N° 921 | du 19 mars 2009 | Numéro épuisé

Critiques de livres

Le 19 mars 2009 | Philippe Gaberan

Les ambiguïtés du peuple

Gérard Bras


éd. Pleins feux, 2008 (63 p. ; 8 €) | Commander ce livre

Thème : Sociologie

Le peuple méritait-il vraiment que soixante-trois pages lui soient consacrées ? Voilà une notion en apparence si simple et si évidente que la lecture se promettait à coup sûr d’être facile et rapide. Pourtant l’auteur, Gérard Bras, fin connaisseur de la chose publique (la res publica en latin) avertit d’emblée son lecteur, par le titre et par une toute première phrase d’introduction, qu’il n’y a guère de notion plus ambiguë que celle-là. Car le peuple, si souvent évoqué dans les discours, est une notion sans objet réel ; ou pour être plus précis, le peuple n’a pas de réalité par lui-même. Il prend corps par le biais de déterminants extérieurs à son existence propre telles que l’édification d’un corpus juridique, l’acceptation d’une délégation de pouvoir et l’émergence d’un sentiment d’appartenance à une unité commune.

Et c’est bien là où l’affaire se complique puisque tous ces déterminants, rappelons-le extérieurs au peuple lui-même, ne peuvent surgir que si une masse d’individus non encore considérés comme formant une entité pouvant s’appeler peuple, leur donne vie. La notion de peuple s’auto-fabrique en quelque sorte par une succession de passages repérés permettant le glissement de l’intérêt individuel au souci du collectif, du groupe au clan, de la foule à l’assemblée de citoyens. Le peuple, entendons par là celui qui détient une autorité souveraine sur les affaires d’une nation, est donc un objet politique qui secrète les conditions de son émergence avant son émergence propre. Supprimez les conditions de la démocratie et le peuple n’a plus d’existence en tant qu’objet politique.

Mais à quoi bon tout ce charabia ? La question qui vient inévitablement à la lecture de ce petit ouvrage est donc aussi vertigineuse que le texte lui-même : à quoi cela sert-il de savoir d’où le peuple tire sa légitimité ? À suivre l’air du temps et à écouter toutes les déclarations de ces hauts responsables politiques et médiatiques qui clament haut et fort qu’il ne sert à rien de penser, il serait en effet tellement plus facile de décréter que ce petit livre est inutile (lui et tant d’autres d’ailleurs qui coupent les « cheveux en quatre »), et qu’il ne sert vraiment à rien de se casser la tête ainsi pour comprendre d’où vient le peuple et ce qu’il représente.

Or en approchant une notion en apparence aussi banale que celle de « peuple », Gérard Bras montre l’urgence à renouer avec une véritable formation politique des individus appelés à composer une nation. Et la leçon vaut pour les travailleurs sociaux. Car il semble révolu le temps où ces derniers venaient à leur métier en ayant acquis et développé une certaine conscience politique et puisaient en celle-ci les sources de leur engagement… Il y a toute une éducation au politique à reprendre et ce petit ouvrage de Gérard Bras est une belle introduction.


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