N° 683 | du 23 octobre 2003 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 23 octobre 2003

Les universités populaires d’ATD Quart Monde

Propos recueillis par Katia Rouff

Thème : Pauvreté

Françoise Ferrand a été responsable pendant sept années des universités populaires du mouvement ATD Quart Monde. Elle a animé celle de Paris, La Cave. Les universités donnent aux personnes très démunies la possibilité de parler de leur situation, d’élaborer leur pensée. Dans ces lieux de formation à l’expression individuelle et collective, les personnes en grande pauvreté sont les premières enseignantes.

Quel est l’objectif de l’université populaire d’ATD Quart Monde ?

L’objectif principal est la reconnaissance de l’intelligence des personnes en situation de pauvreté. Que cette intelligence puisse s’exprimer, se développer, exister publiquement. Et donc permettre aux personnes qui ne vivent pas la misère de découvrir et de vivre un autre type de relation que celle de « l’aide aux pauvres ».

Quelle est la différence avec les universités populaires du début du XXe siècle qui souhaitaient partager le savoir entre les ouvriers et les intellectuels ?

Leur projet était de créer une éducation mutuelle entre intellectuels et ouvriers. C’était un projet ambitieux et innovant, mais de fait la méconnaissance réciproque a rendu cet échange impossible. L’ambition initiale a été transformée soit en cours du soir où les intellectuels restaient les seuls professeurs et décideurs des orientations à prendre et où les ouvriers étaient maintenus dans un rôle passif d’écoute, soit en centres de loisirs avec des ateliers récréatifs.

Nous savons que le savoir scolaire, intellectuel donne une reconnaissance et un pouvoir à ceux qui le détiennent. La relation qu’ils entretiennent avec d’autres est de fait inégalitaire. Si l’on veut pratiquer un partage des savoirs, il faut donc d’abord consolider le pouvoir de ceux qui possèdent un autre type de savoir, issu de la vie ou de l’action. Au sein des universités populaires animées par ATD Quart Monde, nous manifestons cette volonté en donnant la priorité de parole à celles et ceux qui vivent des conditions de vie très dures. Ce sont eux les enseignants.

Qui participe à ces universités ?

Tout citoyen qui s’interroge sur le type d’actions à mener pour lutter contre la pauvreté. Mais ce sont les personnes vivant en situation de grande pauvreté qui sont au cœur de l’université. Pour participer, il faut préparer le thème abordé.

Il existe cependant un préalable pour que des personnes très pauvres participent à ces universités. C’est la rencontre libre, sans mandat institutionnel ni professionnel, de ces personnes sur leur lieu de vie. Une rencontre qui au fil du temps tisse une confiance indispensable pour oser franchir le pas et se rendre à une réunion. C’est le rôle des personnes qui connaissent déjà le mouvement ATD et sont engagées dans la démarche de l’université populaire.

De quelle façon et par qui les personnes extérieures à ATD ou éloignées du monde de la misère sont-elles invitées à venir participer aux universités ?

Souvent elles prennent connaissance de ces universités par une personne qui y participe déjà. Les invitations et comptes rendus aident à inviter un voisin, un instituteur, une assistante sociale… Il s’agit aussi de personnes qui souhaitent mieux connaître ATD. Nous leur proposons de participer régulièrement à l’université populaire pendant un an ou plus si elles le désirent, comme temps de formation.

Pouvez-vous nous dire comment se passe concrètement une université populaire ?

Un thème est choisi pour l’année, toujours relié à la conjoncture nationale ou internationale, comme par exemple des thèmes se rapportant à la famille, aux enfants, aux jeunes, mais aussi le travail, la liberté, l’argent, les nouvelles technologies, la citoyenneté, la justice, l’Europe…. Il est traité sous des angles différents à chaque université. Deux ou trois questions de préparation sont posées à tous les participants. À partir de leur réflexion personnelle, ils les travaillent dans leur groupe. Ils choisissent ensuite le mode de transmission pour l’université : écrite, orale, théâtrale… L’animateur a, sur la question traitée, pris contact avec quelqu’un qui peut apporter un éclairage intéressant, complémentaire ou contradictoire à partir de sa propre expérience, de ses recherches. Il vient à l’université pour dialoguer.

La prise de parole à l’université est ordonnée, régulée par l’animateur qui a eu connaissance de toutes les préparations. L’invité réagit alors à ce qu’il a entendu. Ensuite le débat s’installe. Le rôle de l’animateur est alors primordial pour qu’on respecte le thème traité et que les personnes les plus pauvres ne soient pas exclues d’un débat qui pourrait devenir facilement trop théorique.

Vous écrivez « Les personnes en grande pauvreté deviennent enseignantes à partir de leur vécu ». De quelle manière ?

L’université populaire n’est pas un lieu de parole, elle est vraiment un lieu d’enseignement. Cependant pour que l’expérience de la vie devienne un savoir communicable, il faut donner aux personnes le temps et les moyens de l’expression, de l’analyse individuelle et collective. Joseph Wresinski, fondateur d’ATD Quart Monde et de l’université populaire Quart Monde, disait qu’il ne suffit pas de dire aux personnes très pauvres : « Vas-y, parle ». Elles sont obligées de le faire en permanence quand elles se présentent à un bureau et sans cesse on leur demande de raconter leur vie. Il s’agit ici de réfléchir, de bâtir sa pensée à partir de son vécu. Les personnes en situation de pauvreté réfléchissent toujours à partir de situations concrètes vécues, quand la situation est exprimée, il s’agit d’en tirer un enseignement qui pourra être utile à tous. Si on s’arrête à l’expression du vécu, alors ce sont d’autres, des « experts » qui en tireront les leçons ou les enseignements, avec le risque que leur analyse ne soit pas juste, et qu’elle dépossède ceux qui se sont exprimés. Alors qu’une analyse personnelle leur permet une réelle avancée.

De quoi témoignent ces personnes ?

Elles ne témoignent pas seulement d’un vécu douloureux, elles expriment une réflexion. Lors d’une université sur le thème du handicap, par exemple, de nombreuses familles très pauvres vivaient dans leur environnement très proche avec une ou plusieurs personnes handicapées physiques ou mentales. Tout au long de cette université, il n’a pas été question des « problèmes » posés par la vie avec des handicapés, mais de la façon dont la vie ensemble s’organise, des apports mutuels. Impressionnant comme leçon de vie commune ! Lors d’une autre université sur le droit de vote, un couple, vivant dans une caravane de misère, interpelle un professeur de l’institut d’études politiques qui expliquait les combats qui ont abouti à ce que ce droit soit gagné pour tous. Ce couple avait découvert à l’occasion de cette université qu’il avait été rayé des listes électorales de sa commune. Ils ont dit « on est de nulle part, on n’existe plus ».

De quelle manière ces témoignages sont-ils utilisés par les personnes extérieures au mouvement ATD Quart Monde qui participent à ces universités ?

Tout ce qui est dit à l’université populaire est enregistré, puis travaillé par les groupes à tour de rôle pour la réalisation d’un compte rendu diffusé aux participants. Ces comptes rendus restent des documents de travail à partir des réflexions faites à un moment donné, dans un contexte donné. Ils n’ont pas vocation à être publiés. Mais nous savons qu’ils sont utilisés comme preuves d’une réelle participation, d’un échange possible, ils sont bien souvent soigneusement classés par les participants.

Nous savons aussi que ces soirées à l’université populaire marquent ceux qui les vivent par l’ambiance de convivialité qui y règne, le sérieux aussi, par les paroles échangées, parfois les colères mais aussi les rires… Personnellement quand je vis des moments aussi forts, j’aime les répercuter autour de moi, dans mon environnement. Je crois qu’il en est de même pour ceux qui ne vivent pas la misère, ils en parlent à leurs collègues de travail, à leurs voisins, leur famille…

Les participants viennent-ils avec régularité ou leur situation sociale rend-elle difficile l’engagement sur une année ?

La régularité est souhaitée, demandée, mais la vie reste dure. L’université populaire a lieu le soir, on n’y donne rien de matériel. Chacun y vient librement, sans aucune contrainte. C’est dire que ceux qui viennent, y tiennent ! On peut venir par hasard une fois invité par quelqu’un, mais on ne vient pas deux fois par hasard. La garde des petits enfants pose toujours problème pour que le couple participe. Parfois ils viennent à tour de rôle. Ce n’est pas un milieu où on fait appel naturellement à des baby-sitters… De plus, la mauvaise santé, les aléas de la vie, font que ce jour-là une série d’événements se sont produits et le soir on est trop énervés ou trop fatigués… Mais je reste quand même étonnée de la régularité de la plupart d’entre eux. Au début de chaque université, il y a un temps de nouvelles qui permet à ceux qui en ont besoin de « décompresser », d’être écoutés et de se sentir ainsi plus disponibles pour le thème qui sera traité.

Vous écrivez « La Cave est un acte politique ». C’est-à-dire ?

C’est un lieu de citoyenneté assez rare et un lieu de formation à la réflexion et à la parole publiques. À La Cave nous sommes dans le domaine public. Le but est bien de changer la vie, mais les conditions de vie de misère ne bougeront pas si notre façon de vivre et de travailler ensemble ne change pas. À La Cave nous expérimentons que c’est possible, c’est pourquoi cette manière de réfléchir ensemble le présent et l’avenir sort des murs de La Cave. Nous avons déjà tenu une université populaire à l’Assemblée Nationale en présence de députés, nous en tenons une régulièrement au Conseil économique et social européen, nous avons participé à l’élaboration de différents rapports officiels, à l’étude de lois… L’université populaire n’est pas pour autant un lieu de représentation, elle reste un lieu d’étude, de parole où ceux qui ont la vie la plus difficile sont prioritaires.

Les travailleurs sociaux sont-ils associés à cette aventure ?

Des travailleurs sociaux sont parfois invités par des participants ou pour intervenir, mais de par leur mandat, ils ne peuvent avoir un rôle d’animation avec les personnes dépendantes d’eux. La confusion des rôles n’est bonne pour personne. Il est essentiel de préserver cet espace de liberté tellement rare et précieux.

Avec des universitaires, puis des travailleurs sociaux, et d’autres professionnels (médecins, juges, enseignants, bailleurs, policiers, etc.), nous avons réalisé, dans le prolongement des universités populaires, un programme expérimental de croisement des savoirs et des pratiques, qui a donné lieu à des publications et maintenant à des programmes de formation initiale et continue.

Dans quelles régions et pays existent-ils des universités populaires ?

En France, il existe des universités populaires animées par ATD Quart Monde à Paris, Lyon, Marseille, Lille, Rennes, Caen, Colmar, Reims… En Europe, en Belgique, au Luxembourg. Dans d’autres pays, d’autres continents, des rencontres similaires ont lieu sous d’autres noms et parfois d’autres formes, mais associant toujours dans une même recherche personnes très pauvres et citoyens de tous horizons.


Témoignages

Martine Bertin, institutrice en région parisienne, invitée pour la première fois à une rencontre sur le thème de l’école.

« Dans les écoles où nous travaillons, nous voyons tous les jours les parents, surtout les mères. Nous avons avec eux des échanges simples, conviviaux, souvent riches, sur une meilleure connaissance des enfants, mais il reste, quoi qu’on fasse la barrière de notre statut d’institutrices. À La Cave, nous venons en invitées et c’est nous qui sommes intimidées et souvent très émues. Conscientes de l’importance de la parole dite, nous éprouvons une retenue pour nous exprimer. D’ailleurs, notre rôle à La Cave n’est-il pas d’être à l’écoute, d’être les témoins de la parole de ces personnes marquées par la misère, de leur lutte, de leur évolution, de leur victoire ? »

Marie Jahrling, participante, parle de La Cave.

« Je crois que le plus important c’est que ceux qui n’ont jamais la parole puissent la prendre, se former à prendre la parole. C’est ce que l’université populaire m’a apporté : pourvoir prendre la parole. C’est important pour ceux qui n’ont jamais la parole, ou ceux qui ne sont pas écoutés, parce qu’ici on est écouté. C’est important que tout le monde puisse le faire, surtout ceux qui en ont le plus besoin. Le but n’est pas de laisser parler ceux qui ont la parole facile, même si c’est intéressant. S’ils parlent, c’est pour entraîner d’autres à oser parler. Je ne peux pas imaginer le mouvement ATD Quart Monde avancer sans les universités populaires, sans La Cave. Travailler sur des faits de société avec la pensée du Quart Monde, c’est vraiment très important ».

Josiane Ligot, participante, se félicite d’avoir appris à parler à La Cave.

« C’est un lieu où on nous écoute. On n’est pas rembarré comme dans les bureaux. J’étais déjà débrouillarde avant, mais comme à La Cave on accueille beaucoup de gens qui sont dans la pauvreté, ça nous met en confiance pour nous battre davantage. À La Cave, on s’aperçoit qu’il y a plus malheureux que nous ; c’est vrai, à moi on ne m’a jamais enlevé mes enfants. Alors, on apprend à vraiment s’élancer vers d’autres gens que nous. On se retrouve ensemble, on se fait des amis, on s’échange des mots. Et on apprend nos droits. Après, quand on va dans les bureaux, ils nous prennent pour des ignorants, mais on leur montre le contraire, que nous aussi on est au courant. Et même si ce n’est pas sur des lois, on sait qu’on a le droit au respect par exemple, qu’on ne doit pas nous rembarrer, qu’on a des choses à dire ».

Véronique Morzelle, médecin, a participé à La Cave durant trois années.

« La Cave est le lieu de la prise de parole des familles en grande pauvreté. Nous, on vient d’abord pour apprendre. Il est important qu’il y ait des alliés à l’université populaire pour que cette parole sorte de La Cave, qu’elle soit retransmise ailleurs. C’est un lieu de parole qui va quelque part, par exemple pour les rapports de la Commission nationale consultative des droits de l’homme. C’est une parole qui sort effectivement de son lieu ».

Ces témoignages sont tirés du livre « Et vous que pensez-vous ? » de Françoise Ferrand, éditions Quart Monde, 1996.


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