N° 909 | du 11 décembre 2008 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 11 décembre 2008

La déclaration de 1948 : source d’inspiration du travail social

Jacques Trémintin

Le 10 décembre 1948, les cinquante-huit membres de la toute jeune Organisation des nations unies adoptaient en assemblée générale la Déclaration universelle des droits de l’homme. L’occasion, soixante ans après, de mesurer l’impact de ce texte sur le travail social

L’avènement de la modernité marque une évolution politique majeure : l’abolition de la tyrannie et l’émergence des revendications d’égalité et de libertés. Ces droits individuels ne peuvent se déployer que dans un cadre qui leur garantit un espace minimum permettant à chacun de s’épanouir, selon ses propres goûts et désirs. Pour autant, ce cadre comporte autant de droits (la collectivité ne peut tout se permettre contre les individus) que d’obligations (on ne peut pas tout se permettre contre les autres individus, qui disposent des mêmes espaces de liberté, car tous les hommes sont égaux), les uns et les autres étant intrinsèquement liés par un lien de réciprocité. On ne fait pas aux autres ce qu’on n’aimerait pas soi-même subir. Le droit à être respecté dans sa dignité implique l’obligation de respecter celle des autres.

La structuration des droits humains a émergé en trois vagues successives. Il y a d’abord eu les droits civils et politiques (droits de pensée, d’expression de circulation, de grève, d’association, de réunion…) arrachés dans la lutte contre les régimes de monarchie absolue. La seconde génération de droits a été le fruit des luttes syndicales et associatives : ce sont les droits économiques, sociaux et culturels (droit au travail, au logement, à l’éducation, à la santé, à un revenu minimum, aux loisirs, à parler sa langue…) Il y a enfin les droits à la solidarité (droits au développement, à la paix, à un environnement sain, à l’accès à l’eau…) mis en exergue par le combat des organisations humanitaires (lire l’interview de Nicole Hénouille, militante à Amnesty International). Ce mouvement connut une consécration internationale en 1948.

Le monde vient de sortir de l’une des pires guerres qu’il a connue. En réaction aux horreurs du nazisme, une commission de la toute jeune Organisation des nations unies est chargée en 1945 de rédiger un texte proclamant les droits humains. Celui-ci sera adopté en assemblée générale le 10 décembre 1948 sous le nom de « Déclaration universelle des droits de l’homme ». S’inspirant de l’esprit tant de la Déclaration d’indépendance des Etats-Unis de 1776 que de la Déclaration française datant de 1789, ce texte va au-delà, puisqu’il ne se limite pas aux seuls droits et libertés civiques et politiques (chacun doit pouvoir vivre, penser, s’exprimer, se réunir, s’associer, se syndiquer, se déplacer… à sa guise), mais s’étend aussi aux domaines économiques, sociaux et culturels (chacun doit pouvoir travailler, profiter de repos suffisant, bénéficier de loisirs…).

On y trouve aussi le croisement de deux approches du droit : ceux inhérents à l’existence de la personne, en tant que membre à part entière au sein de la société, et ceux liés à l’obligation de la communauté à son égard. Chacun a le « droit de » faire valoir ses intérêts, ses besoins, ses désirs dans la limite où ils ne viennent pas nuire à ceux d’autrui. Mais il a aussi le « droit à » toute une série de protection que lui doit la société. Ce sont les droits créances dont l’Etat et la collectivité doivent s’acquitter : la sécurité sociale, un traitement équitable, une éducation gratuite, un niveau de vie, un bien-être et une santé suffisante…

La Déclaration universelle des droits de l’homme est d’une richesse telle que chacun des articles peut nous concerner dans notre quotidien professionnel. L’article 2, par exemple, dénonce toute distinction « de race, de couleur, de sexe, de langue, de religion, d’opinion politique ou de toute autre opinion, d’origine nationale ou sociale, de fortune, de naissance ou de toute autre situation. » Voilà qui nous fonde à nous battre pour l’accès à l’emploi des handicapés ou des basanés. L’article 5 affirme que « nul ne sera soumis à la torture, ni à des peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants. » Cela ne peut que renforcer notre combat contre les mauvais traitements subis par des enfants ou des personnes vulnérables, tout autant que contre les conditions de détention dans certaines prisons ou centres de rétention. « Nul ne sera l’objet d’immixtions arbitraires dans sa vie privée », affirme l’article 12.

La mise en cause du fichier Edvige trouve ici un argument de poids. Que dire de l’application aux gens du voyage de l’article 13, « toute personne a le droit de circuler librement et de choisir sa résidence à l’intérieur d’un Etat », quand on sait qu’ils sont encore tenus, chaque trimestre, de faire pointer un carnet de circulation ? On doute de l’application de l’article 14, « devant la persécution, toute personne a le droit de chercher asile et de bénéficier de l’asile en d’autres pays », quand on connaît le doute et la suspicion systématiques qui accueillent cette demande d’asile. « Toute personne, en tant que membre de la société, a droit à la Sécurité sociale » affirme l’article 22 : quid de celles et de ceux qui n’ont pas les moyens de se faire soigner et qui fréquentent les permanences de Médecins sans frontières ? La démonstration pourrait s’étendre à l’ensemble du texte. Décidément, les droits de l’homme constituent une source inépuisable.


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