N° 1046 | du 19 janvier 2012 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 19 janvier 2012

Môm’arte 18 - Une aubaine pour les familles

Katia Rouff

Thèmes : École, Enfance

L’association offre une prise en charge globale aux enfants du primaire des XVIIe et XVIIIe arrondissements parisiens. De la sortie de l’école à l’arrivée des parents, ils développent leur compétence scolaire et artistique. Un soutien pour les familles monoparentales… et les autres.

16h 30. Sortie des écoles primaires de la place Clichy à Paris. Les animateurs de l’association [Môm’artre 18] – des artistes professionnels formés à la médiation culturelle – et des bénévoles vont chercher une trentaine d’enfants pour les accompagner dans les locaux orange de son Espace créatif et culturel. À leur arrivée, les gosses croquent un goûter (bio et issu du commerce équitable) puis, après un rituel apaisant et une discussion sur les événements de la journée, ils se lancent dans leurs devoirs, soutenus par les animateurs et les bénévoles. À 18 heures, chacun range cahiers et cartable et rejoint les artistes pour un atelier (arts plastiques, théâtre, musique…) qu’il suit pendant six semaines. À la fin de la session, une exposition valorise le travail des enfants et permet aux parents de rencontrer les artistes. Môm’artre 18, soutenue par des fonds publics, fait partie du dispositif Réussite éducative de la ville de Paris , son projet artistique étant reconnu comme « un vecteur de réussite scolaire pour les enfants en difficulté ».

  • Trois questions à Olga Trostiansky, adjointe au maire de Paris, chargée de la solidarité, de la famille et de la lutte contre les exclusions

La Ville de Paris compte 28 % de familles monoparentales, contre 20 % sur le reste du territoire. Comment les soutient-elle ?

Toutes les familles parisiennes bénéficient d’une politique municipale ambitieuse, qui profite aussi aux foyers monoparentaux. Une étude de l’Insee montre qu’entre 1990 et 1999, 14 000 familles ont quitté Paris et se sont installées en banlieue pour des raisons économiques. La ville a donc mis en place une dynamique pour leur permettre de rester en développant notamment les équipements pour la petite enfance. Ainsi, entre 2001 et 2008, elle a ouvert 158 crèches, soit 5 800 places. La ville propose également une allocation logement spécifique de 122 euros par mois aux familles percevant moins de 1600 euros par mois, 8 600 foyers monoparentaux en bénéficient. Ainsi, ces dix dernières années, la capitale a gagné 15 000 familles.

Vous menez également une réflexion globale en faveur des familles monoparentales.

En effet, nous jugeons important de ne pas les stigmatiser. La monoparentalité n’est pas un état, mais le plus souvent une situation passagère : les mères et les pères séparés peuvent reconstruire un nouveau couple. Cependant, nous sommes présents durant ce passage délicat. Les familles monoparentales sont, davantage que les autres, exposées à la prcarité : 39 % d’entre elles vivent sous le seuil des bas revenus (contre 20 % pour l’ensemble des familles). Les foyers monoparentaux parisiens, constitués à 85 % de femmes vivant seules avec leur (s) enfant (s), sont sureprésentés dans le Nord-Est de la capitale, particulièrement le long des boulevards des Maréchaux où la proportion de logements sociaux est très importante.

Mais le soutien de la Ville peut aussi aller à des femmes issues de familles plus aisées qui, séparées de leur conjoint, voient leurs ressources fondre et se retrouvent dans l’incapacité de faire face au prix du loyer. Par ailleurs, la Ville a mis en place des actions d’insertion spécifiques pour les 4000 femmes bénéficiaires du RSA élevant seules leurs enfants. Elle soutient également les centres d’hébergement et de réinsertion sociale (CHRS) qui accueillent des femmes avec leurs enfants et proposent une crèche dans leurs locaux. Enfin, depuis dix ans, elle sollicite les crèches et les associations pour offrir aux parents des horaires décalés (6h 30 – 21h 30). 2000 places sont ainsi proposées.

Quel soutien à la parentalité la Ville offre-t-elle aux familles monoparntales ?

La ville mène de nombreuses actions de soutien à la paretalité : lieux d’accueil parents/enfants, ludothèques, papothèques… Ces dernières, comme Culture 2 + qui intervient dans le XVIIIe arrondissement, animées par des médiateurs/interprètes, organisent des rencontres régulières entre les parents dont le français n’est pas la langue maternelle et les directeurs d’école afin de parler du fonctionnement quotidien de l’école. Enfin, la ville propose de nombreux lieux d’écoute, d’entraide ou de médiation familiale. Gratuits, ils accompagnent parents et enfants dans les moments délicats de leur vie.

Propos recueillis par Katia Rouff

Mixité sociale

L’aventure de Môm’artre 18 démarre en 2001 à l’initiative de Chantal Mainguené, devenue mère solo. « J’ai alors découvert les difficultés pour trouver des modes de garde après l’école : pénurie de lieux d’accueil, horaires inadaptés, tarifs élevés des baby-sitters… », évoque-t-elle. En constatant que de nombreux parents partagent la même galère, elle fonde Môm’artre 18, puis ouvre deux autres antennes similaires dans Paris.

Aujourd’hui, les trois structures accueillent 28 % d’enfants vivant en familles monoparentales. Celles-ci apprécient tout particulièrement les horaires décalés de l’association – de 16h 30 à 20h – et l’accueil le mercredi et durant les vacances scolaires. Les familles monoparentales sont majoritairement composées de femmes vivant seules avec leurs enfants, souvent peu diplômées et travaillant à temps partiel.
Môm’artre 18 leur offre un relais, un temps pour souffler et les soutient dans leur recherche de formation et d’emploi. Le coût minime de la prestation (de 10 centimes à 8 euros de l’heure en fonction des revenus) n’exclut aucune famille.

Si l’association donne priorité à celles en difficulté, elle tient au principe de mixité sociale. «  Notre conviction pédagogique première repose sur l’idée que la mixité sociale favorise l’épanouissement des enfants », souligne Bénédicte Fossard, directrice de Môm’artre 18. « J’oriente vers l’association les enfants en difficulté scolaires ou/et sociales, en collaboration avec les enseignants et quelques fois seule après avoir rencontré la famille et évalué ses besoins, explique Jacqueline Dumas, assistante de service social au groupe scolaire Capitaine Lagache. Je lui adresse des enfants qui vivent à l’hôtel ou dans des conditions de logement difficiles et qui risquent de basculer au niveau scolaire, des enfants issus de familles monoparentales et socialement isolées, des enfants n’ayant pas accès à des activités artistiques et culturelles faute de moyens financiers, des enfants manquant de confiance en eux, et d’autres dont le cercle familial est un peu fermé. »

Ouverture culturelle

Les enseignants, pour leur part, orientent vers Môm’artre 18 les enfants qui ont besoin d’enrichir leur vocabulaire et dont les parents maîtrisant mal le français sont angoissés à l’idée de ne pas réussir à les soutenir sur le plan scolaire. Certaines familles sans difficultés particulières au moment de l’inscription de l’enfant sont confrontées à un changement en cours d’année (chômage, séparation…), l’équipe constituée d’une directrice et de trois animateurs-artistes s’adapte alors à leur nouvelle réalité en réévaluant notamment leur participation financière.

Chaque fin d’année scolaire, elle rencontre les parents individuellement. Un questionnaire de satisfaction permet d’échanger avec eux et d’aborder d’éventuelles difficultés sociales. « Nous accueillons les enfants pour une durée moyenne de quatre ans et nous connaissons donc bien les familles. Elles nous confient facilement leurs soucis grâce à la relation de confiance établie au fil du temps et les informations reçues restent bien entendu confidentielles », souligne Bénédicte Fossard.

L’équipe estime avoir rempli sa mission lorsque les parents constatent, en fin d’année, que l’ouverture culturelle offerte par Môm’artre 18 a contribué à la réussite scolaire de leurs enfants. Ce qui n’a rien d’évident au départ. Les professionnels réalisent un travail de fond pour persuader certaines familles qu’au-delà du soutien scolaire, le lieu permet l’expression artistique et l’épanouissement de leurs enfants. « Les parents orientés vers Môm’artre sont bien souvent très intéressés par l’aide aux devoirs mais ne voient pas toujours l’intérêt des pratiques artistiques, qu’ils considèrent comme une perte de temps, enchaîne Jacqueline Dumas. Un papa, au départ totalement réticent aux propositions artistiques, a souhaité me rencontrer en fin d’année pour me dire à quel point il a vu sa fille changer, s’ouvrir et prendre confiance en elle. Il souhaite inscrire sa fille cadette à Môm’artre pour qu’elle bénéficie des mêmes chances. »

Soutenir la parentalité

Actuellement, une famille vient de désinscrire ses deux enfants. La mère, enceinte, est trop fatiguée pour venir les chercher. Pourtant la fréquentation du lieu leur apporte beaucoup. Bénédicte Fossard et l’assistante de service social scolaire vont la rencontrer pour l’inciter à les réinscrire en proposant qu’un bénévole les raccompagne chez eux le soir. « Les enseignants voient les enfants changer après quelques mois passés à Môm’artre 18 », observe Jacqueline Dumas. Sollicités par les animateurs, ils gagnent en autonomie et s’expriment davantage qu’à l’école et ils découvrent le monde artistique. « Quand les enfants me racontent leurs activités à Môm’artre, je constate que leur vocabulaire s’est considérablement enrichi », souligne Jacqueline Dumas. Certains, très inhibés à leur arrivée, s’ouvrent au fil des mois.

L’ambiance jeune, dynamique, l’autorité douce, structurante et festive les y aident, tout comme elle cadre les enfants plus agités. Les règles sont claires, avec des interdits, des droits (rire, s’amuser…) et des devoirs (participer, s’engager, aider les copains…). Les enfants de famille nombreuse, eux, trouvent à Môm’artre un espace dans lequel exister de manière individuelle.
Môm’artre 18 a aussi pour vocation le soutien à la parentalité, un soutien qui se fait au quotidien avec l’accueil des familles. Chaque soir un permanent endosse le rôle « d’animateur papillon » et se dédie au lien avec les parents. Au fil du temps, l’équipe les voit changer d’attitude : ils restent plus longtemps le soir, ils aident leur enfant à finir l’œuvre artistique en cours…

L’association propose aussi des ateliers artistiques parents/enfants et des sorties de week-end pour resserrer les liens. « J’ai orienté vers Môm’artre un petit garçon très fusionnel avec sa mère et l’équipe a essayé de favoriser leur prise de distance mutuelle. L’enfant a gagné en autonomie et la mère est sortie de son isolement en s’investissant dans des manifestations organisées par l’association. En fin d’année scolaire, elle a autorisé son fils à participer à un petit séjour sans elle. Les enseignants, eux, ont pu constater qu’il s’exprime davantage, qu’il a gagné en confiance, ce qui a permis une progression scolaire », explique Jacqueline Dumas.

À partir de 20 heures, le lieu se transforme en espace culturel ouvert à tous les habitants et propose diverses activités (bien-être, informatique, expression…) toujours à des tarifs accessibles à tous. Durant le week-end, l’équipe organise des sorties culturelles, des ateliers artistiques, des débats, des projections, des repas de quartier… Autant d’occasions de rompre la solitude des familles solo.

Le soutien aux mères en difficulté passe aussi par un accompagnement à l’insertion professionnelle. Les femmes qui maîtrisent mal le français peuvent suivre des cours d’alphabétisation dispensés par l’association Atouts cours, dans les locaux de Môm’artre 18. L’équipe oriente celles qui désirent se former ou retrouver un emploi vers l’association partenaire Projets 19.

Face aux situations difficiles rencontrées (enfant en situation de handicap, familles qui se séparent…), les professionnels reçoivent l’aide d’une psychologue. Des rencontres, inter-antennes, organisées et animées par un intervenant extérieur, leur permettent aussi de réfléchir aux questions de parentalité.

Chantal Mainguené et son adjointe Cécile Decognier accompagnent et forment les directeurs d’antennes (ressources RH, gestion…) et les porteurs de projet. En effet l’association est devenue un réseau qui soutient des initiatives identiques dans toute la France. Quatre nouvelles antennes verront bientôt le jour (deux à Paris et autant en province). Si les problématiques sont sensiblement différentes selon les quartiers et les villes, les antennes ont en commun d’aller à la rencontre des familles en difficulté, des familles monoparentales et de veiller à la mixité sociale, enrichissante pour tous. L’association sensibilise également les entreprises à la problématique de l’emploi en leur proposant une participation financière.

Agréée entreprise solidaire, elle sollicite des fonds d’investissement socialement responsables pour se développer. Elle est donc en perpétuel mouvement, ce qu’apprécie tout particulièrement Bénédicte Fossard : « L’association ne ronronne pas, les projets se renouvellent sans cesse. Nous avons celui de mettre en place des ateliers d’écriture et de théâtre pour les adultes et nous souhaitons devenir structure de proximité, agréée par la CAF. » Avec toujours le même objectif : soutenir les familles, permettre aux enfants de s’épanouir et de réussir à l’école.


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