N° 594 | du 25 octobre 2001 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 25 octobre 2001

« La lutte contre l’illettrisme est un combat politique »

Propos recueillis par Katia Rouff

Thème : Illettrisme

Entretien avec Alain Bentolila professeur de linguistique générale à la Sorbonne

Quelles sont les carences dans la prise en charge de l’illettrisme en France ?

La première concerne le déficit de formation pour les formateurs. Le dévouement ne manque pas, le bénévolat existe, malheureusement, les pouvoirs publics ne veulent pas comprendre que pour un adulte, apprendre ou réapprendre à lire, à écrire et souvent à maîtriser le langage est infiniment plus difficile que pour un enfant au cours préparatoire. L’adulte illettré s’est forgé une représentation sociale de la lecture et de l’écrit : c’est souvent « le monde des autres ». Travailler avec des personnes en difficulté, c’est en premier lieu faire le point sur leurs représentations, dénouer un peu le malentendu qu’ils ont noué avec la langue écrite et orale. C’est une affaire compliquée. Ce sont des adultes, avec une vie pendant laquelle ces questions « Qu’est-ce que parler ? Qu’est-ce qu’écrire ? Qu’est-ce que lire ? Que suis-je là dedans ? » sont restées sans réponse. Un enfant de six ans n’a pas tout ce questionnement et s’il noue des malentendus avec la langue, ils seront plus immédiatement visibles.

La culture que se construit un individu est fonction de ses lectures, de son écriture, de l’écoute des autres et ainsi de la fréquentation de gens très différents de lui. La mémoire culturelle est tout ce que nous avons emmagasiné et organisé : ce que nous avons appris à l’école, mais aussi tout ce que nous avons lu, entendu ; c’est cette culture à la fois commune et singulière qui nous rend « intelligent », qui nous permet d’avoir une prise sur le monde. Moins on a lu et écrit, moins on a entendu et dit des choses à des gens différents, plus cette mémoire culturelle est pauvre. Il ne s’agit pas de stigmatiser des adultes qui ont subi une sorte d’enfermement culturel, une privation du droit à aller vers les autres par la langue, par l’écriture, par la lecture. Au moment où l’on va leur proposer d’entrer dans l’écrit, ils sont souvent en insécurité de langage et possèdent une mémoire culturelle étrangère au monde de l’écrit, et ceci rend très difficile cet apprentissage ; les accompagner dans cette reconquête linguistique exige autant de dévouement que de professionnalisme.

Comment avez-vous mesuré le taux d’illettrisme en France ?

Nous avons, dès 1994, installé des observatoires dans les prisons et constaté que 28 % des détenus étaient illettrés. Une enquête nationale sur le RMI, entre 1992 et 1995, a montré que l’illettrisme touche 33 % des bénéficiaires. Nos dernières analyses montrent qu’il y a en moyenne 9,6 % de jeunes de 17 à 18 ans en difficulté de lecture et encore plus d’écriture, soit 70 000 jeunes par an qui ont passé 12 à 14 ans à l’école. On pouvait espérer que nos hommes politiques en feraient une priorité nationale. Pas du tout ! Le phénomène de l’illettrisme a contre lui deux défauts : d’une part il suppose une action longue, complexe et coûteuse ; de l’autre, il risque de mettre en cause les fondements mêmes de l’école de la République. Autant de raisons pour parler de tout autre chose : des ordinateurs qui sont censés sauver les gens de l’ignorance, de l’apprentissage des langues régionales… Rares sont les femmes ou les hommes politiques capables de prendre des décisions nécessaires en acceptant de n’en pas tirer les bénéfices dans le temps de leur mandat.

Comment les travailleurs sociaux peuvent-ils repérer l’illettrisme ?

A l’occasion de notre enquête sur le RMI, nous faisions passer des tests aux bénéficiaires et nous regardions si les dossiers remplis par les assistantes sociales comportaient une notification particulière concernant l’écriture et la lecture. Seul un dossier sur 6 faisait l’objet d’une remarque. Ce n’était pas du manque d’intérêt ou de l’incompétence. Les assistantes sociales pensaient simplement que le bénéficiaire du RMI avait d’autres problèmes à résoudre que d’apprendre à lire et à écrire. Nous avons beaucoup discuté avec elles pour leur montrer qu’il est difficile de s’insérer socialement sans savoir lire, écrire et avec un langage mal maîtrisé. Bien sûr, ces personnes avaient des problèmes de santé, de logement, de survie ; bien sûr les assistantes sociales avaient raison lorsqu’elles disaient que savoir lire et écrire n’était pas une condition de survie immédiate. Mais pour autant, les travailleurs sociaux ne peuvent négliger ce problème ni au plan du repérage, ni à celui de l’orientation. Ils doivent évidemment bénéficier dans ce domaine d’une formation sérieuse et continue.

N’est-ce pas délicat de demander à un usager s’il sait lire et écrire lors d’un premier entretien, ne souhaite-t-il pas le cacher ?

C’est toute la question du recensement par déclaration. Dans la plupart des pays, les seules mesures de comptage de l’illettrisme sont réalisées lors du recensement. A cette occasion, on pose la question alors qu’on sait qu’un tiers des personnes n’admettent pas se trouver en situation d’illettrisme. C’est un inconnu qui pose la question, les personnes ne savent pas ce qu’il va faire de cette information ; et de fait, elles préfèrent souvent dire qu’elles n’ont pas de problème. De plus, s’auto-évaluer est difficile, une personne qui sait écrire son nom va répondre qu’elle sait écrire. Si elle sait lire les noms des rues près de son domicile, elle peut penser qu’elle sait lire… En ce qui concerne les agents sociaux, certains d’entre eux considèrent que faire passer des tests serait une forme de flicage.

N’aurait-on pas conscience du handicap que représente l’illettrisme ?

C’est une question très compliquée que j’appelle « La culturisation de l’illettrisme ». Qu’est ce que l’illettrisme ? Ce concept désigne aussi bien des personnes qui se débrouillent à peine pour identifier des mots inconnus, que des personnes qui rencontrent des difficultés pour lire, comprendre et réagir sur un article simple de journal, un fait divers. Ce concept accepte aussi bien des personnes qui ne savent pas renseigner un questionnaire simple que ceux qui peinent à écrire une lettre administrative. Cependant l’illettrisme dans ses différentes dimensions rend la vie difficile voire impossible à ceux qui ont noué avec la langue orale et écrite des malentendus pendant leur apprentissage. On va me dire que cette définition n’est pas très scientifique et on n’aura pas tort. Dans ce large continuum que constitue l’illettrisme, on va trouver des personnes capables de lire des phrases simples mais incapables de lire des phrases connectées logiquement, d’autres qui rencontrent des difficultés avec la chronologie, avec les anaphores…

Mais l’ensemble de ces difficultés diverses, entrecroisées, gâchent la vie de ces personnes. Leurs difficultés écrites ou orales ne leur permettent pas d’agir avec suffisamment d’efficacité sur leur propre vie quotidienne, dans leurs rapports aux autres, à l’administration, à l’information. De plus, l’illettrisme, dans sa diversité, les rend vulnérables aux discours sectaires, intégristes et extrémistes. Cette idée est pour moi très importante. Et que l’on ne m’objecte pas : « Il ne suffit pas de savoir lire pour n’être pas sensible aux discours intégristes ». Bien évidemment ! Il est de parfaits lettrés qui sont d’infâmes salauds. Mais celui qui n’a pas la maîtrise du langage oral et écrit sera plus vulnérable qu’un autre à un texte ou à un discours intégriste. Parce qu’il n’a pas appris à analyser, à démonter des arguments, il n’a pas la capacité de mettre en cause l’information qu’on lui impose. Les personnes illettrées ne sont pas simplement des personnes qui ne peuvent pas remplir seules leur feuille de Sécu, elles ont aussi du mal à maîtriser la lecture d’un tract, à débusquer les allégations sans fondements, les amalgames, l’illogisme d’une démonstration.

Que souhaitez-vous dire aux travailleurs sociaux ?

Je pense que la lutte contre l’illettrisme ne peut se réduire à un aspect purement technique et pédagogique, on ne peut pas la dissocier d’une conviction politique. Je n’accepte pas qu’un certain nombre d’individus vivant en France soient exclus de la cité, qu’ils ne puissent pas jouer leur rôle de citoyen et qu’ils soient vulnérables face aux discours sectaires mais aussi aux mensonges politiques. Attacher de l’importance à l’illettrisme ce n’est pas stigmatiser ou mépriser certains citoyens, c’est attacher de l’importance à leur destin social. Ça n’efface certes pas les urgences de survie, mais pour autant la maîtrise de la langue écrite et orale est indispensable pour exercer ses responsabilités sociales et politiques ; elle seule peut garantir autonomie et adaptabilité professionnelles.


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