N° 626 | du 20 juin 2002 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 20 juin 2002 | Katia Rouff

Histoire d’un réseau de savoirs entre enfants

Thèmes : Pédagogie, Médiation, Relations

À Belleville, on apprend des choses. Un peu comme à l’école, sauf que les élèves et les profs ont entre 6 et 12 ans. Les petits garçons et les petites filles prennent chacun conscience de leurs aptitudes. Partager les connaissances avec d’autres leur donne le désir de les développer et la curiosité d’en construire d’autres.

Créé en 1990 dans un quartier du nord-est parisien

Printemps sur Belleville. Elodie, 9 ans, arrive la première pour parler de son expérience dans le réseau d’échanges réciproques de savoirs d’enfants. Ses cheveux sont séparés par de petites mèches tressées serrées et retenues par un chouchou jaune pétant. Pétillante et volubile, elle raconte le déroulement d’un échange en cuisine. « Au début, un enfant – souvent une fille – propose une recette et nous la lit. Nous listons les ingrédients nécessaires et allons faire les courses tous ensemble. Nous étudions les prix et l’animatrice règle les achats à la caisse. Ensuite la fille nous apprend à cuisiner le plat – une omelette par exemple – et nous le dégustons » explique Ljudmila Pammer, l’animatrice pédagogique du réseau. Pendant l’atelier un enfant sert d’observateur. Il note comment se déroule l’échange, si les règles sont respectées ou pas. À la fin de la séance il lit ce qu’il a écrit. « Cela développe leur sens de l’observation » ajoute-t-elle.

Ce réseau [1] a été créé en 1990 dans le bas de Belleville, un quartier du nord-est parisien, populaire et riche d’un tissu associatif dense, dynamique et souvent inventif. Marqué par l’histoire de la Commune, du mouvement ouvrier, le quartier jouit d’une multiculturalité souvent fièrement revendiquée par les habitants. Dense et classé en développement social urbain (DSU), il provoque aussi souvent un sentiment d’insécurité et de violence. « Les enfants vivent parfois dans un climat d’agressivité latente qui joue par imprégnation sur leur comportement et s’exprime par de l’anxiété ou de l’agressivité », constate l’animatrice. Certains parents hésitent à inscrire leur enfant au réseau car des scènes de violence entre jeunes adultes ont eu lieu dans le centre social qui l’accueille.

Les enfants d’abord

Une règle de base régit le réseau : ce sont les enfants qui agissent. Celui qui offre un savoir gère l’atelier et veille à ce que tout le monde comprenne. Il intervient si un enfant se moque d’un autre qui éprouve des difficultés de compréhension. « Si l’offreur explique mal, nous le lui signalons », précise Elodie. À la fin de l’atelier, les enfants décomposent tous les petits savoirs appris lors de l’atelier (casser un œuf, se servir d’un épluche patate...). L’animatrice valorise ce qui a été accompli et favorise les félicitations entre les enfants.

Voilà les copines d’Elodie : Fanie et Dieynabou, 7 ans, Dialla, 9 ans. Dialla explique d’emblée la différence entre les réseaux et l’école. « Ici nous choisissons les activités et les choses que nous désirons apprendre. À l’école, le directeur est très sévère. En cas de retard, nous devons immédiatement sortir le carnet de correspondance. Ici, il suffit de dire « Je suis désolée ». Mais en cas de bêtises graves, l’animatrice prévient nos parents ». Fanie aime les spectacles réalisés en atelier théâtre « Kilédou en clown et Lalia en graine étaient très rigolotes ». Dialla a appris à faire des scoubidous avec Kiladou « J’aime bien, ils ont de belles couleurs ». Elodie confirme : « De plus, tirer sur les fils fait du bien aux doigts ». Dialla et Kilédou ont proposé leur savoir-faire dans la confection de hamburgers.

Dieynabou raconte timidement que Kilédou lui a enseigné l’art du gâteau au chocolat. Pour sa part, elle propose d’enseigner celui du pop corn. « Beaucoup d’échanges sont proposés en cuisine », explique l’animatrice.
Les petites filles doivent filer. Elles rejoignent Myriam Villefroy, animatrice de l’association Le chant des chapeaux, qui travaille en partenariat avec le réseau. Elle prépare avec les enfants du centre social une parade à l’occasion de l’opération « 48 heures contre le sida ». Avant de préparer la parade, les enfants sont allés dans une association de lutte contre le sida avec Le chant des chapeaux s’informer sur la maladie.

Le réseau travaille aussi avec Belleville insolite, une association de jeunes qui proposent des visites de quartier et la rencontre de personnes ressources : architectes, urbanistes, historiens... Jean-Pierre Delay, instituteur, préside l’association et coordonne les réseaux d’enfants et d’adultes de Belleville. « Nous touchons beaucoup d’enfants en échec scolaire. Il est très important pour eux d’avoir accès au savoir par un autre biais que l’école. Cela le dédramatise. »

Le réseau fonctionne les mercredis et samedis après midi et durant les vacances scolaires. Les sorties proposées ont toujours un rapport avec l’échange. Si les enfants vont à la patinoire, l’animatrice leur proposera de former des duos : un enfant qui sait patiner avec un enfant qui désire apprendre. Lors des sorties culturelles, les enfants rencontrent des personnes qui leur parlent de leur métier : un maître verrier, un guitariste, un architecte... L’atelier d’expression théâtrale tient particulièrement à cœur à Jean-Pierre Delay. Il rassemble les compétences de chaque enfant au service d’un projet collectif : une représentation en fin d’année.

Dans l’atelier, les jeux d’expression tournent autour du rapport des enfants à l’échange de savoirs. Comme dans cette histoire où un clown et un jardinier se battent à propos d’une petite graine que chacun veut garder pour lui. Après moultes disputes, la graine leur conseille de mettre en commun leurs savoirs pour lui permettre de grandir et devenir une fleur. Les enfants se construisent à travers l’écoute, le plaisir de la collaboration, la confiance en soi et en l’autre. « Ils apprennent à dépasser leur timidité mais aussi la rivalité. Un long travail », sourit le président. La notion force des réseaux réside dans l’objectif de la réciprocité. « Cependant, si au bout de six mois un enfant de six ans n’a encore rien proposé, nous ne considérons pas cela comme un échec. Il lui faut parfois beaucoup plus de temps ».

La pédagogie des réseaux s’inspire à 90% de celle de Freinet, fondée notamment sur l’expérience concrète. De nombreuses écoles ont intégré sa démarche dans leur projet pédagogique. « Nous réfléchissons avec les enfants à la manière d’apprendre qu’ils privilégient : réflexion, action ou écoute », explique Jean-Pierre Delay. La démarche des réseaux intéresse aussi des chercheurs en sciences de l’éducation qui envisagent de l’intégrer dans la formation des professeurs.

L’objectif ? Prendre en considération les compétences de chaque élève prof et l’intérêt de leur mutualisation, favoriser un esprit de coopération qu’ils transmettront aux enfants. Les premiers réseaux ont d’ailleurs vu le jour dans les écoles avant que le champ social ne les adopte. « Plus l’enfant avance dans le cycle scolaire, plus il va vers la compétition, vers l’adaptation systématique au niveau. Dans le réseau, nous partons de la situation réelle de l’enfant par rapport au savoir plutôt que de la compétence requise par l’institution scolaire dans sa classe d’âge. Nous valorisons ses compétences plutôt que de le réduire à ses difficultés ».

À partir de cette reconnaissance, l’enfant jusque-là étiqueté « en difficulté », devient capable de s’accepter lui-même, de prendre conscience de ses aptitudes et de ses savoirs. Les partager avec d’autres l’encourage, lui donne le désir de les développer et la curiosité d’en construire d’autres, que ses blocages lui rendaient auparavant inaccessibles a priori. Durant ses dix premières années d’existence, le réseau a beaucoup travaillé avec les écoles du quartier lors des activités périscolaires. Par manque de moyens humains, cette collaboration a été provisoirement suspendue.

Aujourd’hui l’association aimerait pouvoir la reprendre mais aussi développer un échange entre les personnes du troisième âge et les enfants. , « Les personnes âgées sont dépositaires d’une histoire. Ces rencontres donneraient des points de repère, un enracinement aux enfants ». Repères sur les métiers, l’évolution du quartier, son histoire. « Une personne très âgée a parlé aux enfants de la répression à Belleville au moment de la Commune. Sa grand-mère lui avait raconté l’histoire lorsqu’elle était enfant ». Les enfants du réseau sont souvent issus de l’immigration, coupés de leurs grands-parents et de leurs racines. Ils manquent de références culturelles et historiques tant françaises que du pays d’origine.

Impliquer les parents dans les activités du réseau s’avère difficile : « Ils ne s’intéressent pas forcément à la démarche de l’association. Ils considèrent qu’il s’agit d’une activité comme une autre », regrette l’animatrice. Les parents se mobilisent autour d’activités simples, comme l’accompagnement lors des sorties à la mer.

Pour les inciter à participer davantage, le réseau organise des fêtes et des spectacles qui valorisent les enfants au sein de leur famille. Elles peuvent apprécier les compétences de l’enfant et sa capacité d’initiative. Au niveau financier, tout n’est pas rose au réseau de Belleville. « Il fonctionne dans la précarité », regrette le président. Une précarité incompatible avec les demandes potentielles des structures d’action sociale et celles de l’éducation nationale.

Les actions de l’association sont financées dans le cadre de la Politique de la ville et par le Fond d’action et de soutien pour l’intégration et la lutte contre les discriminations (FASDIL). Elle bénéficie d’un agrément jeunesse et sport. « Il s’agit de petites subventions indispensables certes mais insuffisantes pour la création de nouveaux postes salariés, la location de nouveaux locaux et de bon fonctionnement administratif ». Pourquoi une telle fragilité financière ? « La ville est débordée de sollicitations. Cependant, notre demande de locaux permanents est à l’étude, nous avons bon espoir ». Revoilà Elodie, ravie de la préparation du spectacle contre le sida dans lequel elle sera « habillée en globule blanc ».


[1Réseau d’échanges réciproques de savoirs de Belleville - Théâtre de l’Epouvantail, 6 rue de la Folie Méricourt - 75011 Paris. Tél. 01 42 23 54 47 (permanences les mercredis et vendredis de 16h à 19h).


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