N° 645 | du 5 décembre 2002 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 5 décembre 2002

Les jeunes et la sexualité dans les cités

Joël Plantet

Thème : Sexualité

Dernièrement les médias se sont fait largement l’écho de violences masculines dans les banlieues telles que viols collectifs ou agressions individuelles. Face à ce problème peu de recherches existent encore. S’agit-il d’incidents récurrents montés soudainement en épingle ou de phénomènes nouveaux et criminels ?

En juin 2000, Fatoumata, une élève de terminale, était emmenée par sa famille au Sénégal quelques jours avant les épreuves du bac, en vue d’un mariage imposé ; la mobilisation des lycéen (ne) s, des associations et des pouvoirs publics avait pu la faire revenir ; toutes n’ont pas eu, n’ont pas cette chance. Le 7 mars 2002 — la veille de la journée de la femme ! — l’Education nationale avait d’ailleurs organisé une rencontre de sensibilisation sur les mariages forcés de jeunes filles, dont le nombre de cas signalés aux associations (par des éducateurs, des assistantes sociales scolaires, des centres de protection maternelle et infantile, etc.) semble en augmentation…

Les violences faites aux femmes et aux jeunes filles sont polymorphes. Plusieurs affaires ont récemment défrayé la chronique et alerté les travailleurs sociaux : au mois d’octobre 2002, une adolescente âgée de 17 ans mourait, brûlée vive par un adolescent avec qui elle s’était disputée ; quelques jours plus tard, une autre, 19 ans, se faisait très gravement asperger d’acide, un garçon de sa classe étant par la suite mis en examen pour violences volontaires avec préméditation. Autre crime dont les médias se sont particulièrement faits l’écho, les viols collectifs : voici quelques semaines, des peines de réclusion allant de cinq à douze ans étaient prononcées par la cour d’assises des mineurs du Val-d’Oise pour dix-huit adolescents qui avaient violé de manière répétitive et collective, une jeune fille de quinze ans.

Une femme d’à peine trente ans, Samira Bellil, aujourd’hui éducatrice, dédie à ses « frangines de galère » son témoignage littéraire sur les viols collectifs [1]. Le viol en réunion est un acte destructeur aux conséquences physiques et psychiques effrayantes, qui peut être défini comme l’appropriation collective et barbare d’une proie — pas uniquement des filles — souvent voisine géographiquement, par un groupe de garçons ou de jeunes hommes (qui peut parfois intégrer des jeunes filles). Les différentes enquêtes des associations concernées s’étaient d’ailleurs montrées convergentes : les viols sont le plus souvent commis par des proches, ces derniers étant souvent connus de leur victime.

Début novembre 2002, le numéro vert Jeunes violence écoute (0800 20 22 23) mis en place en Ile-de-France depuis deux ans, a rendu quelques tendances statistiques plutôt sinistres : l’augmentation des dénonciations par les filles d’agressions verbales ou sexuelles y traduisait une réelle détérioration de leurs relations avec les garçons. Mais l’aspect le plus préoccupant résidait probablement dans ce fait : les auteurs de l’étude avaient clairement signalé que nombre d’adolescentes n’avaient pas forcément conscience de leur droit à être respectées et à pouvoir dire non.

Inquiet du « mépris sexuel inouï » dont sont parfois victimes des jeunes filles dans certains quartiers ou écoles, le ministre de l’Éducation nationale d’alors, Jack Lang, avait commandé l’an dernier une étude sur la question. Avant l’été 2001, la mission avait rendu quelques conclusions sur la nécessité de la prévention, de l’écoute de proximité et d’une parole de l’institution scolaire sur les relations garçons-filles… Il avait été question d’adultes référents, et même de la création de cellules départementales de soutien et d’écoute pour les jeunes filles…

Mais globalement, les stéréotypes sexistes ont la vie dure : une association, Mix-cité, avait ainsi organisé l’an dernier, le 15 décembre 2001, une journée d’action pour dénoncer la misogynie des catalogues de jouets… Dans un article intitulé Virilité et virilisme dans les quartiers populaires de France [2], l’ethnologue Daniel Welzer-Lang préfère dans certains cas parler d’« abus sexués » que d’« abus sexuels » : en effet, ce dont il s’agit là réfère « à la domination inhérente aux rapports sociaux de sexe, à la construction sociale des sexes.

Pour les victimes de viols, l’agression est rarement sexuelle dans la mesure où l’acte est totalement étranger à leur désir ». Il conclut sévèrement son travail : « Qu’elles soient violentées par les frères, les cousins, les maris, les voisins, qu’elles soient ignorées ou maltraitées par le travail social qui les soupçonne d’être ou de risquer de devenir des prostituées, les femmes et leur perception, sont le manque commun des politiques publiques, en particulier celles qui s’adressent aux femmes et aux hommes des milieux populaires […] Combien de temps faudra-t-il pour que nos politiques publiques, nos formations d’enseignant-e-s et de professionnel-le-s du travail social intègrent la modernité qu’ont apportée luttes féministes et luttes des gays et des lesbiennes ? »… (lire les interviews de Daniel Welzer-Lang, de Malika Nor et d’Emmanulle Piet)

De même, dans un rapport sur la délinquance des mineurs intitulé L’Oppression quotidienne, le sociologue Éric Debarbieux avait récemment évoqué les rapports de force et le machisme ordinaire : « code des garçons », jeux de domination, rites d’honneur, harcèlement physique et moral des plus faibles, violence verbale et sexualisation du discours servant la loi du plus fort et parfois… identification des filles à ces modes de fonctionnement…


[1Dans l’enfer des tournantes, Samira Bellil, Denoël, 2002

[2In Dictionnaire critique du féminisme, Presses universitaires de France, pp. 71-76


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