N° 639 | du 24 octobre 2002 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 24 octobre 2002

Le surendettement cache une souffrance

Propos recueillis par Katia Rouff

Thème : Endettement

Arnaud de La Hougue, sociologue, forme depuis 20 ans des travailleurs sociaux sur le thème du surendettement. Il explique pourquoi le problème des personnes surendettées dépasse largement la gestion et même la dimension économique et comment la difficulté financière est souvent un cri de détresse adressé à la société pour dire la difficulté à y vivre.

Quelles difficultés psychosociales peuvent cacher un comportement déraisonnable vis-à-vis de l’argent ?

Le manque de reconnaissance sociale représente la première des difficultés. La personne qui en souffre a l’impression de ne pas avoir réussi socialement par rapport à sa famille et à ses amis. Elle peut compenser cette frustration par l’achat d’une voiture ou d’une maison, alors qu’elle n’en a pas les moyens. C’est l’histoire de Monsieur X., technicien, père d’un jeune apprenti. Les frères de Monsieur X. sont tous cadres. Il a honte de sa situation sociale, s’achète une belle maison pour leur ressembler et se surendette. Quelquefois ce sont les adolescents qui demandent des vêtements de marque à leurs parents pour avoir l’impression d’exister. Certains parents cèdent, même s’ils ont peu d’argent, pour avoir l’impression d’être de « bons parents » qui ne frustrent pas leur enfant.

Vous parlez aussi des personnes qui compensent par les achats un manque d’amour

Ces comportements surviennent souvent après une rupture amoureuse, comme pour Danaé, bachelière, fonctionnaire, mère de deux enfants, qui chaque fois qu’un amant la quitte réalise un achat onéreux. Sa famille a ainsi trouvé dans la cave 4 télévisions, 3 micro-ondes et un lave-vaisselle, encore emballés. Elle a demandé sa mise sous tutelle financière. On observe aussi souvent ce comportement à la suite d’un deuil, comme cet homme de 40 ans, qui après le décès de sa mère, s’est mis à faire des dépenses excessives en les cachant à sa femme. La famille s’est retrouvée surendettée. Il s’agit parfois d’un amour qu’on achète, parce qu’on a peur de le perdre, comme cette vieille dame qui pense garder l’amour de ses petits-enfants en leur offrant des cadeaux très chers.

D’autres fois, l’achat cache un sentiment de culpabilité : des parents peuvent réaliser des dépenses excessives à la suite du décès d’un enfant. La dépense aide à remplir un vide affectif ou à gérer la culpabilité : on se punit par le surendettement. Le manque de réalisme face à la dépense est parfois lié à une dépression. Des psychiatres répertorient d’ailleurs la dépense compulsive comme une maladie qui nécessite un traitement antidépresseur.

La souffrance qui pousse au surendettement peut-elle cacher un traumatisme ancien ?

Oui. Le surendettement cache très souvent une souffrance. Depuis deux, trois ans les travailleurs sociaux reçoivent de plus en plus de témoignages de personnes surendettées ayant subi des violences, voire un inceste dans leur enfance. Cela rejoint les conclusions d’une étude menée par le monde bancaire dans les années 70 pour le scoring – technique pour éviter les mauvais payeurs –. Les statistiques montraient que les personnes « à risque » financièrement consommaient des médicaments (tranquillisants et laxatifs) et avaient vécu des traumatismes précoces. L’étude concluait que ces traumatismes se traduisent à l’âge adulte par des problèmes financiers. W de Carvalho, psychiatre à Sainte-Anne, soutient que la dépense excessive est un appel au secours.

Le rapport au temps s’est transformé : « On achète une croisière avant d’avoir gagné l’argent nécessaire » écrivez-vous. Quelles conséquences cela entraîne-t-il ?

L’argent est devenu abstrait, tout-puissant et disponible comme Dieu jadis. Certaines personnes projettent sur lui leurs souffrances, leurs difficultés et leurs espérances. En face, le monde commercial sait parfaitement utiliser les défauts de leur cuirasse et les piéger. « Vous pouvez satisfaire vos désirs tout de suite, pourquoi attendre ? », proposent les organismes de crédit. Les personnes les plus vulnérables ne comprennent pas forcément que ces réserves d’argent sont des crédits à 17 %. Dans notre société, les personnes se sentent souvent isolées et ne savent pas forcément demander conseil. De plus, l’argent reste un sujet tabou dont on ne parle pas. Lorsqu’une conseillère en économie sociale et familiale (CESF) analyse le budget d’une famille, elle découvre les relations du couple, celles entre les parents et les enfants, elle peut déceler des problèmes d’alcoolisme, de dépendance au jeu… la relation à l’argent dévoile beaucoup de nous.

Vous écrivez : « L’intérêt de la dette est d’être facteur de lien social ». Pourquoi ?

En caricaturant un peu, je dirais que le fait d’avoir des dettes permet de recevoir des courriers d’huissiers mais surtout de rencontrer quelqu’un qui écoute. Il n’y a pas beaucoup de gens capables d’écouter, à part le coiffeur pour dames, le psychologue et le travailleur social. En principe ce dernier écoute sans juger. Les travailleurs sociaux observent souvent que les personnes qu’ils reçoivent ne se mettent pas à parler d’argent avant d’avoir sorti leur « paquet ». Si la dette permet d’avoir une relation avec un créancier, elle permet aussi de tenir son rang dans la société de consommation. Exclu de la consommation, on peut se sentir exclu de la société. Pour obtenir un crédit, il faut être accepté par un préteur, donc être considéré comme digne de confiance. Il s’agit déjà d’un lien.

Comment le travailleur social peut-il déceler une difficulté autre qu’économique dans un cas de surendettement ?

En étant ouvert à l’idée que le surendettement peut cacher une souffrance. Si la conseillère en économie sociale et familiale se contente simplement d’aider les gens à faire leurs comptes ou l’assistante sociale de débloquer une aide financière, ce sera souvent insuffisant. Mais pour aller plus loin, il faut que les intervenants sociaux soient prêts à entendre cette souffrance cachée. Pour cela, il faut qu’ils aient eux-mêmes réfléchi à leur rapport à l’argent, sinon ils vont manquer de liberté pour écouter l’autre et risquer de projeter sur lui leurs propres angoisses.

Dans vos formations, vous proposez aux travailleurs sociaux de travailler sur leur génogramme. En quoi cela consiste-t-il ?

Il s’agit de réaliser son arbre généalogique sur trois générations sur une grande feuille de papier et de repérer tout ce qui touche à l’argent. Le génogramme permet de voir les répétitions, les ruptures, les traumatismes parfois, liés à notre histoire familiale. Des conseillères en économie sociale et familiale remarquent que dans leur lignée maternelle, les femmes sont toutes de bonnes gestionnaires, ce qui n’est peut-être pas étranger au choix de leur formation.

D’autres constatent que dans leur famille, on dilapide l’argent par dépendance au jeu ou à l’alcool. Une conseillère a raconté que dans sa famille, assez pauvre, on l’envoyait chaque fin de mois acheter du pain à crédit. Étant la cadette, elle allait émouvoir la boulangère qui ne refuserait pas le crédit. Seulement, à sa grande honte, la commerçante critiquait la famille devant les autres clients. Dans son travail de conseillère, ses réactions face aux usagers en difficulté financière auraient pu être colorées par cette histoire si elle n’avait pas eu conscience de la honte éprouvée à l’époque.

Vous préconisez aussi une formation à l’approche systémique.

Oui, car elle permet d’étudier les relations à l’argent au sein d’une famille. Chaque membre a des désirs et s’efforce d’obtenir une part de l’argent familial pour les satisfaire : le gamin veut un scooter, le père une inscription au club musculation, la mère aider sa mère invalide… Prendre en considération le système qui joue dans la famille est très intéressant. Comment va-t-elle s’organiser pour la gestion des dépenses ? En fonction de quelles priorités ? Qui apporte l’argent ? Qui le gère ? Dans les situations de surendettement, les travailleurs sociaux observent souvent un manque de communication dans le couple ou dans la famille par rapport à l’argent.

On peut se demander si les dépenses excessives ne sont pas le symptôme d’un malaise. L’approche systémique va donner au travailleur social le réflexe de ne pas se contenter de ce que lui dit un membre de la famille mais l’inciter à regarder le fonctionnement de la famille. Il ne faut pas oublier qu’en cas de passage devant la commission de surendettement, la famille va devoir gérer les dépenses avec un « reste à vivre », souvent minime qu’elle va devoir utiliser au mieux.


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