N° 683 | du 23 octobre 2003 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 23 octobre 2003

ATD Quart Monde, un mouvement qui lutte contre la pauvreté

Katia Rouff

Thème : Pauvreté

Le 17 octobre, le mouvement ATD Quart Monde appelle comme tous les ans à une mobilisation de tous pour lutter contre la pauvreté. Fondée en 1957, cette organisation met en place des actions de promotion pour et avec les personnes les plus pauvres. La politique gouvernementale actuelle en matière d’exclusion ne la rassure pas

Là où des hommes sont condamnés à vivre dans la misère, les droits de l’homme sont violés. S’unir pour les faire respecter est un devoir sacré », soutenait Joseph Wrésinski, prêtre et fondateur du mouvement ATD Quart Monde [1]. Cette phrase est aujourd’hui gravée sur la dalle du Trocadéro à Paris, en hommage aux victimes de la misère.

Chaque année, le 17 octobre, une journée mondiale du refus de la misère rappelle que « les personnes en grande précarité sont les premières à refuser la misère et l’exclusion. Il n’est pas sérieux de prétendre qu’elles se plaisent dans leur situation… Elles ne veulent plus être pauvres, elles veulent vivre comme tout le monde ». Cette journée, fondée sur l’idée que la lutte contre la misère implique l’engagement de tous les citoyens aux côtés des plus démunis pour faire respecter leurs droits les plus élémentaires, est l’occasion de mettre en avant des gestes de résistance face à la pauvreté, ceux de citoyens à titre individuel, comme ceux des organisations. Démarche que préconise également le Conseil économique et social (CES) dans l’avis adopté le 18 juin 2003 intitulé « L’accès de tous aux droits de tous, par la mobilisation de tous ».

En France, 3 millions et demi de personnes vivent sous le seuil de pauvreté, il existe un écart d’espérance de vie de dix années entre le haut et le bas de l’échelle sociale, trois millions de personnes sont mal ou non logées…

Né dans une famille très pauvre, Joseph Wrésinski devait sa manière de réfléchir et d’agir à son expérience « des humiliations et de la honte ». Elle a été modelée par une « connaissance de l’intérieur de la manière dont les personnes en situation d’extrême pauvreté résistent au quotidien pour leur dignité ». En 1956, il rejoint un camp de familles sans abri à Noisy-le-Grand dans lequel il vivra 11 ans. S’opposant à la soupe populaire, il propose aux familles un jardin d’enfants et une bibliothèque, partant du principe que ces personnes avaient plus besoin de dignité et d’indépendance que de nourriture et de vêtements.

Peu à peu des ateliers pour les jeunes et les adultes, une laverie, un salon d’esthétique pour les femmes sont créés et en 1957 naît l’association Aide à toute détresse (ATD). Très vite, le fondateur pense que l’accès au monde universitaire et aux lieux de réflexion et de pensée est un enjeu décisif pour un véritable changement. Il impulse la création d’un Institut de recherches et de formation aux relations humaines (IRFRH) qui organise un premier colloque en 1961 à l’Unesco. Ses études montrent qu’une couche de la population reste dans l’extrême pauvreté dans les pays industrialisés malgré l’essor économique. La création de liens avec des personnes isolées, engagées à travers le monde aux côtés des familles en grande pauvreté donne naissance à un forum permanent « Extrême pauvreté dans le monde ».

Des volontaires s’engagent sur le long terme auprès des populations en détresse. Pour en finir avec les termes péjoratifs « familles inadaptées », « familles à problèmes », le mouvement adopte l’expression « quart monde » qui exprime « le rassemblement des pauvres et des non pauvres engagés dans un même refus de la misère ». En 1973, ATD Quart Monde organise des rassemblements internationaux pour affirmer publiquement la volonté du quart monde d’être écouté, pris en compte et utile à la société. Des équipes s’implantent dans les pays en voie de développement. L’association est aujourd’hui présente dans 29 pays.

ATD Quart Monde contribue à deux rapports élaborés par le Conseil économique et social, « Grande pauvreté et précarité économique et sociale » en 1987 et « Évaluation des politiques publiques de lutte contre la pauvreté », en 1995. Ces deux rapports serviront de base à l’élaboration de la loi d’orientation relative à la lutte contre les exclusions de 1998.

Pour mener à bien les actions d’ATD Quart Monde — mouvement non confessionnel — de nombreuses personnes s’engagent. Certaines vivent ou ont vécu dans la grande pauvreté et font le lien avec les familles en difficulté, d’autres vivent dans tous les lieux de la société et enfin les « volontaires-permanents » s’engagent sur le long terme auprès des familles en difficulté, se rendant totalement disponibles pour cela. « Le fil conducteur des membres d’ATD Quart Monde est de donner la priorité au refus de la misère dans leurs choix politiques, professionnels et familiaux », indique Pierre Saglio, président du mouvement. Les volontaires viennent de tous horizons et toutes classes sociales : professeurs, paysans, ingénieurs, anciens fonctionnaires…

L’accès au savoir et à la culture pour les familles les plus pauvres est le grand cheval de bataille d’ATD Quart Monde : bibliothèques de rues, organisation de rencontres l’été entre familles, artistes, artisans, sportifs et gens d’autres milieux, organisation d’ateliers divers : écriture, peinture, chant, théâtre, informatique, création des universités populaires (lire l’interview de Françoise Ferrand), des clubs du savoir et de la solidarité, l’équivalent des Universités populaires pour jeunes défavorisés et jeunes d’autres milieux. Autre objectif : les actions de promotion familiale destinées aux personnes qui cumulent des précarités dans plusieurs domaines ou encore les pré-écoles, qui aident les parents à préparer les tout-petits à l’entrée en maternelle…

« Dans la lutte contre la misère, le mouvement travaille notamment avec les travailleurs sociaux aux premières loges de cette bataille, puisqu’ils accompagnent les personnes les plus défavorisées dans l’accès à leurs droits », souligne Pierre Saglio. « Détruire la grande exclusion nécessite que les politiques publiques aient pour objectif l’accès de tous aux mêmes droits que tous. Aujourd’hui, nous nous interrogeons : est-ce toujours notre cible commune ? Est-ce toujours la volonté de l’État ? Si on l’oublie, on met en œuvre des politiques spécifiques qui conduisent les pauvres à une impasse et renforcent leur isolement ». Le projet de suppression de l’allocation spécifique de solidarité au bout de deux années de chômage est l’une des nombreuses illustrations de cette politique.

Il existe pourtant des contre-exemples positifs, tel la mise en place de la couverture maladie universelle (CMU) qui donne aux citoyens les plus pauvres les mêmes droits que les autres de bénéficier de la Sécurité sociale, d’une mutuelle, de choisir leur médecin… «  Une bénéficiaire du RMI me confiait récemment qu’elle n’en pouvait plus. Son fils, jeune adulte, vit chez elle. Avec des petits boulots à temps partiel, il gagne seulement 90 euros par mois. Cette somme est retirée de l’allocation RMI de la mère. Elle ne supporte pas que son fils doive renoncer à ce qu’il gagne. Nous continuons à demander que l’impulsion pour la lutte contre la pauvreté soit donnée au plus haut de l’État par le Président et piloté par le Premier ministre  », souligne Pierre Saglio. Aussi, le 17 octobre, ATD Quart Monde appellait-il chacun à se mobiliser pour « redire avec force son refus qu’une partie de la population n’accède pas aux mêmes droits que les autres ».


[1Mouvement ATD Quart Monde - 33, rue Bergère - 75009 Paris. Tél. 01 42 46 81 95


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