N° 749 | du 14 avril 2005 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 14 avril 2005

Des femmes se battent contre les idées reçues

Katia Rouff

Thème : Discrimination

L’association Retravailler propose le dispositif FEMME en partenariat avec l’AFPA. Objectif : permettre aux femmes éloignées de l’emploi d’élaborer un projet professionnel, de découvrir des secteurs d’activité porteurs pour se qualifier. Et y compris dans les corps de métier réservés traditionnellement aux hommes

« Vous êtes une femme, vous vous posez des questions sur votre travail, votre évolution personnelle. Vous vous demandez comment concilier vie professionnelle et vie personnelle. Retravailler et l’AFPA vous proposent le dispositif FEMME, permanent et gratuit », peut-on lire sur une affiche jaune apposée sur le mur de l’association Retravailler [1] à Pantin (Seine-Saint-Denis) [2] .

Le dispositif FEMME (Femmes, Évolution vers la Mixité des Métiers et vers l’Emploi) propose aux femmes d’élaborer un projet professionnel en élargissant le champ des possibles avec la découverte de secteurs d’activité porteurs d’emploi où les femmes sont peu présentes. Ce dispositif comprend trois espaces : l’accueil, afin d’analyser les besoins de chaque femme et réaliser avec elle un plan d’action ; l’orientation pour découvrir des métiers et choisir une orientation professionnelle en fonction des intérêts acquis et de la réalité de l’environnement socio-économique et l’accompagnement jusqu’à la réalisation du projet. La démarche dure trois mois à raison de deux demi-journées par semaine. L’action de l’association Retravailler s’inscrit dans le cadre de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne stipulant que « l’égalité entre les femmes et les hommes doit être assurée dans tous les domaines, y compris en matière d’emploi, de travail et de rémunération (…) ».

Métiers peu féminisés et porteurs d’emploi

Orientées par l’ANPE, Élodie et Valérie ont d’abord suivi une session Objectif projet individualisé (OPI) à l’association Retravailler avant de rejoindre le dispositif FEMME voici deux mois et demi. Titulaire d’un BEP sanitaire et social, Élodie ne souhaite pas s’orienter vers ce secteur, conseillé par l’école « avec le secrétariat ». « Moi on m’avait parlé coiffure et esthétique », enchaîne Valérie. Au début du stage, les deux jeunes femmes et leurs huit collègues ont participé aux six « Journées de découverte des métiers », organisées en partenariat avec l’AFPA, exploré six secteurs d’activité dits « masculins » (électricité-électronique-maintenance industrielle, informatique industrielle, bâtiment second œuvre, restauration, magasinage et logistique) et constaté qu’ils sont ouverts aux femmes. Valérie connaissait déjà les métiers de la restauration et du bâtiment – elle a travaillé à la chaîne à un poste d’ouvrier fraiseur — et a découvert l’informatique industrielle, la climatisation, la robotique, le magasinage. « Les matériaux légers, les outils (chariots, élévateurs, informatique) facilitent les tâches, les rendant tout à fait accessibles aux femmes », apprécie-t-elle.

Au sortir de l’école, cette mère de trois enfants a enchaîné les petits boulots (caissière, vendeuse, agent de sécurité…). « Travailler dans un secteur plutôt réservé aux hommes, c’est à la fois bien et difficile. On prétend que les hommes y sont super-machos mais le travail entre femmes peut aussi être terrible. Pour ma part, je m’intègre bien dans les milieux masculins, peut-être à cause de mon coté garçon manqué. Une femme s’adapte de toute façon plus facilement car elle connaît le comportement des hommes. Quand je travaillais dans le secteur de la sécurité, des hommes à l’apparence très dure se confiaient à moi, ce qu’ils n’avaient pas l’habitude de faire avec leurs collègues masculins ». Élodie, elle, ne connaissait aucun de ces secteurs d’activité, ils ne l’ont d’ailleurs pas attirée « j’ai envie de m’orienter vers l’art ou l’artisanat, mais je continue à me chercher et ce n’est pas évident », soupire-t-elle.

Le dispositif propose deux temps de travail complémentaires : un travail individualisé (bilan personnel et professionnel, élaboration du projet, recherche de documentation) et un travail en groupe complétés par des démarches à l’extérieur : recherches d’informations, rencontres avec des professionnels… Chaque femme présente le résultat de son travail individualisé au reste du groupe. « Ce temps d’échange permet un questionnement sur soi, ses compétences, ses aspirations, la manière dont on va construire le projet, les questions soulevées… », explique Valérie «  c’est aussi l’occasion de mutualiser les connaissances.

Par exemple, dans le groupe, une jeune fille désire devenir caissière, comme j’ai déjà occupé ce poste, je lui en parle concrètement. Chacune ayant exercé des métiers différents, les échanges sont riches ». Accompagner les processus de changement suppose le respect des personnes, de leurs aspirations, comme de leurs résistances. L’empathie est l’un de principes pédagogiques du dispositif. Il consiste également à amener les femmes à trouver elles-mêmes les solutions à apporter à leur situation et adaptées aux modalités du marché de l’emploi.

Un travail sur les stéréotypes

Pour l’association Retravailler « se mobiliser vers des objectifs d’égalité des chances entre les femmes et les hommes nécessite de s’attaquer de plus près à l’ensemble des stéréotypes de sexe qui assignent les femmes à des places et des rôles prédéterminés ». Une demi-journée de formation est consacrée à ce travail à partir du témoignage écrit d’une femme maçonne. « Dans ce texte, la femme est aussi compétente que ses collègues masculins et capable de porter de lourdes charges mais elle subit le poids de son éducation (ses parents rêvaient pour elle d’un autre métier) et de l’environnement (ses amis ne comprennent pas son choix et ses collègues masculins la relèguent à des tâches ménagères) », évoque Céline Palicot, formatrice, titulaire d’un DESS psychologie et pratiques de l’orientation professionnelle. Cette femme maçonne se bat pour exercer son métier, son témoignage suscite le débat : « Si une femme aime un métier d’homme il ne devrait y avoir aucun souci, estime Valérie.

Pourtant dès l’école on nous parle de métiers masculins et féminins. Mon père, entrepreneur, avait lui embauché une femme peintre en bâtiment et en était très fier. Nous, ses six enfants l’aidions sur les chantiers et les quatre filles ne passaient pas l’aspirateur ! ». « Nous poussons les stagiaires dans leurs retranchements, les amenons à s’autoriser à aller vers des métiers qu’elles pensent inaccessibles. S’il est vrai que travailler dans le bâtiment demande de la force physique, l’exercice du métier d’aide-soignante également », illustre la formatrice. Pour Valérie, les stéréotypes viennent de l’éducation «  les petites filles doivent jouer à la poupée et non aux voitures. Nous sommes éduquées ainsi, nous avons un chemin à suivre ».

Malgré tout, les choses évoluent « les hommes prennent des congés parentaux, réalisent plus souvent les tâches ménagères », estime-t-elle. « En cachette alors », rétorque en plaisantant Élodie. Une discussion qui donne aux femmes l’occasion d’évoquer leur grande préoccupation : comment concilier vies familiale et professionnelle ? « Avant de pouvoir se projeter dans un métier, elles s’inquiètent de la manière dont elles vont s’organiser et des réactions de leur entourage. Si l’une d’elles veut devenir peintre en bâtiment mais que son mari refuse, elle devra gérer le désaccord », souligne Céline Palicot.

Pour Élodie, les hommes aussi vivent une certaine forme de discrimination « à un homme désirant exercer le métier de puériculteur, on dira « Quoi tu veux t’occuper de gosses ? ». Céline Palicot enchaîne « en parlant des métiers, on déborde sur les questions d’identité sexuelle et les stéréotypes liés aux métiers (l’homosexualité supposée des coiffeurs et couturiers par exemple). Lorsqu’une femme pense exercer un métier elle s’inquiète pour sa féminité, l’identité est touchée ». Dans le groupe sont également abordées les disparités en matière de salaire, la progression du droit des femmes, leur plus grande précarité. « Tout est lié », insiste la formatrice « travailler à temps partiel pour élever les enfants paraît évident à de nombreuses femmes même si cela doit freiner leur carrière professionnelle. Ces discussions arrivent dans la famille, permettent de redistribuer les rôles ou du moins d’essayer même si un véritable changement nécessite plus de trois mois  ».

Des difficultés liées à la garde des enfants

Les femmes sont orientées vers ce dispositif non rémunéré par l’ANPE, la mission RMI, le centre de protection maternelle et infantile (PMI), l’AFPA, le Centre de documentation des femmes (CDIF 93), la mission locale… Un dispositif soutenu par la délégation régionale aux droits des femmes, le conseil régional d’Ile-de-France, l’État et le Fonds social européen. Dès le début du stage, les formateurs insistent sur la nécessité d’y assister avec régularité et d’anticiper le mode de garde des enfants. Pourtant, le manque de places en crèche et pour certaines l’isolement relationnel pénalisent un nombre important de stagiaires.

De mars 2002 à octobre 2004 soixante-quatorze femmes ont suivi le dispositif FEMME à Pantin (trois cent quarante-deux au total en Ile-de-France). En majorité âgées de 26 à 45 ans, avec un faible niveau de qualification, elles n’avaient pour la plupart pas de projet professionnel. À la sortie du stage, la moitié d’entre elles a construit un projet vers un secteur traditionnel, l’autre vers un secteur atypique. 60 % des stagiaires ont trouvé une formation, 23 % un emploi. Après les trois mois de stage, l’association Retravailler assure un suivi des femmes restées sans projet jusqu’à la consolidation de leur situation professionnelle.

Pour Valérie et Élodie le travail individualisé a mis en évidence leur goût pour l’art et l’artisanat. Elles ont décidé d’explorer le métier du vitrail et s’apprêtent à aller rencontrer un professionnel pour mieux le connaître. Elles s’informent aussi des formations et débouchés professionnels dans leur région. Valérie s’enthousiasme « travailler la couleur, découper le verre, utiliser l’appareil à soudure, tout cela me plairait ».


[1Retravailler, structure nationale au service de l’orientation et de l’insertion professionnelle, a été créée en 1974 par Évelyne Sullerot pour œuvrer à l’émancipation des femmes. Pour cette sociologue du travail, l’émancipation passait par l’accès au travail. À l’époque, l’organisation économique et sociale reposait encore sur le modèle dominant de l’homme au travail et de la femme à la maison. Évelyne Sullerot paria sur les femmes elles-mêmes pour changer la donne, considérant cependant qu’il fallait leur en donner les moyens. Ainsi Retravailler devint la première méthode française d’orientation professionnelle d’adultes destinée à des femmes souhaitant reprendre une activité après l’éducation de leurs enfants. Les effets furent très positifs. Trente ans plus tard, la situation socio-économique a changé, l’association évolué. L’identité par le travail reste le noyau dur de ses principes d’action et l’orientation professionnelle son champ d’intervention. Son action s’est cependant élargie à l’ensemble des problématiques de changement jalonnant une trajectoire professionnelle : première insertion, réinsertion après un licenciement ou une interruption volontaire, évolution de carrière, changement d’activité… toutes situations qui requièrent des modes d’accompagnement adaptés. Retravailler fédère vingt-deux associations territoriales en métropole et dans les DOM/TOM

[2Retravailler - 42, rue Auger - 93500 Pantin. Tél. 01 56 96 19 90 - mail : antenne.pantin@retravailler.org


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