N° 870 | du 31 janvier 2008 | Numéro épuisé

Critiques de vidéos

Le 31 janvier 2008 | Réalisation Daniel Rouyre. Coproduction Candela Productions et France 3

La Tentation de Dunkerque

Joël Plantet

Le DVD, (2007) 53 minutes. (20 € pour les particuliers, 50 € pour les associations avec droit de diffusion)
Candela Productions
3 rue d’Estrées
35000 Rennes
Tél. 02 99 78 26 67

Thèmes : Festival, Handicapés

La Flandre maritime est-elle une région « handicapée » ? Son histoire, ses accidents économiques, ses guerres et ses crises l’ont meurtrie en tout cas plus souvent qu’à son tour. L’éducateur à l’origine du projet exposé dans ce documentaire, Laurent Verstaevel, fut lui-même métallurgiste aux chantiers navals de la région de Dunkerque qui, quinze ans plus tard, allaient le laisser, comme tant d’autres, sur le carreau. Avec leurs sociétés locales, les traditions carnavalesques et philanthropiques ont d’ailleurs, ce n’est pas un hasard, toutes à voir avec la solidarité de proximité, les bals de carnavals étant – entre autres – l’occasion, par exemple, de recueillir des fonds pour les associations accompagnant les plus vulnérables.

La démarche proposée est faite d’enthousiasme et d’énergie : depuis quelques années, un groupe de personnes handicapées travaillant dans un ESAT (établissement et service d’aide par le travail) breton va participer, avec quelques éducateurs, au maelström tourbillonnant du carnaval dunkerquois (voir LS n° 835). Une association de carnavaleux les y accueille et les accompagne : les résidents handicapés seront donc plongés pendant ces quelques jours d’exception dans une ambiance tonitruante, généreuse, absurde, trépidante. Enivrante. Deux univers sont ainsi intimement mêlés, se comprennent, s’entrelacent et s’amusent (beaucoup). Comme tous les autres fêtards, les personnes handicapées se sont maquillés et déguisés (choisissant ou fabriquant en amont leurs « cletches », leurs accoutrements), et comme les autres ils font les fous dans les rues, dans les bals, devant les mairies, dans les « chapelles », ces maisons de particuliers ou d’associations généreusement ouvertes. Le handicap a fondu, les regards portés sur lui se sont affranchis, les repères classiques sont gentiment foudroyés. Un « vivre-ensemble » puissant, sans compassion.

Tout cela est éminemment télégénique : avec pudeur, sensibilité, intelligence, l’œil de la caméra – qui prend largement son temps : le tournage suit la troupe de l’ESAT, dès la préparation de la virée, à l’ESAT, une fois rentrés – capte les couleurs, la dérision, le changement, la chaleur. Les moments de fatigue, aussi. Dans ce décor multicolore, provocant, les résidents handicapés mentaux se laissent aller, peu à peu, à d’étranges et profondes confidences. « Saisir ces purs moments de bonheur et de jubilation vécus par des personnes handicapées au milieu de tous est aussi, j’en suis convaincu, évoquer en creux les manques de notre société envers eux » estime, lucide, le cinéaste.

S’il répond à une commande – l’association morbihannaise d’insertion lui avait demandé ce film –, le réalisateur rappelle, dans sa note d’intention, que Diderot avait écrit sa Lettre sur les aveugles à ceux qui voient en 1749, qu’il y a plus de 5, 5 millions de personnes handicapées en France, que 87 % des entreprises ne respectent pas la loi de 1987 sur l’emploi et que 30 000 enfants handicapés ne trouvent pas place dans le système scolaire. Que 2003, année du handicap, avait brillé d’une « transparence remarquable ». Et fait siens les propos de Julia Kristeva, parlant de « l’exclusion la plus radicale et la plus insupportable » dont est victime le handicap, véritable continent oublié.