N° 909 | du 11 décembre 2008 | Numéro épuisé

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Le 11 décembre 2008

La lutte pour les droits humains : un combat partagé

Propos recueillis par Jacques Trémintin

Pour Nicole Hénouille, militante à Amnesty International, relais du secteur Loire Océan pour la promotion des droits humains, l’action militante et l’action sociale peuvent se rejoindre et se compléter

On connaît surtout Amnesty International pour ses appels sur les situations de prisonniers d’opinion. Vous limitez-vous aux seules atteintes aux droits civils ?

Amnesty International est née, en 1961, de la réaction d’un avocat britannique à l’annonce de la condamnation à sept ans de prison de deux étudiants portugais qui avaient porté un toast à la liberté. Son idée de lancer des campagnes pour sensibiliser l’opinion publique et faire pression sur les Etats qui ne respectent pas les droits individuels a abouti à la création de notre association. Nous sommes surtout connus pour notre combat pour les personnes emprisonnées pour des raisons de conscience, mais aussi pour notre lutte contre la torture et la peine de mort. Pourtant, notre engagement s’est élargi depuis 2000. Les droits de l’homme concernent la place de chacun dans la communauté humaine et tout ce qui vise à son épanouissement. On ne peut donc séparer les droits politiques des droits économiques, sociaux et culturels. Quelqu’un qui crève de faim, qui ne peut se soigner ou qui ne reçoit pas l’éducation minimale n’est pas en mesure d’exercer correctement ses droits civils, même s’il en est détenteur formellement. Cela forme un tout indissociable.

Tous les traités internationaux tendent, depuis le texte fondateur de 1948, à préciser les conditions globales d’une vie décente et comment la promouvoir. Nous ne nous limitons donc pas à faire signer des pétitions pour les prisonniers, même si cette action est toujours aussi pertinente, certaines autorités politiques ne pouvant pas toujours se permettre de rester sourdes à nos pressions. Nous dénonçons aussi bien le difficile accès des femmes palestiniennes aux soins quand elles doivent passer de multiples points de contrôle avant de pouvoir aller accoucher à l’hôpital, que l’impossibilité des demandeurs d’asile en France d’accéder à un emploi. Et nous nous battons pour obtenir un droit international permettant des recours en justice quand les Etats ne respectent pas les droits économique, sociaux et culturels.

Il y a un point commun qui vous rapproche des travailleurs sociaux, c’est votre neutralité face aux gouvernements en place…

Amnesty ne prend effectivement jamais position sur les décisions politiques des gouvernements, comme pourrait le faire un parti politique ou un syndicat. Mais, à la différence des travailleurs sociaux qui sont payés par l’Etat, nous poussons notre indépendance jusqu’à refuser toute subvention gouvernementale. Mais, si nous ne donnons pas d’avis sur les lois qui sont votées, en revanche nous nous prononçons sur leurs effets, quand ils sont attentatoires aux droits humains. Nous n’avons ainsi rien à dire sur les choix de l’Etat français en ce qui concerne les modalités répressives de la délinquance, sauf quand elles se traduisent par un niveau inacceptable de violences policières ou par des modalités d’incarcération non respectueuses de la dignité humaine. Il en va de même pour l’organisation libérale de l’économie. Nous n’avons rien à en dire, sauf quand l’exploitation sauvage du pétrole provoque, dans certains pays, la pollution des nappes phréatiques ou quand la déforestation sans limites prive de ressources des populations entières. Cela a pour effet un exode soit interne à ces pays vers les bidonvilles des grandes métropoles, soit externe vers les pays développés. Tout cela ne fait que renforcer la misère ou encourager les candidats à l’immigration clandestine, avec pour effet l’accroissement de l’exclusion face aux droits économiques et sociaux.

Quel rapport faites-vous entre votre combat pour ces droits humains et l’action des professionnels du social ?

Nous nous rejoignons inévitablement. Nous nous retrouvons d’abord autour de valeurs communes. La base de l’action des travailleurs sociaux est quand même la sensibilité aux situations qui plongent certaines populations dans des difficultés, les empêchant d’accéder à une vie décente et digne. Mais, si notre objectif est le même, nous n’intervenons pas sur le même plan. Prenons, par exemple, le cas de la délocalisation d’une usine installée dans une petite ville, situation qui plonge ses habitants dans la misère sociale. Les travailleurs sociaux vont accompagner les effets catastrophiques provoqués par cette fermeture. Notre propre action sera de dénoncer l’éventuelle action d’une multinationale qui ne respecte pas ce que nous identifions comme des droits humains de base : vivre d’un emploi et disposer de revenus issus du travail. Nous voulons agir en amont, sur les conditions qui provoquent une diminution de l’accès aux droit économiques et sociaux, les travailleurs sociaux intervenant bien plus dans l’après coup et en urgence, pour tenter de réparer ce qui a été cassé. Notre action est donc complémentaire. Mais, il nous arrive aussi d’être côte à côte. Nous lançons régulièrement des actions auprès des professionnels de l’enseignement ou du social, dans le domaine, par exemple, de la lutte contre les discriminations, qu’elles relèvent du racisme ou du sexisme. Se battre pour les droits humains peut prendre bien des formes. Si militer à Amnesty en est une, il en est aussi d’autres, comme agir dans le cadre de sa profession, la fonction de travailleur social s’y prêtant tout particulièrement.


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