N° 770 | du 20 octobre 2005 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 20 octobre 2005

Les centres de formation de l’éducation spécialisée en péril

Propos recueillis par Guy Benloulou

L’éducation spécialisée est traversée depuis quelques années par des courants idéologiques opposés à l’éducation populaire dont elle est issue. Ne risque-t-elle pas, à terme, de perdre de vue son rôle de transformation sociale au profit d’une forme de gestion des populations marginales ? Le point de vue de François Chobeaux, sociologue et formateur aux Ceméa

Quelle analyse faites-vous de la situation de l’éducation spécialisée aujourd’hui, en regard du mouvement de l’éducation populaire et des courants d’idées libérales qui semblent traverser ou toucher ces axes éducatifs ?

Une grande partie de l’éducation spécialisée est issue de l’éducation populaire. C’était l’après-guerre, l’époque des maisons d’enfants, la création de la prévention spécialisée, le recours aux techniques d’animation…

Mais cette époque pionnière où un mouvement social créait et portait des actions et des pratiques, a peu à peu laissé la place à une conception plus professionnelle de la fonction d’éducateur spécialisé. Cette professionnalisation qui était nécessaire, a confiné l’engagement des bénévoles au portage associatif dans les conseils d’administration, ce qui les poussent à considérer les bénévoles « de terrain » soit comme des rivaux, soit comme des individus généreux mais bien peu compétents.

Les derniers avatars des métiers du social renforcent encore plus ces fonctionnements de techniciens spécialistes, coupés des grands déterminants sociaux, culturels, économiques, politiques.

L’espace du politique, puisqu’au fond l’éducation populaire c’est la volonté de transformation sociale par la libération des personnes, me paraît bien peu investi par l’institution éducation spécialisée. Ce qui ne signifie absolument pas que des professionnels ne le prennent pas en compte ; là n’est pas la question.

Evidemment, dans ce relatif vide d’une pensée politique collective il y a de l’avenir pour les grands courants contemporains individualisants. Ces derniers, centrés sur la recherche d’efficacité et de visibilité à court terme, sont pétris de l’idéologie et de l’économie libérale faisant de l’usager un paresseux à cadrer et de l’enfant des cités un futur délinquant potentiel.
Bien sûr, l’éducation spécialisée ne sortira grandie de cette dynamique actuelle qu’en réfléchissant à ses propres évolutions, à moins de souhaiter ne devenir qu’une institution neutre, gestionnaire des malheureux.

Quel regard dès lors, portez-vous sur l’avenir des centres de formation de l’éducation spécialisée ?

Ce que l’on n’appelait pas encore la « branche professionnelle » a su créer sous la tutelle de l’État un appareil de formation original qui articule de façon efficace la clinique de la pratique et la prise de recul théorique. Il est encadré par des formateurs, eux-mêmes praticiens et capables d’accompagner des conceptualisations et d’apporter des savoirs scientifiques.

Ce modèle particulier, propre à la France, est attaqué aujourd’hui de trois côtés.

L’université se positionne de plus en plus clairement sur la formation initiale des professionnels par le développement de nouvelles filières et de nouveaux diplômes. Que devient alors la clinique de la pratique ?

L’Europe entière, où la formation des intervenants sociaux est universitaire, risque de devenir un modèle imposé au titre des harmonisations internationales.

Enfin, des employeurs situés aux périphéries du social créent peu à peu des emplois, des pseudo-métiers appuyés sur de nouvelles certifications développées au mieux dans l’ignorance de l’existant, au pire contre celui-ci.

Ceci sans parler des avatars de la décentralisation des formations aux effets non anticipés, qui vont générer des incohérences régionales et mettent dès aujourd’hui en difficulté les « petits » centres de formation. C’est le cas du réseau des Ceméa dont l’attribution de moyens financiers ne va plus permettre les pédagogies différenciées, les travaux par groupes, les démarches de projets…

Et nous revoilà ici avec la question du politique : la branche professionnelle souhaite-t-elle défendre cette « exception culturelle » qu’est la formation « à la française » des travailleurs sociaux ? On peut en douter car la collectivité publique se désengage du financement de la formation des personnels non diplômés en renvoyant cette compétence aux employeurs.

La branche peut en effet chercher à faire des économies en finançant le moins coûteux : de simples adaptations à la fonction en faisant évoluer le cadre contraignant des conventions collectives, des VAE moins coûteuses et plus rapides que des cursus complets, des sous-diplômes comme le tout récent bac professionnel « services aux usagers » Alors l’absence de position claire, politique, de la branche professionnelle (employeurs et salariés) sur tout cela m’inquiète. Dans cette dynamique, force est de reconnaître que pour les centres de formation l’avenir n’est pas vraiment dégagé.

Dans le cadre des perspectives que vous décrivez, que peuvent apporter des associations comme Erasme pour l’éducation populaire ?

L’association Erasme gère le centre de formation de Toulouse. Ce centre était intégré aux Ceméa de Midi Pyrénées jusqu’en 2004, date à laquelle il est devenu indépendant bien que rattaché aux Ceméa. C’est une formule que les Ceméa, les formateurs du centre, la DRASS et les professionnels de Midi-Pyrénées ont trouvée et construite ensemble pour dépasser intelligemment la crise qui s’était installée.

Erasme est une vraie association, autonome et pleinement responsable, qui fait place aux Ceméa dans son conseil d’administration et qui est membre associé des Ceméa. Des liens clairs et forts existent entre nos deux associations : politiques, pédagogiques, institutionnels et financiers. C’est pour les Ceméa un des moyens pour continuer aujourd’hui à être actifs dans le secteur de l’éducation spécialisée, secteur que nous avons contribué à créer et à solidifier.

Est-ce un modèle d’avenir qui peut être étendu ailleurs ? Nous n’en savons rien. Mais cela nous permet d’avancer ensemble sur le chemin qui lie éducation spécialisée, éducation populaire et éducation nouvelle. Les deux parties sont attachées à ce que ce lien créé ne soit pas que symbolique ou de façade. L’avenir nous dira la validité de ce pari responsable et positif.


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