N° 979 | du 1er juillet 2010 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 1er juillet 2010

La résilience, une valeur sûre ?

Joël Plantet

Thèmes : Maltraitance, Résilience

Lorsqu’elles sont dévastatrices, les empreintes initiales de nos vies sont-elles irréversibles ? Certainement pas. Même abusé et maltraité, l’enfant n’est pas l’otage passif de ses traumatismes précoces, et encore moins un adulte en miniature. Un consensus – plutôt récent en France – semble s’être édifié sur ce point. Mais la notion, récemment introduite en France, de « résilience » est-elle inattaquable ?

En 1936 (trois quarts de siècle !), Paul Claudel écrivait déjà, dans L’Élasticité américaine, qu’« il y a dans le tempérament américain une qualité que l’on traduit là-bas par le mot resiliency, pour lequel je ne trouve pas en français de correspondant exact, car il unit les idées d’élasticité, de ressort, de ressource et de bonne humeur. » En métallurgie, un métal est considéré comme résilient lorsqu’il développe une capacité interne à retrouver sa forme initiale après avoir reçu un choc. Transposée à l’être humain, la résilience se définira donc par la faculté de rebondir malgré des traumatismes, des épreuves, des chocs, des abus. Plus pointu encore, pour le neuropsychiatre Boris Cyrulnik – qui a popularisé le terme dans son bouquin Un merveilleux malheur (éditions Odile Jacob, 1999) –, ce sera la capacité pour un enfant maltraité à se développer, à réussir, en refusant le statut de victime. Bref, se reconstruire envers et contre l’adversité. Les exemples célèbres de personnalités ayant fait ce travail sont légion.

Dans Cicatrices, long-métrage de 90 minutes, Gabriel Gonnet présente quatre portraits et itinéraires de personnes qui ont su, chacune à leur manière, se reconstruire après un traumatisme majeur. Dans Maurice et Marianne [1], documentaire de 52 minutes, le réalisateur approfondit le parcours de deux résilients, et revit avec eux, avec émotion mais sans tomber dans le pathos, les rencontres et éléments déterminants de leur « renaissance », commentés et analysés par Boris Cyrulnik. Maurice Roth a été caché pendant plus d’un an dans un grenier après la déportation de ses parents. Enfant hypersensible, il a pu s’en sortir grâce à son imagination. Il est aujourd’hui un peintre célèbre en Israël et a écrit deux livres sur son histoire. Marianne Gumy, martyrisée par sa mère et abusée sexuellement par son père, a dénoncé ses parents et provoqué son placement en foyer à 9 ans et demi.

Après un parcours difficile jalonné de dépressions, elle a créé l’association ASADE pour aider les gens qui ont vécu le même traumatisme qu’elle. « La douleur que ces personnes portent, impossible à dire avec des mots, s’exprime de façon vitale à travers la peinture, souligne le réalisateur, cela les aide à se reconstituer, à retrouver une intégrité. » Les deux autres portraits sont ceux de Sébastien Serrière, devenu champion d’Europe de Handisport après avoir perdu sa jambe à 20 ans, alors qu’il était déjà cycliste de haut niveau, et enfin, des enfants des rues de Colombie, « récupérés » par une école de cirque de haut niveau (Circo para todos) échappant ainsi à la violence de la rue et à un avenir de délinquants. En affirmant que « l’individu n’est pas réductible à ce qu’il a vécu », que l’on peut aussi prendre en compte sa formidable capacité à rebondir, que la reproduction de la maltraitance n’est pas une fatalité, que « les personnes qui ont souffert peuvent devenir de bons aidants, le concept de résilience remet en cause les pratiques professionnelles dans le champ social », ajoute le réalisateur.

Il s’agira de garder, ou de retrouver, un équilibre émotionnel minimal, la faculté de ne pas être envahi par son malheur et de pouvoir construire un projet de vie. On imagine bien que certains facteurs, individuels et sociaux, peuvent favoriser cette auto protection : mieux vaudra évidemment savoir s’adapter, disposer d’un certain potentiel de créativité, voire d’un peu d’humour, d’un réseau de soutien social, de bons tuteurs de développement ou d’intégration à un groupe que le contraire… Concept éminemment optimiste, il accrédite l’idée que les pires carences affectives d’un enfant peuvent ne pas se solder obligatoirement par des difficultés d’insertion relationnelles plus tard. Qui plus est, les obstacles, même graves, rencontrés pendant l’enfance, peuvent, au contraire, aider à grandir. En somme, la résilience fait voler en éclats la notion de déterminisme individuel et social.

Travail auprès des parents

Certes, la loi de 1989 relative à la prévention des mauvais traitements a marqué un tournant. De même, une petite décennie plus tard, la loi du 17 juin 1998 relative à la prévention et à la répression des infractions sexuelles ainsi qu’à la protection des mineurs a participé de cette prise de conscience. C’est l’époque aussi où le bizutage a été considéré comme pouvant être une violence inadmissible et constituer un délit spécifique. Mais de l’avis de nombre d’observateurs, un bon bout de chemin restait à parcourir en la matière, entre autres, par l’institution scolaire. Plusieurs outils – guides, cellules d’écoute, numéro Azur – ont commencé à se mettre en place sur la question ; une convention fut signée avec l’institut national d’aide aux victimes et de médiation (Inavem) afin que les associations d’aide aux victimes puissent s’impliquer durablement dans l’accompagnement.

Un réajustement du regard et des pratiques, donc. Lors d’un colloque joliment intitulé La résilience : le réalisme de l’enfance, organisé en 2000 par la Fondation pour l’enfance, Ségolène Royal, alors ministre déléguée à la Famille et à l’Enfance, s’était montrée particulièrement séduite par le concept, qu’elle avait alors défini comme l’un des chantiers majeurs de son ministère : « Une approche qui refuse de passer du malheur inaudible, qui était jadis la règle, au malheur obligé, qui serait l’inéluctable destin de ceux qui ont souffert. » L’action en la matière, qu’elle soit thérapeutique, associative ou politique, constituait « le meilleur parti pris, le seul qui respecte, en chaque enfant blessé, les chances de l’adulte à venir ».

Dans un reportage télévisé de Daniel Karlin projeté lors de cette rencontre, le jeune Guillaume, qui avait été maltraité, avait rappelé l’importance de l’accompagnement dans la durée : « On est perdu, il n’y a plus de nord, plus de sud, on ne sait plus qui on est. » Une pédopsychiatre avait, dans la même perspective, souligné l’importance du travail avec des parents qui auront du mal à protéger leurs enfants tant qu’on ne leur aura pas donné quittance de ce qu’ils ont eux-mêmes vécu pendant leur enfance. Dans certains pays d’Amérique latine, les travailleurs sociaux s’emploient à reconstruire une « casita », une petite maison, pour chaque enfant maltraité ou victime de fait de guerre : en premier lieu les fondations, puis les murs porteurs, les portes, les fenêtres et enfin le toit…

Question de regard ?

Le regard porté par le professionnel est essentiel : luttant contre le découragement qui peut l’étreindre dans certaines situations, il adoptera résolument le pari du potentiel de reconstruction à réactiver plutôt que de river l’enfant à son malheur présent. « La plasticité des enfants est immense, et l’irréparable, quelqu’abominables qu’aient été les sévices subis, n’est jamais définitivement commis si du moins l’on ne consent pas à ce qu’il en soit ainsi », précise Ségolène Royal. Dans ce même discours, elle avait osé un parallèle avec ce que l’on nomme « l’effet Pygmalion » qui fait de l’exigence et de l’ambition explicitement conçues par un enseignant (ou les parents, ou un éducateur) pour un jeune un facteur déterminant de réussite effective. Elle avait dénoncé les fausses représentations d’un certain déterminisme « fait de mauvaise vulgarisation sociologique et psychologique, épris de reconduction sans espoir ». En effet, nombre de ce que l’on a nommé des « réussites paradoxales » ont démenti, parfois de manière éclatante, des diagnostics défaitistes, des pronostics d’échec scolaire, imputé de manière ultra-simpliste à l’appartenance à une classe sociale par exemple. En effet, la précarité, le surendettement, la pauvreté, sont autant de maltraitances sociales (à laquelle, de même, il n’y a aucune raison de se résigner).

Dans un entretien à Siné Hebdo (17 février 2010), le neuropsychiatre éthologue, auteur à succès, Boris Cyrulnik rejoint cette idée en définissant des « tuteurs de résilience » (lire le témoignage de Roberte Colonel), à savoir « des profs qui déclenchent quelque chose chez un gamin, sans même s’en rendre compte », en s’appuyant de fait sur des interactions précoces qui motivent le désir de comprendre… Plus loin, refusant le cliché « selon lequel les enfants maltraités deviennent des parents maltraitants », il le qualifie même de « criminel » : « Plein de gosses, témoigne-t-il, m’ont dit : cette phrase a massacré ma vie bien plus que les coups de mon père et de ma mère. » Établissant la comparaison avec les très jeunes enfants que l’on avait sortis des décombres après les bombardements et qui, selon Anna Freud, devenaient très vite altruistes et partageaient leur gamelle, Cyrulnik pense que les enfants maltraités « deviennent attentifs aux autres ».

Un concept piégé ?

La résilience serait donc hautement consensuelle… Pas tant que ça. En 2003, s’était tenu en Espagne le cinquième congrès international des concepts, dans lequel des universitaires de toutes origines avaient mis en garde contre certaines manipulations dissimulées sous un langage communément admis. Ainsi, l’engouement actuel pour la résilience cacherait-il un génial tour de passe-passe ? Dans un numéro du Monde diplomatique d’août 2003 intitulé « Résilience » ou la lutte pour la vie – Ces mots qui polluent la pensée, le psychanalyste Serge Tisseron avait estimé que cette notion, qui est aux Etats-Unis « une vertu sociale associée à la réussite » était devenue en France une forme individualiste de richesse intérieure, l’art de cultiver son propre rebond. Le but, dénonce-t-il, n’est plus d’apporter à chacun « l’eau courante, des logements salubres, la démocratie et un travail digne », mais… la résilience ! Et il y a ceux qui rebondiront, les autres pouvant, eux, s’adresser aux psychologues, psychiatres et autres tuteurs.

Dénonçant l’ambiguïté du terme – qui « masque le caractère toujours extrêmement fragile des défenses développées pour faire face aux traumatismes » –, Tisseron estime que dans le domaine de la résistance psychique aux traumatismes, « tout peut toujours basculer de manière imprévisible ». Alors « la résilience est peut-être belle comme une perle, mais elle n’est jamais solide […] On a pourtant toujours tendance à la considérer comme un fait acquis. » Or, un traumatisme peut être évoqué répétitivement ou, à l’inverse, enfermé dans un placard psychique… Certains de ces mécanismes, estime Tisseron, contribueront à renforcer la capacité d’affirmer ses choix personnels, tandis que d’autres pousseront à une adhésion inconditionnelle à un groupe…

Enfin, l’ancienne victime d’un traumatisme pourra parfois « rebondir » aux dépens de son entourage : le psychanalyste explique avoir rencontré dans sa pratique clinique des personnes semblant avoir surmonté de graves traumatismes d’enfance, « pourtant, leur haine à l’égard de leurs parents ou de leurs éducateurs maltraitants reste intacte et ne demande qu’à être déplacée vers un ennemi que leur groupe leur désigne. » Il en appelle donc à la plus grande prudence avant « de ranger sous un même vocable des phénomènes qui résultent autant de l’environnement que des possibilités psychiques propres à chacun ». Pourquoi ? Tisseron frappe fort en concluant : l’usage qui est fait aujourd’hui du mot résilience « paraît correspondre au mécanisme le plus problématique et le plus trompeur, à savoir un clivage soutenu par un lien social capable d’ensommeiller, pour un temps indéterminé, le monstre tapi au creux de personnalités meurtries ». Pour le moins, un avis à contre-courant.

Nouvellement introduit dans le domaine de la psychologie, le mot lui-même a fait polémique : n’existe-t-il pas un risque de faire émerger une nouvelle doctrine, avec ses règles, ses méthodes, des gourous et ses héros ?

Bonne distance

Quoi qu’il en soit, il n’est pas anodin de constater que l’époque qui a connu l’explosion du concept en France — il y a dix ans — s’est simultanément intéressée, de fait, à deux fronts : d’une part la sensibilisation croissante aux droits de l’enfant, la prévention et la révélation des situations de maltraitance était particulièrement à l’ordre du jour pour éviter que « nulle complaisance » (comme il aurait pu en exister dans les décennies précédentes) ne soit plus admissible. En même temps, avertissaient les défenseurs de la résilience, il fallait veiller à ne pas écraser les enfants « sous le poids de la cause, à ne pas alourdir leur fardeau du poids de nos hantises ». Une bonne distance, donc, à trouver, entre d’une part les ravages du secret et d’autre part ceux d’une exposition excessive. Les groupes de parole des réseaux d’écoute et d’accompagnement ont été encouragés à partir de cette idée.

En 1925, dans son roman Manhattan transfert, l’écrivain américain John Dos Passos avait dressé un tableau littéraire du centre de New York au premier quart du XXe siècle, en s’intéressant à des individus d’origines et de conditions différentes dont les vies s’entrecroisaient : avocat, politicien, journaliste, danseuse, marin, etc. Le narrateur observait : « Le seul élément qui puisse remplacer la dépendance à l’égard du passé est la dépendance à l’égard de l’avenir. »


[1Ces deux documentaires sont produits par La Cathode