N° 770 | du 20 octobre 2005 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 20 octobre 2005

L’éducation populaire a-t-elle un avenir ?

Joël Plantet

Thème : Histoire

Fin août 2005 à Amiens, le congrès national des Centres d’entraînement aux méthodes éducatives actives (Ceméa) a élaboré des propositions d’action pour les années 2006 – 2010. Toujours aussi militant, le mouvement d’éducation populaire a rappelé que la laïcité est un enjeu pour les années à venir. Et a également appelé les mouvements d’intervention sociale — comme tous les acteurs de l’éducation — à faire émerger des alternatives aux politiques libérales

Quelques-uns sont arrivés directement du congrès des enseignants Freinet qui, du 19 au 23 août, s’étaient réunis dans les Alpes-Maritimes. Les deux courants présentent en effet de nombreux points communs, jusqu’à justifier une double appartenance pour certains des congressistes : pédagogie se voulant engagement (voire engagement politique, au sens le plus noble du terme), ancrage à gauche, sens aigu de l’innovation, organisation coopérative…

Ici, à Amiens, du 25 au 29 août, quelque six cent cinquante délégués — éducateurs, enseignants, animateurs, formateurs, infirmiers, universitaires, artistes, etc. — d’un des mouvements d’éducation nouvelle les plus anciens, les centres d’entraînement aux méthodes éducatives actives (Ceméa) [1] ont tenté d’élaborer un nouveau projet commun. De multiples forums ont nourri une réflexion collective sur la laïcité, l’Europe, les enjeux de l’école, mais aussi sur ceux de l’éducation spécialisée (Saül Karsz, le 28 août). Des projets ou expériences ont été présentés sous forme de nombreuses mini-expositions ; des films ont été projetés et des ateliers ont montré différents savoir-faire. Des cartes blanches ont été données à des collectifs dans lesquels s’étaient récemment engagés les Ceméa. Des débats se sont déroulés sur telle ou telle question d’actualité précise. Etc. Force était de constater que la moyenne d’âge était relativement vénérable, mais on remarquait fort heureusement, sur le campus universitaire qui accueillait le congrès, la présence de quarante-cinq jeunes européens.

Pour ce qui concerne notre réalité nationale, le constat global n’est guère réjouissant : repli nationaliste et communautariste, remise en cause « profonde et explicite du pacte et du modèle social » fonctionnant depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale pour lui substituer un « modèle libéral conservateur, voire réactionnaire au niveau de la morale et des valeurs »… Mais en quoi ces considérations, éminemment politiques, concernent-elles un mouvement éducatif et pédagogique ?

Plusieurs fronts, et des moyens en diminution

Les impacts du climat actuel sont multiples sur l’action menée et à mener, explique Jean-François Magnin, directeur général adjoint, dans son allocution d’ouverture : d’ores et déjà des mutations fortes se sont opérées « à travers l’évolution des modes de pensée, l’évolution des comportements individuels et collectifs, les changements dans la hiérarchie des valeurs, les choix dans les priorités tant gouvernementales que locales, les modifications dans les rapports de force »

Toutes ces dernières années, les Ceméa ont agi sur plusieurs fronts : développement de projets régionaux culturels et artistiques (d’ailleurs boostés par le débat suscité par le conflit des intermittents du spectacle), travaux de diagnostic et d’évaluation des contrats éducatifs locaux, colloques et journées d’études en partenariat avec les associations territoriales, engagement dans le dispositif emplois-jeunes (avant qu’il n’y soit mis fin) et développement de projets novateurs, qualification de nombreux jeunes animateurs et moniteurs éducateurs…

Outre les actions de formation et d’accompagnement proprement dites, composante essentielle pour le réseau, le mouvement s’est investi avec le ministère de la Jeunesse et des Sports, dans la réforme des diplômes de l’animation et récemment le brevet professionnel. Certains échanges européens et internationaux se sont développés, et trois universités de l’éducation nouvelle ont fonctionné.

Dans le domaine des vacances et des loisirs pour enfants — également champ d’intervention privilégié —, un partenariat « exemplaire » avec la caisse d’allocations familiales devrait aboutir cette année à la signature d’une nouvelle convention. L’enjeu est de taille, les inégalités se creusant. Le taux de départ en vacances des jeunes âgés de 15 à 24 ans connaît en effet depuis quelques années une baisse sensible, et deux chercheuses de l’Institut national de recherche sur les transports et leur sécurité (INRETS) ont récemment étendu le propos en évoquant la situation des préadolescents : « ils constituent un phénomène nouveau et préoccupant si l’on considère que cet âge (9 – 13 ans) est favorable aux apprentissages culturels, à la découverte de l’autre et à la socialisation, rôle traditionnellement attribué aux loisirs ».

Ce dernier constat rejoignant ainsi une des préoccupations de longue date des Ceméa : la revendication d’un droit aux vacances pour tous, la reconnaissance du caractère éducatif de celles-ci sont au cœur du projet du mouvement. Qui déplore toutefois, dans cette rubrique comme dans d’autres, la réduction des moyens et des aides d’utilité publique dévolues aux associations.

De la difficulté actuelle d’être militant

Une assemblée générale réunie le 12 juin 2004 à la Sorbonne avait annoncé que quatre mille personnes étaient considérées comme membres actifs du mouvement. Mais plus largement, le réseau est bel et bien constitué de l’association nationale, à laquelle s’adjoignent toutes les associations territoriales dont les conseils d’administration régionaux mettent en œuvre les orientations à travers un projet régional d’action et de développement (PRAD).

Le rapport d’activités 2004 fourmille d’exemples locaux d’investissement, prenant pour la plupart la forme de formation : cafés pédagogiques, formations d’animateurs, d’éducateurs ou d’assistants de vie scolaire, édition de plaquettes d’éducation à l’environnement ou d’éducation aux médias, participation aux États généraux de la psychiatrie ou aux rencontres nationales Vidéo en santé mentale, etc. D’autres idées sont encore nées par la suite comme par exemple, en septembre 2004, la charte de qualité à destination des élèves comme des adultes, précisant l’accompagnement de la fonction de délégué d’élèves…

Un problème de taille toutefois : alors que les engagements du dernier congrès (Brest, 2001) prévoyaient l’augmentation du nombre de militants et leur formation, il a bien fallu constater que celui-ci ne s’était pas accru ces dernières années : « Nous n’avons pas réussi à associer à nos idées, à nos valeurs, à nos pratiques d’intervention éducative plus de personnes », a reconnu la direction au congrès d’Amiens. « Sans doute y a-t-il un certain renouvellement car un rajeunissement des équipes est perceptible, mais les nouveaux arrivés compensent tout juste les départs. »

Un deuxième objectif devait « développer du militantisme » dans tous les champs d’intervention des Ceméa et non plus seulement dans celui des vacances et loisirs, vivier traditionnel du mouvement : là non plus, l’avancée n’a pas eu lieu. En bref, pas d’adhésions supplémentaires ces quatre dernières années, et des moyens stagnants.

Conservatisme et libéralisme, principaux facteurs d’inquiétude

Par ailleurs, la montée des conservatismes en éducation préoccupe vivement le mouvement d’éducation populaire : « Aujourd’hui, il semble que ce soient la méfiance, la sanction, la toute-puissance et la peur de l’éducateur ou du maître, l’absence de démocratie, la compétition et bien sûr la mise en cause de l’éducation nouvelle qui aient le vent en poupe. »Qui plus est, les mêmes tendances sont, d’après les Ceméa, à l’œuvre dans le domaine de l’éducation spécialisée, « la répression étant de plus en plus préférée à la prévention . Née dans la région Midi-Pyrénées, une association « centrée sur l’éducation spécialisée », dénommée Erasme, est devenue membre associé du réseau Ceméa. Pourquoi ne deviendrait-elle pas membre à part entière du réseau, ainsi que d’autres associations spécialisées sur d’autres champs ?

Si la protection de l’enfance devient cause nationale après quelques grands procès retentissants, estime le mouvement, il reste à progresser dans un certain nombre de dimensions essentielles : « Qu’est-ce qui est mis en œuvre pour mieux coordonner l’action des professionnels, quelle prévention pour que des parents soient soutenus, pour que des enfants soient entendus, pour que des éducateurs, des animateurs, des enseignants puissent être attentifs et disponibles ? »

Autre exemple fort : « La psychiatrie populaire désaliéniste agissant dans la cité et avec la cité, cherchant à comprendre et traiter les causes des maladies, est aujourd’hui caricaturée et marginalisée, quasiment exclue de l’université », alors que les thérapies comportementalistes et cognitives, centrées sur la disparition des symptômes, sont, elles, dans l’air du temps.
Refusant globalement les politiques libérales allant « à l’encontre du développement social et culturel du plus grand nombre » car faisant courir « des risques majeurs à l’éducation et à la formation, à la citoyenneté, à la cohésion sociale, à la vie associative », les Ceméa entendent d’autant plus avoir un rôle de citoyenneté active et de contre-pouvoir, par exemple en animant des débats populaires sur ces questions. Non seulement le projet 2006 – 2010 est censé s’emparer d’un « devoir de résister », mais un appel est lancé aux mouvements « d’intervention sociale, comme à tous les acteurs de l’éducation », pour qu’émergent des alternatives à ces politiques.

Un recentrage politique

L’action du réseau est également internationale. Outils pédagogiques franco-allemands, formations d’animateurs volontaires pour les loisirs des jeunes en Russie, Afrique du Sud ou Roumanie, projet de rencontre de jeunes pour la paix dans les Balkans soutenu par la Commission européenne, formations de cadres de la jeunesse en Afrique, développement d’un institut de formation et de pédagogie nouvelle en Palestine, recherche sur « Violence des jeunes et pertinence de l’éducation non-formelle » menée avec d’autres pays européens, etc. Les Ceméa sont d’ailleurs membres d’un autre réseau, European association of leisure time institutions for children and young people (EAICY, présente au congrès) qui, depuis 1991, fédère soixante-dix organisations européennes.

Actifs aux derniers forums sociaux européens (Florence en 2002, Paris Saint-Denis en 2003), les centres d’entraînement aux méthodes éducatives actives y ont animé des séminaires, tels celui sur le thème Violence et jeunesse : contre la contagion sécuritaire, osons vraiment l’éducatif, et réuni quelques dizaines d’éducateurs en formation pour débattre de l’éducation spécialisée (lire l’interview de François Chobeaux). Mais cet engagement, ancré dans l’actualité, n’a pas toujours été aussi marqué.

Dans les décennies 1950 – 1990, les différents congrès du mouvement revêtaient un caractère plus technique : il y était essentiellement discuté de pédagogie de stages, de tâches à accomplir dans le secteur vacances, de formations professionnelles. Le congrès d’Orléans avait, en 1971, opéré un premier virage en affirmant officiellement l’appartenance au courant socialiste. Mais un autre tournant a été progressivement pris ces quinze dernières années : après les congrès de Strasbourg (1992), Montpellier (1997) et Brest (2001), les participants se sont davantage approchés de l’idée d’une réelle mobilisation pour lutter contre d’éventuelles tentatives de déstabilisation des organisations laïques, tout en adoptant un projet associatif d’action et de développement.

C’est ainsi qu’Amiens cette année (le congrès a lieu tous les quatre ans) s’est proposé d’élaborer un document rassemblant les différents positionnements issus des trois derniers congrès, considérés comme des acquis, et d’en faire un socle commun dont les orientations seront entérinées en assemblée générale, le 3 décembre 2005.

Ce neuvième congrès a donc dégagé ou réaffirmé quelques positionnements : un document de travail, largement distribué aux six cents participants, en rappelait quelques-uns. La laïcité y était présentée comme un enjeu fondamental pour les années à venir, avec pour thèmes associés la mixité et la parité, mais aussi le conditionnement des jeunes au consumérisme. Et un constat : les passerelles entre l’éducation nouvelle et l’éducation spécialisée sont actuelles comme jamais elles ne l’ont été.


[1Nés en 1937, les Ceméa se veulent mouvement d’éducation active — — prenant en compte les personnes dans leur globalité, à tous les âges, dans tous les temps de vie qui sont les leurs —, mais expriment clairement un projet de transformation de la société. Ils ont quatre grands domaines d’intervention : l’école, la culture, le social, les loisirs. Déjà vieille d’un siècle, l’« éducation nouvelle », qui suppose un centrage réel sur le jeune ou l’adulte, mais aussi des formes de travail les plus participatives possibles, n’est, aux yeux du mouvement, toujours pas mise en œuvre.
En 1971, les Ceméa se sont « fortement référés » au courant socialiste ; partie prenante de luttes éducatives, sociales ou politiques, leurs adhérents revendiquent avant tout d’être des militants de l’éducation. La lutte contre la mondialisation et « pour une dimension internationale de l’éducation et des solidarités » est un des combats actuels.
Ceméa - 24, rue Marc Seguin - 75883 Paris cedex 18Tél. 01 53 26 24 24


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