N° 596 | du 8 novembre 2001 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 8 novembre 2001

La psychanalyse peut-elle aider les travailleurs sociaux ?

Anne Catal

Thème : Pratique professionnelle

Des assistantes sociales, éducateurs, conseillères en économie sociale et familiale et autres acteurs du terrain d’un Département de la région parisienne se réunissent pour évoquer leur travail auprès des usagers. Ces réunions sont animées par des psychanalystes. Parmi les professionnels concernés, il y a les pour et les contre, sachant que ceux qui y participent sont tous volontaires et payés par leur employeur. Explications et témoignages

Des groupes d’analyse de la pratique professionnelle existent depuis 1992. Ils sont ouverts à tous les travailleurs sociaux de ce conseil général qui en font la demande ainsi qu’à leur encadrement. Les participants (dix à quinze personnes maximum) se retrouvent avec un psychanalyste expérimenté dans l’animation, durant six mois, au rythme d’une demi-journée par semaine. Qui est à l’origine de ces groupes ? Comment se sont-ils constitués ? Qu’est-ce qui peut conduire des psychanalystes à s’intéresser ainsi au social ? Aucun thème n’étant défini ou préparé à l’avance, quel est donc l’objet des rencontres, la teneur des échanges ?

Attardons-nous, dans un premier temps, sur les propos des deux psychanalystes, intervenants actuels de cette formation, Franck Heilmann et Jean Lombardi. « C’est une assistante sociale devenue responsable de formation, explique Franck Heilmann, qui a créé ces groupes : un espace de réflexion semblait nécessaire pour les travailleurs sociaux, trop pris dans l’action et dans leur implication dans la relation à l’usager. Elle a proposé à un psychanalyste de sa connaissance de démarrer les groupes. Nous sommes intervenus plus tard, lorsqu’il nous a proposé de prendre le relais ».

« Le social, relève Jean Lombardi, intéresse tout le monde et représente l’engagement de l’individu dans la cité, sa manière de s’y situer. La psychanalyse n’est pas en dehors de la société. Nous ne souhaitons pas rester cloisonnés dans notre discipline : un registre de savoirs n’a de sens que s’il est confronté à d’autres registres de savoirs qui lui sont extérieurs et qui l’enrichissent. Bien sûr, le social et la psychanalyse, ce n’est pas la même chose. Le travailleur social a ses outils, nous avons les nôtres. Nous n’abordons pas les personnes avec les mêmes outils mais nous nous occupons des personnes de la même façon ».

« Nous souhaitons, souligne Franck Heilmann, permettre aux travailleurs sociaux de s’interroger sur ce qu’est une attitude professionnelle. Nous entendons des participants nous dire : nous souhaitons prendre du recul, nous investir moins vis-à-vis de l’usager. Ce n’est pas vis-à-vis de l’autre que nous devons prendre de la distance pour nous investir pleinement. C’est vis-à-vis de l’idée que nous nous faisons de l’autre et de l’autre en difficulté. Après tout, l’autre est un inconnu ; nous pensons que c’est un semblable et qu’il fonctionne comme nous, mais ce n’est pas vrai. Très souvent, l’usager est dit en souffrance et c’est en fonction de cette souffrance que le travailleur social veut l’aider. Le travailleur social ne se rend pas compte qu’il entretient ainsi une attitude d’aliénation qui fait difficulté pour la personne, ne lui permet pas d’évoluer, de sortir d’un système d’assistanat. Nous avons vu des situations totalement renversées lorsque le travailleur social a pris conscience de l’effet d’image qu’il plaquait sur ses interlocuteurs ».

« Ce qui nous intéresse, appuie Jean Lombardi, c’est comment le professionnel se positionne vis-à-vis de l’usager. C’est une caricature de fonctionnement, mais le travailleur social peut choisir de répondre à chaque demande, en fonction des dispositifs existants. Arrivé au bout d’une série de demandes, l’usager ne comprend pas pourquoi le travailleur social ne peut plus l’aider. Et il n’a pas été aidé finalement puisqu’il a été entretenu dans un système de demandes ».

Franck Heilmann et Jean Lombardi sont rémunérés à la vacation par le conseil général. Leur intervention peut cesser à tout moment de leur propre fait ou sur décision de l’institution. « Notre implication dans ce type de formation, note Jean Lombardi, est personnelle et politique. Nous sommes conscients de ce que notre démarche met en jeu, du fonctionnement dans lequel nous intervenons et du travail que nous faisons. Nous ne sommes pas là pour répondre au politique, satisfaire le système administratif ou donner bonne conscience aux élus. Nous mettrions fin à ce travail s’il était récupéré à des fins contraires à l’orientation que nous lui donnons ».

Pourquoi donc l’institution accrédite-t-elle ces groupes depuis neuf ans ? N’est-ce pas un alibi pour elle, permettant de masquer le manque réel de recherches et d’innovations de sa politique sociale ? « Oui, confirme Jean Lombardi, nous sommes un alibi pour l’institution mais elle ignore en quoi consiste cet alibi. Le conseil général a le sentiment de faire quelque chose pour ses travailleurs sociaux mais il ne sait pas ce qui se passe dans ces groupes. Des travailleurs sociaux interrogent le fonctionnement de l’institution, leur place dans celle-ci et le travail qu’ils font. Nous sommes là aussi pour soutenir ce type d’interrogations, les faire se développer, s’actualiser ».

« Le travail social, reprend Franck Heilmann, tire son origine de la Convention de 1793. Il ne doit pas être vu comme une charité, ni entretenu comme tel. C’est pourtant cette dimension-là qui est toujours évoquée par les travailleurs sociaux ; c’est étonnant. Le travailleur social devrait pouvoir aussi faire entendre aux usagers qu’ils sont peut-être pris dans une machine sociale qui les contraint mais qu’ils ont aussi le pouvoir de se manifester ».

« Chacun, ajoute Jean Lombardi, a ses questions strictement personnelles au regard d’une pratique, d’une implication politique. L’important c’est d’être compétent dans sa fonction et de savoir en répondre. Je me souviens d’une situation évoquée par une conseillère en économie sociale et familiale dans un des groupes. Sa hiérarchie exigeait d’elle qu’elle instruise une demande de subvention pour une famille. Le groupe a réfléchi sur ce que cette professionnelle proposait ; elle a pu soutenir sa position qui n’allait pas dans le sens que l’on tentait de lui imposer. Si le professionnel n’est pas à même de se permettre de penser, c’est contre lui qu’il va retourner les contradictions de l’institution et de la société. Pris dans des effets de discours, il ne saura plus où il est ou bien il se laissera porter par ce discours. Il vaut mieux, me semble-t-il, savoir à quoi on s’oppose, comment on fonctionne dans un ensemble, plutôt que se laisser submerger ».

Et si nous nous intéressions, maintenant, aux témoignages des travailleurs sociaux ayant vécu ces groupes d’analyse de la pratique professionnelle ? (lire également l’interview d’Ignacio Garate Martinez)

« J’avais besoin de faire le point sur ma pratique, expose Laurie, en la confrontant à celles d’autres collègues. Est-ce que la manière dont je travaillais convenait ? J’ai pu voir, grâce à cette formation, comment je fonctionnais. Je ne me sens plus culpabilisée lorsque je suis amenée à dire non aux usagers, dans la mesure où je peux donner un sens à ce non et l’expliquer à l’intéressé. Parfois, vous êtes phagocytée par l’histoire des personnes parce que vous êtes dans la compassion, dans la haine ou tout autre sentiment. Et là, le psychanalyste vous aide vraiment parce qu’il vous pointe certaines choses ; vous pouvez être plus dégagée de votre ressenti et plus objective pour aider l’autre. Nous parlions, parfois, dans le groupe, de généralités, de la mondialisation, du fonctionnement de la société etc. ; c’était très théorique, intéressant, mais comment raccrocher cela au terrain ? Je préférais parler des situations qui nous posaient problème, de notre pratique, du terrain ».

« Cette formation, témoigne Brigitte, donnait une autre dimension à notre travail. J’ai appris à aborder les situations avec un peu moins d’affectivité. Dans le social, on voit de tout et on en prend aussi plein la figure. Les travailleurs sociaux sont les personnes à qui l’on peut parler mais ils ont besoin d’un exutoire pour exprimer leurs difficultés. J’ai aussi compris que nous devions cesser de dépenser une énergie folle pour répondre à la demande de l’usager. La question que celui-ci a posée, ce n’est finalement peut-être pas ça. Il y avait peut-être autre chose derrière ; mais parfois il n’a pas le temps de le formuler puisque vous lui avez déjà répondu ».

« L’intervenant était très bien, affirme Marc, il avait beaucoup à nous apprendre sur le social. Mais les participants étaient trop nombreux. Et puis, ils voulaient des solutions immédiates, ils attendaient du psychanalyste qu’il leur dise ce qu’ils devaient faire. Un travailleur social, en particulier, monopolisait la parole en étant toujours, soit dans la plainte, soit dans l’anecdote. Son attitude, confortée par des participants bloquait la discussion. Ces derniers lui disaient : « Mais pourquoi n’as-tu pas utilisé tel ou tel dispositif ? Pourquoi ne l’as-tu pas orienté vers telle ou telle structure ? » ; ils ne tiraient pas d’enseignements de la situation. Ce n’était pas constructif, cela tournait aux discussions classiques entre travailleurs sociaux ».

« Notre groupe rassemblait des assistantes sociales, des conseillères en économie sociale et familiale, une directrice de crèche » souligne Sylvie. « En nous côtoyant régulièrement, nous avons appris à mieux nous connaître. Nous nous vivions souvent comme des ennemies, retranchées derrière nos spécificités. Les travailleurs sociaux ne savent pas travailler en équipe et pourtant ils ont tout intérêt à le faire. J’ai pu mieux appréhender le rôle de la directrice de crèche, les contraintes auxquelles elle doit faire face vis-à-vis de la hiérarchie, des salariés et des familles. Je n’ai jamais été gênée dans ce groupe ; des choses très personnelles s’y sont pourtant dites. Mais le psychanalyste évitait les dérapages. Un travailleur social n’aurait pas été dégagé de ça. Cette formation m’a apporté beaucoup de liberté : je me suis sentie mieux professionnellement et cela a eu des répercussions positives sur ma vie personnelle et familiale.

Nous avons un bon encadrement technique au conseil général, mais notre hiérarchie n’est pas prête, ni formée à entendre nos difficultés. Elle veut des gens qui ne posent pas de problèmes. Nous ne pouvons pas énoncer nos faiblesses, dire que nous en avons assez parce que tout le service serait angoissé par les répercussions possibles. Dans beaucoup de situations, vous devez vous débrouiller seule. Et votre service exige qu’il y ait une réponse. Ce que j’ai appris, c’est que justement, il n’y a pas toujours de réponse possible et que ce n’est pas si mal qu’il n’y ait pas de réponse ».

Certains, qui ont choisi de ne pas suivre ce type de formation, ont accepté de nous confier également leurs points de vue ou leurs réserves.

« Moi, j’ai trouvé un autre espace de réflexion en me syndiquant » expose Nadia. « En participant à des instances officielles, à des rencontres avec des élus, j’ai vu comment se construit une politique sociale. Je fais très bien le lien entre l’usager qui vient nous voir, nous-même qui sommes pris dans cette politique sociale complexe et les choix politiques qui sont posés. Je mesure ce qui relève de ma responsabilité et ce qui n’en relève pas. Je vois des collègues qui, n’ayant pas cette analyse, sont en difficulté. Ils veulent absolument apporter des solutions aux problèmes des usagers ; cela leur est insupportable de ne pas y parvenir. Ils ne considèrent pas les personnes comme étant capables d’agir sur ce qui leur arrive ».

« Je n’éprouve pas le besoin de participer à ces groupes » explique Évelyne. « J’ai de l’expérience. Je peux faire appel à mon encadrement, à mes collègues lorsque je souhaite être conseillée à propos de situations difficiles. J’accueille régulièrement des stagiaires ; les échanges avec les étudiants sont très riches et ce regard extérieur me permet aussi d’interroger ma pratique ».

« Je ne pense pas qu’il soit indispensable que ces groupes soient animés par des psychanalystes, estime Samia, des psychologues y suffiraient. La démarche psychanalytique est trop investigatrice. Nous traitons des difficultés concrètes des usagers (de leurs problèmes financiers, de logement, d’insertion, etc.) ; c’est notre réalité de plus en plus. J’oriente les personnes vers des psychologues ou je sollicite des conseils auprès de ces professionnels, lorsque cela me paraît opportun et nécessaire ; mais, mon rôle n’est pas de traiter les problèmes psychologiques des usagers ».

Alors, pour ou contre l’existence de groupes d’analyse de la pratique professionnelle ? Les travailleurs sociaux interviewés s’accordent à dire qu’il est bien que ces groupes existent et qu’ils doivent être maintenus parce qu’ils n’ont pas ou peu de lieux de parole institués et que l’exercice de leur profession s’avère de plus en plus difficile. Ces groupes constituent une opportunité dont ils peuvent se saisir ou pas. Bien sûr, les témoignages évoquent des moments d’échanges très riches et constructifs mais aussi des moments d’ennui ou lourds de plaintes ou de révoltes. Bien sûr, il y a des obstacles à éviter et des écueils à contourner, dans la conduite de ces groupes ce qui n’est pas toujours le cas. Ces groupes fonctionnent comme tous les groupes humains, ni mieux, ni moins bien. Et c’est la liberté de chaque travailleur social d’y participer ou pas. Heureusement !


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