarmes prévenus, recueillent le témoignage du jeune homme et se mettent à la recherche d’autres victimes. Ils iront interroger d’anciens pensionnaires de Supéri, incarcérés entre temps. Certains refusent de parler ou de porter plainte contre celui qui leur a servi de repère et qu’ils continuent à respecter, malgré tout. Sept jeunes se constituent partie civile. Les témoignages sont accablants. Les adolescents, sur qui le directeur jette son dévolu voient leur sort s’améliorer : règles de déplacement moins strictes, conditions de confort moins sévères, petits cadeaux (bijoux, vêtements, permis de conduire), promotions allant jusqu’à l’embauche comme éducateurs du centre…

Car, pour faire face au public qu’il accueille, Supéri ne s’entouraient pas de professionnels de l’éducation spécialisée. Il en avait reçu plusieurs qui s’étaient portés candidats pour travailler dans son établissement : « Une excellente formation théorique mais [ils] étaient parfaitement inefficaces en pratique […] pour caricaturer, il y a les intellectuels surgis d’une autre ère et qui font bien rigoler les « petites brutes » des quartiers chauds. Il y a ceux qui sont bourrés de certitude, ceux qui doutent en permanence, il y en a même qui sont un peu tout cela à la fois, alors si déjà, dans leur tête, la vie n’est pas simple, sur le terrain ça promet ! » (p.72). Non, la qualité de ses encadrants qu’il préfère appeler « animateurs » c’est « être capable de marcher dans la neige, de résister physiquement, d’affronter des gamins qui peuvent être dangereux, c’est ça le vrai boulot d’éducateurs ou d’animateurs, la vraie mission » (p.151). « Ils ont une carrure qui impressionne et ils n’ont pas peur de la bagarre » (p.145).

Ce qui s’est passé avec Cheval pour Tous fait beaucoup penser au vaste mouvement de sympathie qui entoura les débuts du Patriarche. Les arguments qui justifièrent à l’époque ce qui est devenu depuis une redoutable (et riche) secte furent réutilisés au bénéfice de Supéri : culpabilité face aux manques de la société pour prendre en charge les toxicomanes ici, les incasables là. Originalité des méthodes antipsychiatriques ici et anti-institutionnelles là. Large soutien des acteurs impliqués dans la lutte contre la drogue ici et collaboration d’une kyrielle de juges et d’éducateurs là. Il faut reconnaître que l’aspect contenant tant vanté par les partisans de Cheval pour Tous fut aussi très rassurant pour les magistrats.

À une époque où de plus en plus de structures d’hébergement refusent ou rejettent les mineurs violents qui explosent les institutions traditionnelles, en voilà une qui non seulement les acceptait mais les gardait ! Précipitation, utilisation de l’existant à défaut de mieux. Le conseil général et la PJJ « refusaient de me payer le prix de journée. Mais le soir même on m’appelait pour que je prenne un gamin en urgence. Il y a des moments où ils auraient payé n’importe quel prix pour que j’accepte » a déclaré Supéri à son procès. En 1997, il fait appel à certain nombre de personnalités dont Jean-Pierre Rosenczveig (lire son point de vue) pour l’aider à restructurer son lieu de vie. Authentique désir d’évolution ou manipulation en faisant appel à des autorités susceptibles de lui servir de caution ? On ne le saura jamais. Tout comme cet aveu d’un changement d’attitude d’un homme qui affirme avoir pris conscience, à partir de 1996, de la gravité de ses actes et qui décide de ne plus soumettre les nouveaux venus à ses exigences sexuelles. « Un directeur peut devenir fantomatique, se transformer en gourou ou encore user de son indéniable pouvoir sur les gamins pour leur faire faire n’importe quoi » affirme encore Supéri dans son livre.

Faut-il lire ces propos comme une manipulation perverse ou un aveu que l’on n’a pas su décoder à temps ? Il serait, en tout cas, trop facile aujourd’hui de se contenter d’une simple condamnation bien pensante qui permettrait de jeter un voile pudique sur le contexte qui a aussi permis ces dérives. L’arbre, aussi ignoble soit-il, ne doit pas cacher la forêt. Ce qui est arrivé avec Cheval pour Tous constitue sans doute la démonstration des conséquences de notre incapacité à répondre dans les meilleures conditions au défi que nous lancent ces jeunes « incasables » qui mettent en échec le dispositif de protection de l’enfance.


[1Ces enfants qu’il faut grandir, François Supéri, TF1 éditions, 1998


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