N° 979 | du 1er juillet 2010 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 1er juillet 2010

Un parcours de résilience

Mariette Kammerer

Thème : Résilience

Roberte Colonel, abandonnée puis maltraitée pendant son enfance, a pu malgré tout se construire, psychiquement et affectivement, en s’appuyant sur des « tuteurs de résilience » de qui elle a su se faire aimer.

Un beau parcours de résilience que celui de Roberte Colonel, qui retrace son histoire et son combat dans un livre – Où es-tu Maman ? (lire la critique) –, un témoignage dans lequel elle s’est lancée à 58 ans, après avoir lu Un merveilleux malheur de Boris Cyrulnik.

À l’origine il y a l’histoire de sa mère, Eliane Duval, orpheline de mère à huit ans, et enceinte de Roberte à seize ans. On est en 1940, Eliane est trouvée dans un café en compagnie d’un soldat allemand. Elle est mineure et son père, prévenu, ne vient pas la rechercher. C’est ainsi qu’elle est placée en institution et accouche dans une maternité de l’Assistance publique. La jeune mère s’occupe bien de son bébé et quand la petite Roberte est placée en famille d’accueil à l’âge de dix mois, elle la suit à la campagne où elle trouve un travail et un logement pour continuer à voir sa fille aussi souvent que possible, toujours sous la tutelle de l’Assistance publique.

Eliane se rend à Paris pour demander au géniteur – un français – de reconnaître l’enfant. L’Assistance publique considère ce départ comme une « fugue » et lui interdit de revoir sa fille avant sa majorité. Roberte a alors dix-huit mois et sa mère dix-huit ans. Eliane cherche la protection de son père qu’elle suit en Allemagne où il doit partir pour le Service de travail obligatoire.

Elle écrit à l’Assistance publique : « Je n’abandonne pas ma fille, je reviendrai la reprendre dès ma majorité. » Pourtant, à trois ans, Roberte est considérée comme abandonnée et devient pupille de l’Etat. Elle perd le nom de sa maman pour qu’elle ne puisse pas la retrouver. Elle est placée dans une famille d’accueil dont la mère, meurtrie d’avoir perdu vingt ans plus tôt son fiancé à la guerre, va déverser sur Roberte toute sa haine des Allemands et la maltraiter pendant des années… Punitions, gifles, privations, humiliations, insultes, « ce qui me détruisait le plus, c’était les mots, quand elle me traitait de sale tête de boche, et traitait ma mère de putain, dans ces moments-là, je ne pouvais pas répondre mais je suppliais intérieurement maman de revenir. »

Mais sa maman ne reviendra pas, sans que Roberte sache jamais pourquoi. Et elle restera dans cette famille jusqu’à quatorze ans, puis ira en internat poursuivre des études. Ce n’est que bien plus tard, à plus de cinquante ans, que Roberte découvrira, dans ses recherches, toutes les lettres que sa mère envoyait à l’Assistance publique, à chaque anniversaire, pour demander que sa fille lui soit rendue. Elle y évoque des cadeaux, que Roberte n’a jamais reçus. Il reste une lettre, envoyée pour ses vingt et un ans, que Roberte n’a jamais retrouvée.

Précieux bagage de sa mère

Comment Roberte, abandonnée, brimée, rabaissée depuis son plus jeune âge, a-t-elle pu se construire tant bien que mal, se marier, avoir deux enfants, un métier, et ne pas sombrer définitivement dans la dépression, l’autodestruction, la mort psychique ? «  C’est sans doute que maman a dû me donner beaucoup d’amour et me dire beaucoup de belles choses pendant mes 18 premiers mois de vie. » Un temps court mais assez long pour ressentir qu’on a de la valeur, qu’on est précieuse et que l’on peut être aimée.

Même si elle n’en a plus la mémoire consciente, cette relation fondatrice avec sa mère a permis à Roberte de se forger une estime de soi qui lui sera indispensable pour se faire aimer des bonnes personnes. Ce bagage maternel lui a fait croire en elle et lui a permis d’aller vers les autres, de mobiliser ces fameux « tuteurs de résilience » qui l’aideront à se construire. Parmi ces tuteurs il y a eu le père de la famille d’accueil. « Il me réconfortait quand ma mère nourricière me traitait mal, il me disait des mots gentils, j’avais de l’importance à ses yeux, j’étais sa fille. »

Par ces paroles, cet adulte confirme à la petite fille que l’injustice qu’elle ressent est légitime, qu’elle ne mérite pas ces mauvais traitements, ces privations, que ce n’est pas elle qui est méchante mais que c’est sa mère nourricière qui est mauvaise. Il permet ainsi à Roberte de ne pas développer une image d’elle-même trop négative et de ne pas croire tout ce que sa marâtre dit sur elle. En donnant à Roberte des bonbons en cachette de sa femme, ce père nourricier lui apprend aussi que l’on peut résister.

Tuteurs de résilience

Mais d’avoir cet allié n’empêche pas Roberte d’être malheureuse et de souffrir au quotidien de ce rejet permanent. « Dans le village, les filles de l’Assistance étaient coupables de tous les maux, on n’était pas aimées. » À cinq ans, l’Assistance publique la trouve chétive et l’envoie en préventorium. Les religieuses qui s’occupent d’elle sont gentilles, aimantes et la respectent. Nouveau tuteur de résilience, elles lui font retrouver la santé et le sourire. « Je voulais être comme les autres et j’étais réceptive à toute tendresse. » Roberte se fait baptiser et devient ainsi une enfant de Dieu, comme les autres petites filles. Une religieuse devient sa marraine. Ce baptême, puis cette adoption symbolique, qui ne destitue en rien sa maman de naissance, la rendent plus forte et fière de sa filiation.

De retour à la ferme, Roberte va mieux. Elle profite des longues promenades avec son père nourricier, dans la campagne environnante, à contempler le paysage, main dans la main. Son père nourricier incarne alors un idéal masculin, un modèle d’homme, dont toute petite fille a besoin pour construire son identité de femme, et qui lui permettra plus tard d’aller vers les hommes. Il lui propose aussi un idéal paternel : « J’ai grandi dans l’admiration du général de Gaulle, que mon père nourricier adulait, il incarnait la résistance ». Un idéal de résistance que Roberte reprend bien sûr à son compte.

Une autre rencontre décisive dans son cheminement sera celle d’une institutrice, en fin de primaire : « Elle s’intéresse à moi alors que j’étais mauvaise élève et me met au premier rang, se souvient-elle, c’est pour lui faire plaisir et pour que mon père nourricier soit fier de moi que je commence alors à travailler à l’école. » Devenue bonne élève, Roberte est cependant orientée, par défaut, vers des études courtes. Elle proteste et résiste. Là encore, la jeune fille saura s’attirer la sympathie et la complicité de la directrice de l’établissement, qui, trichant un peu avec le règlement, plaidera en sa faveur auprès du directeur de l’Assistance publique, afin qu’elle soit réorientée vers une filière qui lui plaît.

Roberte est maintenant adolescente. À dix-sept ans, alors qu’elle est au lycée technique de couture, elle rencontre Gérard, fils d’un riche notable, qui sera son premier fiancé et un fameux tuteur de résilience. « Je m’étais cousue une belle robe et rien ne laissait deviner que je venais de l’Assistance publique, se souvient-elle, notre relation a duré trois ans malgré le désaccord de son père et du directeur de l’Assistance publique qui plaçait chez ce riche exploitant bon nombre de gamins ! »

Une belle revanche sur la vie. La fin de cette relation sera très douloureuse pour la jeune femme, la séparation de l’être aimé faisant écho à son vécu d’abandon. Elle s’en remettra néanmoins et rencontrera quelques années plus tard son mari, Roger, dernier tuteur de résilience, avec qui elle aura deux enfants.

L’écriture, recherche de vérité

« Je n’ai pas cherché à retrouver Maman car mon mari ne le voulait pas et le directeur de l’Assistance publique m’en a dissuadé. C’est mon fils aîné qui, à ses 18 ans, a fait des recherches et découvert que Maman était morte. » Il faudra attendre encore des années pour que Roberte, lancée dans l’écriture de son livre, consulte son dossier à l’Assistance publique. « J’ai découvert à ce moment-là que Maman n’a pas voulu m’abandonner, dans un sens c’est réconfortant mais c’est aussi révoltant, injuste, ça nous a détruits toutes les deux. » Roberte a poursuivi son enquête pour connaître la vérité, fouillant les archives, rencontrant les personnes qui ont connu sa mère.

L’écriture de son premier livre a été vitale pour elle et récompensée par quelque 350 lettres de lecteurs. Elle écrit ensuite un roman, Le sac à Dos [1] et vient de terminer un manuscrit intitulé Mon identité volée, dans lequel elle règle ses comptes avec l’Assistance publique. « J’avais besoin de crier ma douleur contre cette institution qui a broyé des milliers de vies. » Car être résiliente n’empêche pas de souffrir et d’être marquée à vie. « Après toutes ces années j’ai gardé le réflexe de me taire, de rester à ma place, de penser que je suis moins bien que les autres. » Et chaque année pour la fête des mères, Roberte écrit une lettre à sa Maman dont elle a fait transférer la tombe près de chez elle.


[1Éditions Grand Caractère


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