N° 749 | du 14 avril 2005 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 14 avril 2005

L’égalité des sexes ça commence avec l’éducation

Céline Jacq

Thèmes : Discrimination, Inégalités

Quand quatre cents ados se regroupent pour parler des relations filles/garçons, tout y passe ou presque. La religion, la violence, le corps, trois thèmes omniprésents dans leurs interrogations. Mais les mots manquent ou coincent pour dire les sentiments. Une chose est sûre, le nombre des questions témoigne de leur engouement pour le sujet

Une étrange et remuante assemblée se pressait le mardi 16 novembre 2004 sous les rondeurs des décors dorés de l’Athénée Théâtre Louis-Jouvet, dans le VIIIe arrondissement parisien. Accompagnés de leurs professeurs et d’une batterie de questions, plus de quatre cents élèves, de la quatrième à la seconde, venaient assister à un débat intitulé « Filles et garçons : enjeux, rivalités et espoirs ». Organisé à l’issue de la représentation de la pièce de Molière, L’école des femmes, mise en scène par Jacques Lassalle, ce forum affichait l’ambition de discuter de l’égalité hommes-femmes et de la mixité avec ces adolescents. Précieuse initiative à l’heure où les relations difficiles, voire violentes, entre garçons et filles s’exportent des quartiers dans les collèges et lycées. Difficultés renforcées au cours de cet âge particulier de l’adolescence, où la construction de l’identité sexuée, la découverte des premiers émois amoureux se cognent parfois à des injonctions contraires, entre la société, la famille et la religion.

Pour dépasser le simple effet d’annonce, le théâtre a travaillé en partenariat avec l’académie de Paris. En amont, Yvette Cagan, chargée de mission « Égalité entre filles et garçons dans le système éducatif », avait produit un document-ressource à l’attention des professeurs, ainsi qu’une exposition itinérante de collège en lycée. Ce dossier fournit des repères historiques sur l’évolution du droit des femmes en France, notamment à travers le prisme du mariage et de l’éducation. Entre autres dates importantes, il ne fait pas de mal de rappeler que ce n’est qu’en 1938 que l’incapacité juridique de la femme mariée est supprimée par la loi. Et que depuis 1965 seulement, la loi autorise la femme mariée à exercer une activité professionnelle sans le consentement de son mari, à ouvrir un compte bancaire, ou encore à gérer son revenu.

Au collège Jean Perrin, classé dans une zone d’éducation prioritaire – ZEP pour les intimes —, trois femmes se sont unies pour mener des ateliers de réflexion sur l’égalité des hommes et des femmes. La place de la femme artiste et la difficulté à se faire reconnaître en cours d’art plastique. La professeur d’éducation civique s’est attaquée à la ségrégation en général et à l’homophobie, au racisme et au sexisme en particulier. En français, Marie-Christine Manfield a joué la carte de l’explication de texte sur le langage de ces collégiens qui utilisent parfois les injures comme autant de signes de ponctuations. Or si « pute » et « PD » sont récurrents dans leur bouche, il apparaît que ces ados n’en comprenaient pas l’entière signification. Pour leur faire prendre conscience d’un début de sexisme dans leurs attitudes, cette professeur a demandé à ses élèves, soigneusement répartis selon leur sexe, d’alterner un garçon/une fille lors du prochain cours. « Mais, rigole-t-elle, ils se sont concertés avant et les bavardes se sont retrouvées avec les bavards et les sérieuses avec les sérieux ! ».

Pendant la pause de midi un petit groupe d’élèves est convié à réagir lors de l’exposition consacrée à l’égalité des femmes. C’est par un jeu de questions simples que l’équipe du rectorat a su montrer la différence de traitement entre les femmes et les hommes dans la société. D’ailleurs seriez-vous vous-même capable de répondre ? Allez on essaye : « Quel pays a remporté la coupe du monde féminine de football en 1999 ? » Alors ? Remplacez « féminine » par « masculine » et je suis sûre que là les réponses fusent. Garçons et filles, ensemble, trouvent « pas juste » que les femmes gagnent 20 % de moins que les hommes pour un même poste. La réaction est aussi unanime sur le fait que ce sont souvent les femmes qui arrêtent leur carrière professionnelle pour élever les enfants. Mais, lorsque Marie-Christine Manfield, astucieusement, fait glisser le sujet du cas général au cas particulier en invitant les adolescents à se projeter dans leur future vie d’adulte, d’époux, d’épouse ou de parent, les rouages grincent. Ainsi « les femmes doivent rester à la maison pour élever les enfants » reste bien ancré dans la bouche des garçons. Le concept du partage des tâches ménagères demeure, un concept. Et certains métiers comme pilote d’avion « c’est trop puissant pour les filles ! ». Quant aux filles, elles s’affirment plus progressistes. Les vieux schémas contre lesquels se sont battues nos mères et grands-mères ont la dent dure.

« Pourquoi les femmes sont-elles toujours mal dans leur peau ? »

Lors du forum, si la différence entre les âges et les classes sociales ne pose aucun problème : filles et garçons ne se mélangent toujours pas. Sur la scène de l’Athénée Théâtre Louis-Jouvet, pour les écouter et leur répondre, l’historienne Arlette Farge, et Sihem Habchi militante de l’association Ni putes ni soumises. Un « grand » se lève en premier : « Nous sommes tous des humains alors pourquoi les hommes ont-ils plus de droits que les femmes ? ». Suit Julie, en quatrième, « Il y a-t-il un gène de la domination masculine ? ». Et à l’historienne de rappeler que non, l’inégalité entre hommes et femmes n’est pas génétique mais culturelle. « Chacun est le produit d’un contexte culturel », explique-t-elle. « Vous êtes nés au XXe et non au XVIIe siècle, et puis, bien sûr, il y a votre histoire, celle de vos parents, comment vous vivez, dans quel contexte politique ».

Une autre élève souffle dans le micro « Existe-il vraiment des différences physiques entre les hommes et les femmes ? ». L’historienne reprend, très simplement, « Oui, il y a une différence corporelle, ce n’est pas la même façon de porter ses muscles, ce n’est pas un drame. Et puis, un garçon se reconnaît quand il est nu, et une femme se reconnaît également quand elle est nue. Vous le savez bien », ajoute-elle dans un sourire. Une onde de murmures et de gloussements embarrassés parcourt l’assistance. Les questions abordant le corps sont nombreuses, la sexualité et l’attirance garçon-fille restant des sujets les mettant mal à l’aise. « Pourquoi on trouve des femmes dénudées pour vendre une voiture ou des yaourts ? » s’interroge un jeune garçon. « Pourquoi la femme est le centre des désirs sexuels ? », rebondit une adolescente. Réponse d’Arlette Farge : « Les deux sont désirés sexuellement, sinon on s’emmerde ensemble. C’est vrai que la publicité met plus facilement en avant le corps de la femme, mais on commence à voir des hommes dénudés. L’homme aussi est objet de désir sexuel ».

Outrepassant leur timidité, les élèves lèvent la main, s’arrachent le micro, et assaillent de questions leurs deux interlocutrices. La religion — catholique et islamique —, la violence et la nudité des corps sont les trois prismes par lesquels ces adolescents se questionnent sur les relations hommes-femmes. Florilège : « Pourquoi dit-on que la femme est le sexe faible puisqu’elle donne la vie ? », « Pourquoi les hommes sont-ils moins affectifs que les femmes par rapport aux enfants ? », « Les hommes ne cachent-ils pas leur souffrance ce qui les conduit à réagir dans l’extrême ? », « Pensez-vous qu’il peut y avoir une amitié homme/femme sans arrières-pensées ? », « Pourquoi certains hommes battent-ils leur femme au lieu de discuter avec elle ? », « Pourquoi les filles ont moins d’argent de poche que les garçons ? », « Le mariage est-il une histoire d’hommes ou de femmes ? », « Aimer n’est-ce pas, d’une certaine façon, se soumettre à l’autre ? » « L’amour justifie-t-il le comportement violent des hommes ? », « Un homme peut-il vivre sans femme ? », « Les hommes battent leur femme : que se passerait-il s’il n’y avait plus de femmes sur terre ? » et la plus belle : « Pourquoi les femmes sont-elles toujours mal dans leur peau ? ».

« Sur les 350 questions que nous avons reçues au préalable, la question du corps revient, mais le mot amour n’est apparu que deux fois », remarque Arlette Farge. « On dirait que les sentiments sont ligotés ». « À travers vos questions, enchaîne Sihem Habchi, vous vous demandez à qui appartient mon corps : à mes parents ? À mon frère ? À mon quartier ? À mon voisin ? À moi ? Est-ce que je peux m’habiller comme je veux ? Comment je me situe par rapport à un groupe de garçons, par rapport à un groupe de filles ? ». Pédagogue, elle poursuit, « Le corps n’est pas détachable de la sexualité. Je peux tomber amoureux (se). Comment en parler ? Certains vont mettre des coups de pression à une fille pour lui montrer qu’il l’aime bien. C’est difficile pour un garçon de dire « je t’aime » publiquement ou d’afficher ses sentiments. On dit plutôt “elle est bonne !” ». Un immense éclat de rire secoue la salle, et libère un peu de pression. Sihem Habchi continue : « Dans les années 80 il y avait beaucoup de couples mixtes.

Aujourd’hui, il y en a beaucoup moins. On ne vit plus ensemble, mais à côté. On tombe dans le communautarisme. Quand on veut se construire, voir loin, ces projets dépendent de l’aval de la communauté. Donc on se met des barrières. On ne va pas faire des études loin car cela ne va pas plaire au père. Le communautarisme a des avantages mais qu’est-ce qu’on peut accepter au nom de la diversité culturelle et de la démocratie ? ». Et la militante évoque les crimes d’honneur, l’excision, le cas de Soane, brûlée vive, les tournantes. Calmement, elle reprend « Il y a quelques jours une jeune femme a été lapidé. Ce n’était pas en Iran, c’était à Marseille… » Un silence. « Si on recule ici, là-bas ce sera terrible. Mais si nous, nous faisons des pas en avant, alors il y aura des répercussions dans ces pays non démocratiques ».


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