N° 814 | du 26 octobre 2006 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 26 octobre 2006

La crise d’adolescence, une fable ?

Jacques Trémintin

Thème : Adolescence

Étape de la vie comme une autre, l’adolescence est stigmatisée et fait l’objet de nombreux a priori : le malaise de quelques-uns étant étendu à tous les autres. Mais suffit-il vraiment d’accepter l’adolescent comme une personne à part entière mais en devenir, avec ses doutes et ses angoisses, pour éviter le conflit ? Analyse croisée entre le sociologue Michel Fize pour lequel la crise d’adolescence n’existe pas et le psychiatre Xavier Pommereau pour qui au contraire l’absence de crise serait inquiétante

De tous les âges de la vie, l’adolescence est celui qui a certainement été le plus étudié. Plusieurs raisons à cet intérêt. Il faut d’abord évoquer une grande visibilité : rien de moins discret qu’un groupe d’ados déambulant dans la ville, chahutant, s’esclaffant, s’étalant sur les marches d’une mairie, dans le hall d’un immeuble ou dans les galeries d’un supermarché. Il faut ensuite parler de l’inquiétude récurrente des adultes à l’égard de la jeune génération qui monte. A toutes les époques, on a vu d’un mauvais œil les manifestations bruyantes de cette classe d’âge. Jean-Pierre Chevènement, alors ministre de l’Intérieur, en désignant les jeunes délinquants de « sauvageons » et Nicolas Sarkozy, son successeur, en se promettant de nettoyer les quartiers de cette engeance « au Karcher », ne faisaient finalement que reprendre l’appréciation que l’on peut lire sur une poterie d’argile babylonienne datant de plus de 3000 ans « Cette jeunesse est pourrie jusqu’au fond du cœur. Les jeunes gens sont malfaisants et paresseux. Ils ne seront jamais comme les jeunes d’autrefois » !

La littérature consacrée à l’adolescence se résume à l’évocation de problèmes propres à cette période de la vie, faisant disparaître les jeunes derrière les seules difficultés qu’ils génèrent. L’adolescent serait ainsi en danger plus ou moins permanent tant pour lui-même que pour les autres, à cause d’une montée de pulsions à l’origine d’une exaltation débordante, d’une énergie sans limites et d’une culture d’opposition systématique. Le sociologue Michel Fize refuse ce déterminisme brutal, qu’il accuse d’être une entreprise de stigmatisation de la jeunesse. Non, la crise d’adolescence n’existe pas, affirme-t-il [1]. Oui, il y a bien un bonheur à être adolescent [2] .

Pour autant, cet auteur aurait-il raison contre tout le monde ? Les milliers de praticiens, qui côtoient au quotidien les adolescents, se sont-ils vraiment fourvoyés en confondant la minorité de jeunes à problèmes avec celles et ceux qui ne se font jamais remarquer, car vivant à bas bruit une adolescence sereine et épanouie ? Nous proposons au lecteur de se faire sa propre opinion en confrontant les arguments de deux ouvrages récents, fort bien écrits et documentés tous les deux, mais qui se placent l’un et l’autre dans une perspective opposée.

Crise ou pas crise ?

Xavier Pommereau est psychiatre et chef de service au pôle aquitain de l’adolescent du CHU de Bordeaux. Autant dire que les adolescents, il sait ce que sait pour en voir défiler dans son service à longueur de journée. Son propos est très tranché. Au moment de la puberté, explique-t-il, l’enfant qu’on a pris plaisir à voir grandir se transforme en étranger grognon et désagréable. L’ado qui vient d’émerger a besoin de se heurter aux frontières symboliques que nous mettons en place et de les contester. Quoiqu’ils fassent, les parents ont le sentiment que ça n’ira jamais comme il le faudrait. Bien que prévenus et prévenants, la crise d’adolescence prend le plus souvent par surprise des parents qui souffrent d’une confrontation qui constitue sur le plan narcissique une attaque de leur place devenue bien moins gratifiante.

Toutefois, cette crise normale est incontournable à l’heure où la métamorphose du corps sexualise toutes les relations, continue-t-il. « Il n’y a pas d’adolescence tranquille ou économique. Et si tel est le cas, il faudrait plutôt s’en inquiéter » [3]. Michel Fize s’insurge contre ce type de thèse. Certes, reconnaît-il, lorsque l’adolescent paraît, l’inquiétude des parents redouble. Rien d’étonnant à cela : cette période de la vie de l’homme tend à ne laisser voir dans les relations entre les adolescents et leur famille ou entre la jeunesse et la société qu’une suite de crises et de conflits. Il est bien plus facile de parler d’une pathologie que d’un état de bonne santé, d’un mal-être que d’un bien-être.

Or, les représentations qu’on peut avoir d’un phénomène ne font pas que décrire, elles peuvent tout autant prescrire et enfermer notre perception dans un processus de généralisation abusif. On n’évoque l’adolescence qu’au travers de comportements négatifs qui relèvent du trop ou du trop peu : nous avons à cet égard d’incorrigibles préjugés. « La prétendue crise d’adolescence est une fable - plus encore une imposture - (…) la plupart des adolescents ne rencontrent jamais cette prétendue période délicate » [4] Voyons néanmoins dans le détail ce qu’on s’attend à rencontrer à l’adolescence et ce qu’en disent nos deux auteurs.

Ce qui caractérise l’adolescence

L’adolescence est marquée par un certain nombre de manifestations bien caractéristiques à cet âge. Ainsi, le sujet va-t-il devoir habiter un corps qui lui est devenu inconnu et étranger, comme le montre fort bien Xavier Pommereau. Il a surtout l’impression de subir cette métamorphose et d’être trahi par son organisme alors même que ce dernier ne lui posait jusque là pas de problèmes particuliers. Ces remaniements physiques ne sont pas sans provoquer une mise à distance (dont on retrouve les effets dans les problèmes d’hygiène quotidienne) ou une tentative de reprise de contrôle (au travers par exemple des piercings et autres tatouages).

Que nenni réplique Michel Fize : c’est avec plaisir que l’adolescent va perdre progressivement son enveloppe charnelle d’enfant. Il ne subit pas son nouveau corps. Il est tout au contraire le spectateur ravi et attentif de sa transformation. Le garçon assiste au doublement de sa masse musculaire, ce qui lui va lui permettre d’exprimer de nouvelles potentialités. La fille voit naître les signes de sa féminité. L’un et l’autre considèrent ces changements pubertaires comme de formidables atouts qui les rapprochent de l’apparence adulte. Que disent nos deux auteurs des comportements à risque, véritables conduites ordaliques : griller les feux rouges sans aucune visibilité, slalomer à deux-roues à contre-courant des voitures, se faire tirer en skate par un véhicule lancé à toute vitesse… ? Xavier Pommereau rappelle que les accidents de la route représentent la première cause d’accidents chez les 15-24 ans (et à l’origine de 40 % de la mortalité des 15-19 ans) : « On a bien compris que les prises de risque à l’adolescence sont inévitables » (p.200).

D’après le « baromètre santé jeunes » de 1997-1998, cité par Michel Fize, seulement 15 % des jeunes interrogés reconnaissent avoir fait quelque chose de dangereux par plaisir ou par défi au cours du mois précédent l’enquête. Autrement dit, 85 % des adolescents choisissent de ne pas prendre de risque. « La prise de risque se retrouve aussi chez les adultes. Les études montrent même que, dans certains domaines, les adolescents sont plus prudents que certains adultes » (p.66) Quant à l’accusation de généralisation abusive, Xavier Pommereau a bien garde de confondre crise d’adolescence et adolescent en crise. La première correspond au bouleversement de la puberté qui ne peut se concevoir sans tensions, sans exaspérations ni manifestations violentes. Pour éprouvantes qu’elles soient tant pour le sujet que pour son entourage, affirme-t-il, ses manifestations restent mesurées et globalement contenues. Elles seront en outre profitable à l’adolescent qui en sort comme régénéré et devient à son issue prêt à intégrer le monde adulte.

Tout autre est cette adolescence en crise, que l’on chiffre à environ 15 % d’une classe d’âge, et qui est amenée à toucher le fond pour se sentir exister et s’éprouver, mais aussi pour obtenir une reconnaissance sociale (ne serait-ce que celle de sa souffrance). Pour Michel Fize, c’est justement la focalisation sur ces 15 % qui est responsable de la survalorisation des dimensions les plus bruyantes du changement pubertaire. A cet âge, le corps ne peut être conçu qu’en ébullition, l’esprit que torturé, la sexualité que trébuchante, la parure qu’excentrique, le langage que vulgaire et la musique que rebelle. Alors que « l’adolescent est en définitive un être essentiellement normal, qui a des états d’âme, à qui il arrive de ressentir de la tristesse, d’avoir des sautes d’humeur » (p.53) finalement comme tout un chacun.

On peut supposer qu’à force de ne voir dans l’adolescence qu’un âge à problème, on peut fort bien induire chez les jeunes une attitude qui vienne conforter l’image qu’on leur renvoie. C’est ce qu’on appelle une prophétie autoréalisatrice : en interprétant ces comportements au travers du seul et même filtre de la crise d’adolescence, on ne risque guère de se tromper. Mais si l’on veut bien lire l’itinéraire de l’être humain comme un continuum évolutif qui le fait passer par une multitude de crises, celle de l’adolescence n’est que l’une des nombreuses périodes difficiles que chacun vit tout au long de son existence.

Pour autant, peut-on banaliser ou minorer ces conduites d’opposition que la psychanalyse nous présente comme les manifestations de la réactivation des conflits et des processus de remaniements identificatoires ? Mais, alors, que dire des garçons et filles qui ont le malheur de vivre cette période de vie avec sérénité et équilibre ? Faut-il ouvrir une unité spécialisée pour les soigner ? C’est finalement, et une fois de plus, au support théorique de se plier à la réalité qu’il rencontre et non à cette réalité de se trouver invalidée parce qu’elle ne correspondrait pas aux schémas élaborés pour la comprendre. Quelles que soient leurs divergences, Xavier Pommereau et Michel Fize se retrouvent, et cela est heureux, sur l’attitude à adopter face aux ados. Le premier propose aux éducateurs de trouver face aux adolescents « un espace de confrontation où les protagonistes doivent négocier, trouver des compromis pour fixer une frontière mutuellement reconnue » (p.11) là où le second conseille : « L’essentiel est dans l’échange. Expliquez-vous, argumentez. Construisez le dialogue avec les adolescents » (p.221). Comme quoi, avec des présupposés différents, on peut néanmoins en arriver parfois à des conclusions parallèles (lire également le point de vue de Claude Seron, psychologue).


[1Dans « Ne m’appelez plus jamais crise », éd. érès, 2003, (lire la critique) Michel Fize explique que la véritable source de ce qu’on prend à tort pour une crise d’adolescence n’est autre que la révolte provoquée par des attitudes parentales qui n’acceptent pas que leur enfant puisse exister par lui-même en se détachant progressivement de leur emprise

[2Dans « Le bonheur d’être adolescent », éd. érès, 2005, (lire la critique) Michel Fize présente les ados comme des sujets qui ne sont ni forcément immatures, ni forcément violents, ni obligatoirement opposants nés, mais au contraire, qui regorgent d’intelligence et de capacités

[3« Ado à fleur de peau », Xavier Pommereau, éd. Albin Michel, 2006, (lire la critique)

[4« L’adolescent est une personne », Michel Fize, éd. du Seuil, 2006, (lire la critique)


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