N° 626 | du 20 juin 2002 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 20 juin 2002 | jacques Trémintin

Les réseaux d’échanges réciproques de savoirs

Thèmes : Médiation, Relations

La formule est un peu obscure pour désigner une idée très simple : chacun de nous sait quelque chose et nous pouvons tous échanger. Il suffisait de penser à organiser des rencontres. C’est fait et ça ne demande qu’à se multiplier. Explications.

Un truc pour troquer les connaissances

Ce jour-là, tout part d’une réunion regroupant une quarantaine d’habitants d’un quartier un peu isolé du centre ville. Le tissu associatif qui y est très dense a facilité l’organisation de la rencontre. C’est l’assistante sociale de secteur qui est chargée d’animer les débats. Elle commence par présenter rapidement le système et cède très vite la parole à un monsieur qui a emménagé depuis peu, et qui a déjà vécu cette expérience, là où il habitait auparavant.

L’assistante sociale invite les participants à s’exprimer sur les besoins qu’ils ont et aussi sur ce qu’ils peuvent offrir. Elle fait ensuite le point sur les ressources : temps, énergie, disponibilité que chacun peut consacrer. Puis, est abordé le mode d’organisation qui pourrait être mis en place. Un grand tableau a été préparé : sur la colonne de gauche, elle commence à inscrire la liste de ce qui est offert, sur la colonne de droite, la liste de ce qui est proposé. Christian, avant d’être au chômage, était réparateur de télévision, il se propose de regarder de plus près les appareils qui tomberaient en panne, pour vérifier si une petite réparation est suffisante ou s’il vaut mieux s’adresser à un professionnel. Fatima est réputée pour être une excellente cuisinière : à qui veut, elle peut apprendre les recettes de son pays. Youssouf aimerait bien trouver un ordinateur sur lequel il pourrait saisir ses curriculum vitae.

Et puis, il y a les cours particuliers en maths ou en français que certaines familles aimeraient donner à leurs enfants. Violette, elle, propose une initiation au yoga qu’elle pratique depuis 15 ans. Pour une première réunion, c’est déjà pas mal. Quelqu’un propose qu’une salle du centre social serve de lieu de rencontre et d’affichage de ces propositions : il faudra en faire la demande à la directrice. Un réseau d’échanges réciproques de savoirs vient d’être créé.

Naissance d’un concept

Il n’en faut, parfois, pas beaucoup, pour que naisse une idée géniale. Les circonstances qui sont à l’origine des réseaux d’échange réciproques de savoirs, en sont une très bonne illustration. Ainsi, à Orly, en 1971, Claire Héber-Suffrin, institutrice, accompagne sa classe à la neige. Souhaitant faire découvrir le tissu économique du lieu qui les accueille, elle envoie ses élèves à la découverte des principaux acteurs du village. Un groupe revient et annonce qu’un fermier leur a proposé de venir traire les vaches, le lendemain à 4 heures du matin ! Aussitôt dit, aussitôt fait.

Cette première expérience est suivie d’une autre auprès d’un menuisier, puis encore de personnes âgées qui acceptent de raconter aux enfants des contes traditionnels du pays... Le séjour se termine. À peine rentrée, dans sa commune, l’institutrice sollicite l’ouvrier de la chaufferie de la cité HLM voisine pour lui demander de faire visiter son outil de travail à ses élèves. Rendez-vous est pris : il les reçoit chaleureusement et leur explique le fonctionnement de la machinerie. Claire Héber-Suffrin venait d’inventer le concept d’échange de savoirs.

À la base, il y a une grande humilité face au savoir : « Je ne sais pas, explique-t-elle, alors, à l’enfant qui l’interroge sur une question dépassant ses compétences, mais il y a des personnes qui connaissent ce domaine, on va chercher à les contacter pour qu’elles puissent nous enseigner elles-mêmes l’objet de notre question. » Le réseau se développe au sein de l’éducation nationale, mais déborde très vite le cadre de la seule classe et s’ouvre sur le quartier, la bibliothèque, le café du coin, les commerçants, les travailleurs sociaux... Cette initiative laissant apparaître une multitude d’implications, le mari de l’institutrice, conseiller à la ville d’Evry, impulse une commission extra-municipale pour réfléchir à l’extension de cette idée à l’échelle de toute une commune.

L’objectif est de permettre à chacun de découvrir le potentiel qu’il a en lui-même et dans ses réseaux sociaux, ce qu’il faut pour commencer à essayer de résoudre ses problèmes, mieux participer à la vie collective et mieux vivre ensemble. Le travail de la commission débouche très vite sur la création d’un réseau. Celui-ci compte au début des années 80, une vingtaine de personnes. Il y en a aujourd’hui près de deux mille !

L’idée est bientôt reprise un peu partout, en France, mais aussi dans le monde entier : il existe environ 600 réseaux, qui concernent environ 100 000 personnes. Ce développement s’est fait à partir de relations de proximité géographique ou d’intérêt (on en parle à un collègue, un ami qu’on connaît dans une autre région), mais aussi par le biais des médias et des institutions.

Un mouvement des réseaux d’échanges réciproques de savoirs a été créé pour mutualiser les expériences qui se sont ainsi développées. Pour autant, les modalités d’organisation et de fonctionnement ne sont pas codifiées d’une manière rigide et étroite. Elles peuvent évoluer d’un endroit à un autre, et même d’un moment à un autre à l’intérieur de la même structure. Les réseaux, comme tout système vivant, peuvent parfois s’arrêter. Le plus souvent, c’est par manque de moyens, car on ne peut s’appuyer éternellement sur la seule énergie des bénévoles. Ce qui ne l’empêche nullement de repartir quelques années plus tard.

Comment ça fonctionne ?

Pour comprendre le mode de fonctionnement des réseaux d’échanges réciproques de savoirs, il faut évoquer les trois principes de base : chacun sait quelque chose, tout le monde peut donc s’échanger à partir de ce qu’il peut offrir et doit pour cela entrer en relation avec l’autre. Toute personne possède un savoir ou un savoir-faire : c’est là une idée essentielle qui permet d’identifier l’individu comme avant tout possesseur de richesses. Des personnes qui ont vécu l’échec ou l’exclusion ont parfois vu les ressorts de leur dynamisme tellement malmenés qu’ils peuvent se penser quasi exclusivement dans le négatif et ne reconnaître que leur incompétence et leur manque.

Pourtant, il y a nécessairement chez chacun une part de capacités. Il faut parfois du temps et des tâtonnements, il est éventuellement nécessaire de procéder par essais et erreurs, mais au final il est toujours possible de déterminer des compétences. Cela implique de positiver la personne et de considérer les points faibles comme autant de besoins qu’il s’agit de combler.

Deuxième principe essentiel, celui de la réciprocité. Il n’est plus question de respecter la division du travail qui placerait les uns dans une position de plutôt recevoir et d’être aidé, et les autres dans celles de donner et d’aider. Au sein des réseaux, personne n’est seulement celui qui offre ou celui qui demande, celui qui apprend ou celui qui transmet, celui qui vérifie ou celui qui applique, celui qui initie ou celui qui assiste. L’échange de savoirs implique qu’on soit tour à tour à chacune de ces places, puisqu’on est à la fois consommateur et pourvoyeur de ressources. Offrir incite l’autre à demander et demander porte l’autre à offrir. Cela signifie que la valeur des différents savoirs proposés est considérée sur un pied d’égalité : il n’est pas établi de hiérarchie entre les différentes offres et les différents souhaits. Ce qui compte, ce n’est pas la valeur marchande de ce qui est proposé, mais le fait que cela corresponde à un besoin.

Les personnes qui s’investissent dans cette démarche sont souvent étonnées que ce qu’elle pouvait proposer ait eu autant de succès ! Pour échanger, encore faut-il entrer en relation avec l’autre : les réseaux constituent un formidable facteur de lien social, à partir justement de ce qui constitue le troisième principe : celui de la médiation. Ce qui se joue alors, relève de la négociation : chacun va parler de ce qu’il offre ou de ce qu’il attend, accepter ou non de modifier ses propositions pour permettre que l’échange de savoirs ait effectivement lieu. Chacun doit se sentir libre d’accepter ou non. La convivialité n’est pas obligatoire : si on est là pour apprendre, on n’est pas obligé de s’aimer.

Dès lors, la relation qui s’établit permet de se reconnaître (et de reconnaître l’autre) comme différent. Elle permet d’établir un pont qui facilite les rencontres. L’échange n’est d’ailleurs pas conditionné par l’obligation d’en attendre toutes et tous les mêmes avantages. Progression de la tolérance, connaissance d’autres cultures, perspective d’insertion, développement de la convivialité, accomplissement d’une démarche d’apprentissage, ciment d’une forme de citoyenneté ou formidable outil de travail social, chacun vient y chercher ce qu’il désire sans que ces multiples projections n’entrent en contradiction les unes par rapport aux autres.

Réseaux et travail social

Transmettre son savoir constitue un fantastique moyen de valorisation et d’utilité sociale qui permet de sortir l’individu de l’isolement et de l’exclusion et de le restaurer dans sa dignité et son identité. Ce qui compte finalement le plus, et qui est non-mesurable et non-quantifiable, c’est la réhabilitation de l’image de soi et c’est le changement dans le rapport à l’apprentissage...
Il n’est guère étonnant que cette pratique ait eu très rapidement les faveurs des travailleurs sociaux.

Même si elle est intervenue à un moment où les professionnels s’étaient engagés dans une dynamique favorisant l’autonomie des usagers et l’émergence de leurs potentialités, elle a néanmoins provoqué l’interpellation d’un certain nombre d’approches traditionnelles. Il y a d’abord cette multiplication des propositions, des occasions, des provo-cations, des incitations à la transmission de savoirs, faite en dehors de toute hiérarchie installée et figée : imaginez-vous un tel fourmillement, sans contrôle ni demande d’autorisation qui ne cadre pas toujours avec la dimension institutionnelle ! Il y a ensuite cette réciprocité établie dans la relation entre l’aidant et l’aidé qui ne relève pas vrai-ment des habitudes du travail social : faut-il dorénavant considérer l’usager comme un collègue ?

On peut encore évoquer la démarche du professionnel visant à l’insertion qui revient si souvent à considérer l’autre comme objet de l’action engagée, alors que le réseau en plaçant la personne en situation de s’approprier par elle-même les moyens de ses compétences, la considère comme sujet. Il y a aussi cette volonté de vouloir changer l’autre qui constitue une tentative de prise de pouvoir sur celui-ci, alors que savoir qu’on peut arriver à savoir sans dépendre pour cela de l’autre, c’est aussi échapper à son pouvoir.

Enfin, cette mise à distance et ce refus de l’affectif qui constituent la base de la professionnalité dans les métiers du social et qui semblent faire bien mauvais ménage avec la parité et l’égalité prônées par les réseaux. Ce sont là des contradictions qui ont permis de dynamiser l’intervention sociale, obligeant celles et ceux qui y étaient confrontés à s’interroger sur leurs modalités d’intervention et sur leurs attitudes quotidiennes, contribuant, insensiblement mais sûrement à faire progresser les pratiques.

Si nous avions, au final, à définir ce qu’ont apporté les réseaux, il suffirait peut-être de donner le dernier mot à Claire Héber-Suffrin : « Les gens qui se redécouvrent capables et surtout capables d’apprendre, qui se réassurent et qui retrouvent suffisamment d’estime de soi arrivent à mieux se réaliser. On dit souvent dans le réseau que chacun sait quelque chose, mais on dit tout autant que chacun est ignorant. Un système où l’ignorance n’est pas une honte mais une occasion d’apprendre cela dédramatise beaucoup les choses.

Cela donne une autonomie de pensée dans le rapport à soi-même. On n’est plus enfermé dans l’image que les autres vous ont donnée de vous-même. C’est là le résultat le plus constaté, vérifié, évalué. Même si on ne sait pas toujours bien mesurer tous les effets que ça a dans la vie des gens. » [1] S’il n’y avait qu’un mérite à retenir pour ces réseaux, celui d’avoir su projeter des compétences, de la réussite et du positif sur des populations traditionnellement stigmatisées, cela constituerait, convenons-en, une extraordinaire réussite.


[1Échangeons nos savoirs ! Syros, 2001 (192 p. ; 15 €)


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