N° 645 | du 5 décembre 2002 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 5 décembre 2002

Les jeunes et la sexualité dans les cités

Propos recueillis par Guy Benloulou

Pour Daniel Welzer-Lang, sociologue à l’université de Toulouse-Le Mirail et coordonateur d’une enquête sur les filles et les quartiers populaires, le phénomène d’agressions sexuelles a une réalité. Mais cette recrudescence n’est pas le seul fait des banlieues. Il préconise de « donner d’autres exemples de masculinité aux garçons que les modèles virils habituels »

Dans les quartiers sensibles, les jeunes filles subissent-elles de réelles agressions sexuelles de la part des garçons, ou n’est-ce qu’en réalité un phénomène très rare, dont la médiatisation est le résultat d’une stigmatisation des jeunes issus de l’immigration ?

A priori dans l’ensemble des données qu’on peut recueillir, notamment dans l’enquête que nous avons commencée sur les filles et les quartiers populaires, ce phénomène correspond à une réalité. Les filles décrivent une accentuation d’agressions sexistes qu’elles subissent sous différentes formes. Les filles les plus âgées disent que ce phénomène a empiré ces dernières années. Là où il s’agit d’une forme de stigmatisation, c’est dans la généralisation, et l’ethnicisation de la représentation médiatique.

Tous les garçons des quartiers ne font pas subir cela aux filles, et d’autre part ces agressions sexistes ont aussi augmenté dans d’autres secteurs de la société. Notons que le sexisme dans les quartiers prend aussi une autre forme en général peu développée à savoir l’homophobie que développent les adolescents garçons contre ceux qui ne donnent pas des signes redondants de virilité. Sans même parler ici des garçons homosexuels qui bien souvent sont obligés de quitter le quartier.

Ces viols collectifs, appelés aussi « tournantes », sont-ils un phénomène sociétal ?

Le terme de « tournante » est atroce, il s’agit d’un viol collectif. Les viols collectifs dans les quartiers d’habitat populaire, comme dans d’autres quartiers urbains, ne sont pas nouveaux. Ce qui est relativement nouveau, c’est qu’on met le terme de viol aujourd’hui sur ces pratiques d’oppression que font vivre des hommes en groupe contre une ou des femmes.

L’identification des phénomènes de violence sexuelle à des viols, et non plus à des « plaisanteries » tels qu’en parlaient les violeurs que j’ai interrogés il y a une quinzaine d’années correspond à un phénomène social : la prise en compte de l’oppression des femmes dans la description de la société. Y a-t-il plus de viols collectifs aujourd’hui qu’hier ? Difficile de l’affirmer même si on peut en avoir l’impression.

L’hypothèse que l’on pourrait faire sur ces phénomènes de virilisme exercés par des garçons contre des filles, serait une forme de résistance masculine au changement. Des garçons élevés en mâles, en dominants, ne trouvent plus automatiquement les privilèges réservés auparavant aux hommes dans un système patriarcal, notamment par le chômage massif qu’ils subissent. On pourrait faire l’hypothèse que les réactions sexistes et homophobes qu’exercent ces garçons-là sont une forme de réassurance de leur virilité, réassurance que payent cher des femmes dans leur corps et, des hommes. Maintenant n’oublions pas que dans ces mêmes quartiers non seulement des filles utilisent des stratégies collectives et individuelles pour vivre autre chose que la domination masculine, et que des garçons aussi essayent d’avoir d’autres rapports avec les filles. Même si souvent ils sont obligés de les avoir en dehors du quartier.

En quoi ce type de passage à l’acte doit-il interroger le travail social ?

Je pense qu’il serait temps que les travailleurs sociaux et les travailleuses sociales s’interrogent sur la sexuation du social. Le travail social reproduit trop souvent les schèmes virils conformes à la domination masculine : les rapports de force entre hommes, entre éducateurs et jeunes, la négation des paroles et des préoccupations des filles qui manifestent des symptômes beaucoup moins visibles que les garçons. Non seulement le langage pourrait changer - on pourrait parler des éducateurs et des éducatrices - mais plus globalement on devrait faciliter une réflexion sur comment aider les filles à se constituer en collectif pour lutter contre le sort qui leur est fait, une prévention des violences sexistes etc.

À ce propos, il serait intéressant d’intégrer l’acquis de nos recherches : les rapports de domination hommes / femmes sont d’abord structurés dans les rapports de domination hommes/hommes, et dans la socialisation virile et homophobe. Il faut pour faire de la prévention sur les violences sexistes faites aux femmes penser aussi à donner d’autres exemples de masculinité aux garçons que les modèles virils habituels. Là, sauf exception - comme la collaboration que nous avons commencée avec Circuit Jeunes, l’APIAF, la maison de quartier de Bagatelelle, AIDES femmes, etc. à Toulouse - le travail social a du travail à faire sur lui-même.


Selon Malika Nor, spécialiste en sexologie et victimologie et éducatrice auprès d’enfants en grande difficulté, les relations entre les garçons et les filles se sont aggravées. Elle déplore que beaucoup trop de personnalités médiatiques adultes encouragent les délinquants sexuels adolescents par des comportements peu responsables

Les relations entre garçons et filles (adolescents) dans les quartiers dits difficiles semblent aux dires des médias de « masse », extrêmement tendues et violentes sur le plan de la sexualité… Ce phénomène correspond-il à une réalité ou s’agit-il d’une forme de stigmatisation de ces jeunes ?

Dans les quartiers dits difficiles les relations entre garçons et filles (adolescents) sont extrêmement tendues et je pense que la situation s’est aggravée. Ces adolescents ont une vision de la femme très particulière : d’un côté la mère et la sœur — qui ne sont plus forcément respectées comme elles l’étaient il y a quelques années — de l’autre les filles faciles. Je suis persuadée que ce qui atteint notre société, à savoir, le développement de la banalisation de la violence, les images de conflits armés, d’incivilités contre lesquelles nous ne savons comment réagir agissent sur chacun d’entre nous et de façon plus prégnante sur les enfants et les adolescents.

Pour les adolescents, il faut avoir vu un film pornographique pour être un homme et ce fait est devenu un rite initiatique. Depuis trois ans, le marché du « crack », de la zoophilie, du sexe hyper violent, se développe. Des films mettent en scènes des délinquants qui violent toutes les filles qu’ils peuvent séquestrer. Dans les cités difficiles il y avait des codes à respecter pour ne pas être agressé (e) s et on pouvait échapper à la violence si on les respectait, ce qui ne semble pas être le cas aujourd’hui. Ainsi, les filles ne s’habillaient pas de façon trop sexy, du moins dans le quartier, elles ne fréquentaient pas de garçon du « secteur », et ne traînaient pas dehors.

Certaines adolescentes, par identification aux garçons, par crainte ou par mépris d’elles-mêmes, et donc des femmes, adoptent des comportements de « rabatteuses » et se rendent complices de ces viols. En résumé, pour beaucoup de ces délinquants « Si une fille dit oui c’est oui, si elle dit non ça veut dire oui quand même ! »

Il s’agit d’une triste réalité mais il serait très utile de faire autant de place à des reportages et des articles sur les associations et les parents qui se mobilisent pour inverser le cours des choses que celle que l’on réserve à la violence des images. C’est aux adultes de ne pas créer les conditions pour que les garçons traitent les femmes de cette façon.

Ces viols collectifs appelés aussi tournantes sont décrits comme une pratique banale… Quel regard portez-vous sur la façon dont sont relatés les faits, et doit-on y voir un phénomène sociétal ?

Je crois effectivement qu’il s’agit d’un phénomène sociétal dans le sens où ce qui est à la mode aujourd’hui, c’est la vulgarité. Cela fait trop longtemps, à mon humble avis, qu’être branché c’est être grossier. Je suis atterrée de constater que ce qui se rencontrait dans des milieux très défavorisés et violent, devient le langage commun, dans les pubs, à la télé, au travail, à l’école.

En fait les animateurs télé, les couturiers en faisant, soi disant, « du porno chic », les politiques en répondant à des questions sexuelles dans des émissions télé, se décrédibilisent et prennent modèle sur la rue. Alors ! Comment voulez-vous que ces délinquants sexuels cessent leurs actes, puisque tous les encouragent ?

Les enseignants observent, depuis une dizaine d’années, une violence verbale des garçons, inédite vis-à-vis des filles, inspirée des stéréotypes des films X, que l’on peut résumer par : « Une façon de signifier la femme comme un objet sexuel et rien d’autre, et d’affirmer : je n’en ai rien à faire ».

La sexualité humaine nécessite une rencontre. Faire et prétendre le contraire est du registre de la perversion. Les adultes doivent donc éduquer et proposer des références autres et plus constructives, mêmes si celles-ci sont moins porteuses financièrement ou électoralement…


Emmanuelle Piet, médecin, présidente du collectif féministe contre le viol , coordonne le comité de prévention des abus sexuels pour la Seine Saint Denis. Un département pilote au niveau des actions de prévention des agressions sexuelles depuis 1986. Elle plaide pour que les adultes aident les filles et les garçons et leur expliquent que « l’amour n’est pas la loi du plus fort »

La médiatisation du livre « Dans l’enfer des tournantes » et le procès des jeunes d’Argenteuil [1] ont-ils provoqué une prise de conscience de la violence dans les relations entre garçons et filles ?

Je n’en suis pas sûre. Cette prise de conscience existait déjà. L’effet média a plutôt compliqué les choses et ciblé une fois de plus les jeunes des banlieues, surtout ceux d’origine étrangère. Cette médiatisation entre dans la logique politique d’une communication stigmatisante autour des banlieues. Or, le viol collectif existe partout : dans les beaux quartiers, les bals populaires, les grandes écoles…

Quand à la jeune victime d’Argenteuil, elle n’a intéressé personne. Rien n’a été fait pour la protéger. Quand une jeune fille subit un viol collectif et qu’elle porte plainte contre ses agresseurs, on la laisse dans l’établissement scolaire sans prendre de réelles mesures de protection. Cela ne favorise pas l’envie de parler chez les victimes. Heureusement les choses bougent quand même : aujourd’hui on insiste sur le fait que les victimes n’ont pas à avoir honte, contrairement à leurs agresseurs. Il faut que ça continue. Les victimes doivent être protégées dès le dépôt de plainte

De quelle manière débute la violence entre les garçons et les filles ?

Dans la famille. La plupart des jeunes qui subissent ou infligent des violences à un (e) autre jeune voient leur père battre leur mère. Les violences subies par les jeunes filles sont dans 90 % le fait d’un proche : père, ami d’un frère, ami d’un ami… Dans nos actions de prévention, nous montrons comment diagnostiquer la violence potentielle d’un petit ami. Quel comportement peut progressivement amener une fille à perdre le contrôle de la situation ?

Dans un premier temps, le garçon la dévalorise, puis critique sa famille et ses amis pour l’amener à se détacher d’eux, ensuite il l’empêche de sortir, impose un compte joint, provoque un verrouillage financier et fait des scènes de jalousie… À la fin de ce processus, arrive la violence physique. Notre action consiste à aider les filles - et parfois les garçons - à considérer ces abus de pouvoir comme inacceptables, à leur dire que ne pas respecter l’autre dans ses désirs, c’est nier ses droits. L’amour n’est pas la loi du plus fort.

Quelles actions de prévention proposez-vous dans votre département ?

Nous proposons des formations aux professionnels qui désirent monter des actions de prévention auprès d’enfants ou de jeunes : des campagnes de prévention sur les mariages forcés pour qu’ils puissent proposer une permanence d’écoute, un débat, une pièce de théâtre… Nous menons des actions auprès des divers professionnels qui interviennent auprès des jeunes : professeurs, infirmiers et médecins scolaires, assistantes sociales, animateurs, éducateurs… Nous réfléchissons avec eux sur des supports d’animation, développons ensemble les problématiques liées à la violence sexiste, les agressions sexuelles entre adultes (la plupart du temps, les jeunes reproduisent ce qu’ils voient au sein de leur famille). Nous intervenons dans le cadre d’une commission de prévention de la prostitution en formant les professionnels à repérer les personnes en danger et à leur proposer de l’aide.

Pour les actions en collège, nous rencontrons tous les professeurs. Chacun d’eux peut intégrer la question de la sexualité ou de la violence dans son programme. Le professeur de lettres va par exemple proposer des rédactions et analyses à partir de textes très stéréotypés, le prof de maths un travail d’analyse sur les statistiques concernant la violence faite aux femmes, celui de biologie, des cours sur le mécanisme de la reproduction. Nous devons travailler tous ensemble pour que la réflexion sur les relations filles/garçons évolue. De plus, les jeunes doivent sentir une cohérence dans le travail de prévention réalisé par les adultes qui les entourent.


[1En septembre 2002, les auteurs du viol collectif d’une jeune fille de 15 ans à Argenteuil (95) ont été condamnés à des peines allant de 5 à 12 ans de prison


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