N° 594 | du 25 octobre 2001 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 25 octobre 2001

Comment la formation lutte contre l’illettrisme

Katia Rouff

Thème : Illettrisme

Être illettré représente un handicap majeur qui concerne une personne sur dix en France. L’association Passeport Pluriel propose à un public de jeunes adultes de maîtriser ne serait-ce qu’un tout petit peu de cette sacrée langue écrite sans laquelle il est si difficile de s’insérer socialement et professionnellement

« Que nous disent les personnes illettrées à propos de leurs difficultés à apprendre ? Elles invoquent avant tout le manque de mémoire », observe Claire Wery, responsable de formation à l’association Passeport Pluriel [1]. « Je pense plutôt qu’il s’agit d’un manque d’attention à soi, à la tâche, aux consignes ou au contexte de travail », poursuit-elle. L’attitude d’une personne analphabète – qui n’a pas eu l’occasion d’aller à l’école – et d’une personne qui y est allée, mais qui n’a pas pu entrer dans la langue écrite, est bien différente. La personne analphabète n’est pas nécessairement gênée de ne pas savoir lire et écrire parce qu’elle vit ou a vécu souvent dans un pays de langue orale où le taux d’analphabétisme est important. Ses proches sont bien souvent dans la même situation. Elle abordera la situation d’apprentissage avec beaucoup d’enthousiasme.

Ce n’est pas le cas d’une personne illettrée, qui elle souffre de sa situation. Ses proches et amis savent souvent lire et écrire et elle vit sa situation sur le mode de la honte et du repli. Pour elle, le mécanisme de l’apprentissage ne s’est pas mis en place, elle est restée sur le quai, elle a regardé le train partir, dès le CP ou le CE1 [2]. « D’après la majorité des témoignages, elle s’est sentie reléguée en fond de classe, le rythme d’apprentissage des autres élèves étant beaucoup plus rapide. À partir d’un certain moment, elle n’a plus osé dire qu’elle n’avait pas compris. Un mécanisme d’auto-exclusion s’est mis en place pour ne pas avoir trop à souffrir. Cela se manifestait par un jeu présence-absence : physiquement je suis là, mais je ne suis pas vraiment là, je m’absente mentalement ». Il ne s’agit pas pour autant du réflexe d’un enfant qui rêve parce qu’il s’ennuie et se raconte des histoires imaginaires.

Non, l’enfant se met dans une bulle, ne gêne personne, ne se révolte pas et parfois fuit la classe et fait l’école buissonnière. Le professeur ne s’adresse bientôt plus à lui. « L’enfant se trouve comme anesthésié au niveau de l’imaginaire, comme s’il avait un voile devant les yeux, cela se perçoit encore à l’âge adulte ». Les mécanismes opératoires qui rendent la lecture et l’écriture possibles (comparaison, déduction, vérification d’un travail…) ne sont pas arrivés à se mettre en place. La situation de ces enfants est d’autant plus inconfortable qu’ils se sentent étrangers dans leur propre langue. Parfois, cette situation reproduit un fonctionnement familial. « Des jeunes nous racontent avec douleur, comment à la maison on parlait de choses importantes en leur présence mais sans s’adresser directement à eux, sans leur demander leur avis, un peu comme s’ils faisaient partie des meubles et que seule comptait l’opinion de leurs frères et sœurs. Cette difficulté à entrer dans une relation d’échange, de dialogue et de négociation persiste à l’âge adulte ».

Commencer une formation à 20, 30 ou même 40 ans, c’est prendre un vrai risque : celui de réveiller la douleur d’enfant d’avoir été mis de côté, marginalisé, peu ou pas soutenu dans son apprentissage. C’est aussi sortir de sa zone de sécurité et d’habitudes répétitives, de gestes toujours semblables, de parcours à travers la ville répétés à l’infini de peur de se tromper, de montrer que l’on n’a pas compris, de perdre la face en quelque sorte. Et plus encore, c’est intuitivement oser affronter que se redessine autrement la carte des relations dans le couple et dans la famille. « Même si chacun dit qu’il est difficile d’avoir toujours à demander son chemin, d’être accompagné dans ses démarches professionnelles, de faire remplir par un proche ses papiers ou écrire ses lettres – même confidentielles – qu’on le veuille ou non, la situation d’illettrisme peut être confortable. Alors, se former, c’est aussi devoir assumer un peu plus, être davantage responsable et oser se montrer plus indépendant. Cela demande un réel courage qu’il ne faut pas sous-estimer. Cela demande aussi de la part des proches, de renoncer à l’image qu’ils se faisaient du conjoint (e), du fils ou de la fille ».

Pourquoi la formation ?

Si chaque histoire de vie est toujours unique, les formateurs de Passeport Pluriel observent quelques constantes dans les profils et les parcours des personnes qui entrent en formation. Pour les jeunes adultes, de 17 à 26 ans, le déclic se produit souvent à la suite d’un échec aux tests pour entrer dans une formation qualifiante, d’une incapacité à trouver un emploi et de la rencontre avec un assistant social, éducateur ou conseiller de mission locale. Cet intermédiaire est parvenu à les convaincre – ce qui demande souvent de la patience et de longues discussions – de l’utilité d’une formation de base pour arriver à lire et écrire afin d’entrer par la suite dans une formation qualifiante ou de trouver du travail. D’autres en éprouvent le besoin de manière plus personnelle, mais c’est souvent parce qu’ils ont pu discuter avec un adulte qu’ils prennent la décision d’entrer en formation. « C’est dire le rôle essentiel des intermédiaires qui les soutiennent dans la durée car c’est justement de ce soutien qu’ils ont manqué dans l’enfance ».
En ce qui concerne les adultes, l’association accueille trois types de profils :

Le premier est constitué de femmes qui ont suivi quelques années d’école primaire en français, dans leur pays d’origine, mais ont dû interrompre la formation contre leur gré (suite au décès d’un parent favorable à la scolarisation des filles ou parce que la famille n’avait plus de quoi payer les frais d’école). « Devenues mamans, ces femmes se sont mises à apprendre seules, en même temps que leurs enfants entraient à l’école primaire et dans une relation de complicité que nous n’avons quasi jamais rencontrée avec les pères. Pour ces femmes, apprendre est un vrai bonheur, elles s’offrent enfin le luxe de s’occuper d’elles. Certaines aussi souhaitent maîtriser l’écrit pour trouver un premier emploi ».

Le second profil est représenté par des adultes vivant une situation plus pénible. Ils ont multiplié les contrats à durée déterminée (CDD), ou se trouvent en situation précaire suite à la perte d’un emploi de longue durée. Ils sont anxieux de trouver ou retrouver un travail stable. Ils se rendent compte alors que leur illettrisme constitue un obstacle dans leur parcours et qu’ils devraient y remédier. Ce n’est pas une décision qu’ils prennent de gaieté de cœur. La formation, même à l’ombre du mot, rappelle trop la perte d’emploi et l’échec et fait craindre les mauvais souvenirs d’école.

Enfin, quelques personnes prennent seules la décision de remédier à leur illettrisme. « Un homme de 40 ans, suite au décès de sa mère, s’est juré qu’il arriverait à se débrouiller seul pour ses papiers, alors qu’il a des difficultés à retranscrire les syllabes. Jusqu’alors, il n’ouvrait même pas le courrier reçu, ne se sentant pas destinataire de l’écrit. « Je n’avais pas le geste », dit-il en mimant la prise d’un livre. Lorsque nous lui avons demandé de se projeter dans un futur où il saurait lire et écrire, nous pensions qu’il nous parlerait avant tout de sa situation professionnelle. Non, avec insistance et conviction, il dit que beaucoup plus largement, c’est toute sa vie qui changera, qu’il se verra autrement. L’intelligence qu’il déploie en démontant et remontant un moteur, lui sera plus globalement reconnue. »

Éloge de la lenteur

Les formateurs alternent travail de groupe et travail individuel afin que chaque stagiaire puisse avancer à son rythme. Il est essentiel que tous se sentent en sécurité et n’aient pas à revivre ce qu’ils ont connu à l’école : se sentir dépassés parce que d’autres allaient à une vitesse supérieure. « Le climat de sécurité permet à ces personnes d’avoir l’audace de sortir du répétitif dans lequel elles se cantonnent par crainte d’un contexte mal connu, d’une réponse inadéquate qui ferait rire les autres », souligne Claire Wery. « Cette image de soi est toujours présente, il s’agira d’apprendre à oser se tromper ». Voir et reconnaître ses erreurs, imaginer d’autres solutions que celle qui venait d’abord à l’esprit ou à la main, confronter des réponses différentes, écrire au tableau, se corriger grâce aux hypothèses d’autres stagiaires… est une démarche qui fait appel à l’intelligence et cela à un bénéfice immédiat. « Les stagiaires commencent à penser et non à réagir. Cette démarche prend du temps. Alors que les stagiaires voudraient mettre les bouchées doubles pour rattraper leur retard, nous les amenons à réfléchir sur la langue et sur la consigne ».

Savoir lire et écrire est de plus en plus indispensable dans la majorité des emplois. Même pour les postes non qualifiés, il faut savoir lire de petites consignes, laisser un message à un collègue. « Il est cependant inexact de réduire la langue écrite à un simple outil », dit Claire Wery, « arriver à maîtriser, ne fut-ce qu’un tout petit peu cette langue écrite amène à développer des talents qui sont aussi nécessaires dans un travail fut-il non qualifié : mettre à distance une situation, s’interroger sur le sens d’une consigne avant de foncer dans ce qu’on croit avoir compris, comparer des hypothèses, connaître les étapes pour arriver à un résultat et apprendre à sortir d’un comportement mécanique ».

« En travaillant la langue, la personne se structure intérieurement », indique Marie-Reine Bernard formatrice à Passeport Pluriel. En effet, participer à un stage de remédiation linguistique est un projet en soi. « Lorsqu’on apprend, l’image de soi embellit, les savoirs existants se structurent, se lient entre eux, l’expérience prend sens. La personne illettrée n’est pas une page blanche et de l’illettrisme naissent de nombreuses compétences ».

La parole joue un rôle de premier plan dans la consolidation des acquis anciens et dans les nouveaux apprentissages. L’observation de la mappemonde, par exemple, fait partie de l’éventail des exercices proposés. Il s’agit d’un ensemble complexe de conventions graphiques qu’il faut savoir déchiffrer. Les repères visuels seuls ne suffisent pas ; il faut les accompagner de parole, pour donner les clefs de la compréhension et pour confronter l’expérience aux données objectives et reconnues universellement. Les stagiaires entrent alors dans une communauté humaine de savoirs. « Une personne est humiliée dans un échange si elle ne peut pas mettre de mots sur ce qui la constitue dans ses origines et dans son identité présente », souligne la formatrice. Un autre exemple d’espace écrit qui nécessite l’échange oral et dont la logique n’est pas aisée à saisir, au-delà de la simple difficulté dans la lecture des mots, est le formulaire administratif. L’agencement spatial, encadrés, pointillés, cases, lignes, induisent une logique et une hiérarchie qui échappent s’ils ne sont pas expliqués.

Bien entendu, le langage administratif, qui exige de parler de soi avec un vocabulaire qui n’est pas connu ou compris, participe au sentiment d’étrangeté et donc d’incapacité. Un travail de reformulation est systématiquement nécessaire. De nombreux stagiaires ayant peu d’expérience de la confrontation verbale et de la négociation, les formateurs accordent une grande place aux moments de débats. « Accéder à une plus grande aisance dans la langue et au bonheur du dialogue signifie un risque où ce qui est du domaine de l’intime est révélé, où on est exposé à son propre jugement et à celui des autres ; on ne peut plus se prélasser dans des vérités confortables. D’une manière générale, tout ce qui permet à la personne de développer son attention et son écoute, et de désentraver son imaginaire est au cœur de notre travail. Au-delà de la recherche d’une meilleure capacité linguistique dans la lecture, l’écrit et l’échange oral, ce qui est en jeu, c’est l’expression des valeurs qui fondent la personnalité de chacun ».

Passeport Pluriel propose des stages de 360 h pour tout public et de 600 h aux personnes bénéficiaires du RMI et de l’allocation de parent isolé. Une école de la seconde chance.


[1Passeport Pluriel - 61, rue Victor Hugo – 93500 Pantin. Tel. 01 48 40 39 48

[2Illettrisme et exclusion
Menées sur différentes populations, les études montrent une très forte corrélation entre situation socio-économique et illettrisme : pauvreté, chômage, conditions de vie accompagnent celui-ci de façon constante pour les jeunes et les adultes. Ainsi, parmi les jeunes de 18 à 23 ans, on compte près de trois fois plus d’analphabètes chez les chômeurs sans expérience professionnelle que chez ceux qui bénéficient d’un emploi. 43 % des personnes en situation d’instabilité quant à leur habitat sont illettrées, contre 4 % seulement pour celles qui ont un logement. Plus profond est l’illettrisme, plus graves et plus longues sont les détresses économiques et sociales.
Les immigrés sont-ils plus touchés par l’illettrisme ? « Il faut oublier cette idée d’adéquation entre l’illettrisme et population immigrée », souligne le chercheur Alain Bentolila (lire l’interview). L’ouest de la France, par exemple, est très touché par l’illettrisme alors que c’est une région de très faible immigration. Toutefois, la population immigrée – notamment africaine, dont maghrébine – présentera plus de risque d’illettrisme que la population française. « En revanche », poursuit-il « plus on avance dans le cursus scolaire, plus cette menace s’amenuise ; dans un certain nombre de cas, le processus s’inverse. Cela veut dire, à mon sens, que dans certains milieux de culture différente, l’image de l’école est meilleure, plus dynamique, plus porteuse d’espoirs que dans des milieux français de souche. »


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