N° 596 | du 8 novembre 2001 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 8 novembre 2001

Institution : analyser la pratique, au service de l’usager

Propos recueillis par Guy Benloulou

« La psychanalyse est faite pour dire que ce dont j’ai besoin n’est pas forcément ce que je demande, et que ce que je demande je n’en ai pas forcément besoin. ». Entretien avec Ignacio Gárate Martínez, psychanalyste, superviseur analyste dans des services et des établissements

Que pensez-vous du recours aux psychanalystes par des « instances politiques » pour superviser des groupes de travailleurs sociaux ?

Ce type de supervision ou de groupe de contrôle pour des travailleurs sociaux n’est pas nouveau. La pratique de l’écoute psychanalytique s’est toujours inscrite dans le champ social. Cependant sa finalité ne peut pas être la normalisation sociale. Alors, si un conseil général en tant qu’institution politique, dotée de pouvoir territorial, ordonnait la présence d’un psychanalyste pour superviser le travail social, ce serait une dérive intolérable dans la mesure où cela donnerait au psychanalyste une fonction d’expert « super-savant » qui pourrait dire aux travailleurs sociaux ce qu’ils doivent faire ou la manière dont ils doivent agir avec leurs usagers. J’espère que ce que les conseils généraux veulent faire c’est seulement financer cette pratique dans les institutions dont ils gèrent le budget. La fonction du psychanalyste dans les institutions n’est pas celle d’un expert. Les travailleurs sociaux ont une pratique qui s’adresse à des populations qui sont dans le besoin.

Mais, pour autant, cela ne veut pas dire que ce soient des spécialistes du besoin ; certes, ils peuvent apporter parfois aux exclus du bonheur minimum garanti, de quoi manger, ou un logis, ou une bonne éducation afin qu’ils redeviennent ce que l’on appelle « normal » et qui consiste à sortir de la marge, ou plutôt à se rapprocher du bord d’une marge plus tolérable au regard des autres. Mais il me semble, je veux croire, qu’il existe pour les équipes de travail social une place à faire pour la demande. Cette demande est tapie derrière le besoin et ne s’exprime plus par la parole, elle passe par la haine du corps que l’on maltraite jusqu’au bord de la demande impossible, du besoin absolu, jusqu’au bord de la mort.

En conséquence la fonction du psychanalyste est d’ouvrir leur écoute à une demande au delà du besoin, les accompagner dans la croyance qu’il n’y a pas d’homme condamné à la répétition du malheur. Cependant, la rencontre d’un psychanalyste en dehors du champ clos de la cure, peut donner lieu à une sorte de fantaisie qui touche à l’image du psychanalyste, à ses silences, à la « super-vision » de cette oreille idéale, meilleure que les autres. Si tel était le cas, ces séances toucheraient au narcissisme des praticiens qui se verraient tout à coup devant ce « convive de pierre », qui écoute sans rien dire et produit, par sa présence immuable, un fantasme de voyeurisme tout-puissant qui les condamne au silence.

De mon point de vue, la mise en œuvre d’une écoute psychanalytique avec une équipe de travailleurs sociaux, dans une institution, fait appel à une connaissance des institutions et du travail social qui ne doit pas être superficielle. C’est pourquoi il me semble que les psychanalystes dits « confirmés » doivent continuer de s’y risquer. Ce ne peut pas être un lieu de dégrossissage de l’écoute des jeunes psychanalystes en mal d’analysants. J’ai écrit, il y a quelques années, un ouvrage qui s’intitule : « L’institution Autrement, vers une clinique du travail social » où je tente de montrer, en m’inspirant de mes conversations avec François Tosquelles, Michel De Certeau et les Mannoni, mais aussi de mon expérience du travail en institution, comment elles peuvent s’organiser en « lieux », et les différentes valeurs que chacun de ces lieux fait prendre à la parole, si leurs limites sont garanties. Le psychanalyste qui accepte ce travail devrait posséder une lecture de l’institution ; il pourra ainsi séparer les lieux de la parole des praticiens, de ceux de la parole des usagers.

C’est-à-dire, pour prendre un exemple, séparer ce qui touche au renforcement de la confiance et de l’enthousiasme des praticiens (le renforcement de leur Moi blessé par le manque de gratifications professionnelles), et ce qui renvoie à l’ouverture nécessaire à ce qui n’a pas été écouté par le professionnel de la parole de l’usager (ce que le praticien refoule dans son écoute). Pour ma part, je crois qu’il ne s’agit pas de venir en supervision pour faire une analyse des pratiques avec un psychanalyste et pour en sortir ragaillardi ; en revanche, la demande peut sembler légitime lorsque la parole de l’usager se trouve dans une telle compacité qu’on ne sait plus ce que l’on entend.

Cette analyse des pratiques est-elle alors au service des travailleurs sociaux ou à celui des usagers ?

Le travail d’analyse de la pratique en institution est évidemment au service de l’usager, mais celui-ci sera d’autant mieux écouté et entendu que le travailleur social se sentira plus ouvert pour l’entendre. Si le travailleur social se rend capable de se vider de lui-même pour recevoir une autre parole, au delà des préjugements.

Ne risque-t-on pas pourtant de psychologiser le travail social ?

C’est un danger, en effet, et il y aurait un aspect ridicule à vouloir que tout soit « psy ». Mais ce n’est pas l’affaire de la psychanalyse : je ne crois pas que la psychanalyse soit une « psychologie ». La psychanalyse est une pratique de la parole qui vise une ouverture destinée à interrompre la répétition du même (souvent en termes de souffrance). Le rôle de la psychanalyse en institution serait de permettre de dire que la vie d’un être humain ne se résume pas à ses besoins même lorsqu’on est SDF, clochardisé, ou dans l’extrême souffrance de la maladie mentale ou physique, il reste une place pour la demande, le désir du superflu.

Notre société semble avoir accepté sans discussion l’utilitarisme comme principe éthique ; par exemple, il faudrait étudier le latin parce qu’il sert à mieux intégrer la structure de la langue, ou les principes logiques, mais pas pour le plaisir gratuit de la culture. L’éthique utilitaire fonctionne aussi dans le champ du travail social. Tel éducateur disait : « J’ai obtenu une aide à un jeune, mais si j’avais su que c’était pour s’acheter des baskets Nike, je ne l’aurais pas fait ». Or, de quel droit un travailleur social peut-il réduire une personne à ses seuls besoins ? Pourquoi n’y aurait-il pas de place pour la gratuité, pour le superflu ? Je crois que le travail social doit faire une place à la parole désirante, quelle que soit la situation de besoin ou de nécessité où se trouve un citoyen. La psychanalyse est faite pour dire que ce dont j’ai besoin n’est pas forcément ce que je demande, et ce que je demande je n’en ai pas forcément besoin.

C’est très important dans un moment de notre société où l’imagerie médicale et les progrès des neurosciences, risquent de réduire le soin psychique au besoin. Par exemple, traiter, sans écoute, les signes cliniques de la dépression, revient à supprimer chez le déprimé la possibilité de faire le deuil de sa tristesse, or, c’est à travers le deuil que l’on peut reconstruire une scène où l’on désire vivre à nouveau. Il convient de préserver le savoir-faire des équipes de travailleurs sociaux et des infirmiers de la santé mentale, qui se sont formés à l’écoute de l’amour de transfert, alors que les médecins subjugués par la magie de leurs nouvelles techniques risquent de l’oublier.

Cependant ce type de supervision est-il formateur pour le travailleur social et utile pour l’usager ?

Si la supervision était un « plus » cela voudrait dire que l’on remplirait quelque chose, que l’on entasserait… Or, écouter c’est laisser la place à l’autre pour que sa parole prenne vie, redevienne créatrice, se ressource dans la créativité de l’enfance, aurait pu dire Maud Mannoni. L’écoute de ce qui se passe à notre insu n’est pas un « plus », c’est une traversée et une perte, et c’est dans ce passage et dans cette perte, que l’on garantit le respect de la parole de l’usager.

En ce sens, sans doute est-ce une expérience formatrice pour les travailleurs sociaux, mais il ne faudrait pas la réduire à un savoir quantifiable ou évaluable, comme à l’école et à l’université. Je crois que la supervision est un lieu pour donner forme à une clinique du travail social, une clinique qui se transmet à travers la distance qu’un praticien peut prendre avec sa propre pratique en la nommant et en même temps, c’est la consistance de cette clinique du travail social qui est une garantie pour l’usager ; la garantie que sa parole prendra une valeur renouvelée, en dehors d’une moralisation lénifiante au nom de son « Bien ».


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