N° 685 | du 6 novembre 2003 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 6 novembre 2003

L’âne un support de médiation ?

Jacques Trémintin

Thème : Polyhandicapé

Après le chien, le cheval… l’âne peut-il servir de support de rééducation pour des populations souffrant de déficiences et d’inadaptation ? Les amateurs, praticiens et passionnés en sont convaincus. Ils militent activement pour favoriser et développer l’utilisation de ce support pas comme les autres.

Charlotte est ânière dans le Pays Basque. Elle possède cinq ânes et travaille avec des enfants et des adultes non-voyants. Elle cherche plus particulièrement à développer leur personnalité sensitive en utilisant le contact avec l’animal et l’identification de ses ressentis. Pascale, elle, est issue du milieu hospitalier. Elle est salariée au sein d’un CAMPS et s’occupe d’enfants souffrant de retard psychomoteur. L’utilisation de l’âne a été, pour elle, le moyen de sortir de l’institution et d’assurer un travail de rééducation qu’elle estime autant thérapeutique qu’éducatif. Marie-Laure est psychomotricienne au sein d’un IME accueillant des enfants polyhandicapés. Elle utilise soit des ânes, soit des poneys, en fonction de ce qui lui semble le plus adapté. Sydney, quant a lui, a d’abord acheté un âne pour son propre plaisir. Aujourd’hui, il souhaite utiliser cet animal dans des animations destinées à des enfants ou à des personnes handicapées…

Ils étaient vingt-quatre stagiaires à se retrouver, début juin 2003, aux premières rencontres nationales : « L’âne dans un travail de lien social » [1]. Les participants sont venus des six coins de l’hexagone, mais aussi de Suisse et du Québec. C’est sur la base d’une authentique polyvalence que cette rencontre s’est déroulée puisque la même passion transcende tous les horizons professionnels : éducateurs, moniteurs éducateurs, animateurs, psychologues, psychomotricienne, agriculteurs, âniers, formatrice, personnes en reconversion voulant créer un lieu d’accueil….

Les échanges ont été l’occasion de confronter les pratiques et les questionnements respectifs, mais aussi d’expérimenter de nombreuses approches complémentaires de cet animal. Le stage se déroulant sur cinq jours, théorie, témoignages et mises en situation ont alterné, des ateliers permettant de découvrir les différentes formes d’utilisation possible de l’animal : la traction, la randonnée, le portage, les soins…

L’histoire de l’âne est liée à celle de l’homme. Domestiqué en Éthiopie, il y a plus de 5000 ans, c’est sans doute l’animal qui a le plus servi dans les échanges humains. Il a été et est encore dans certains pays, un lien économique et social fort. Moyen de transport favorisant les migrations ou les transhumances, il a parfois eu valeur bouchère, certaines populations consommant sa viande et le lait des ânesses. Pourtant, victime dans les années 70 de la mécanisation et de la modernisation des campagnes, l’âne a bien failli disparaître.

À cette époque, il ne fallait pas moins de six mois pour réussir à en trouver un à vendre. On ne comptait alors pas plus de deux ou trois loueurs à travers tout le pays ! Aujourd’hui, réhabilité, sa population s’accroît. C’est près de 130 associations qui sont répertoriées sur le site internet qui lui est dédié. Si cet animal a pu ainsi survivre et traverser les âges, c’est sans doute grâce à sa forte capacité à s’adapter tout en restant égal à lui-même. Écoutons plutôt Nadège Champeau éducatrice ânière : « L’âne vit en moyenne 30 ans, c’est donc un compagnon de longue date, rustique et sensible à la fois. On l’utilise pour ce qu’il est : sa masse, sa chaleur, son pas, son caractère et sa curiosité naturelle. L’âne est un équidé calme et patient qui a un rythme lent. Sa taille, sa familiarité à l’égard de l’homme en font un animal accessible à tous, sa lenteur, son sang-froid sont autant d’éléments rassurants sur lesquels nous basons notre rencontre. »

L’âne ne se comporte pas comme le cheval. De plus petite taille et bien moins vif, il en diffère par sa forte personnalité : quand il n’a pas envie de faire quelque chose il s’arrête, obligeant l’être humain à négocier et à le respecter. S’il est têtu, c’est qu’avant d’obéir aux ordres extérieurs, il suit son propre rythme. Chercher à le dominer ne mène pas à grand-chose. Essayer d’obtenir son amitié est bien plus efficace.

La relation avec l’âne est faite de confiance et d’échange. Elle relève du partenariat plutôt que de la recherche de soumission. Il y a là un formidable moyen de socialisation qui tourne le dos à la violence et à une gestion des relations basée sur l’obligation d’avoir à s’imposer. La familiarité et le regard mélancolique de l’animal sont aussi un autre atout qui crée rapidement un contact affectif. On est très vite tenté d’aller vers lui, de le caresser, de se lier à lui. Cette facilité d’approche favorise les relations avec des populations qui ressentent parfois des difficultés à aller vers l’autre, mais qui là, seront rapidement attirées et conquises.

Toutes ces caractéristiques justifient pleinement qu’on associe cet animal au travail auprès de population en difficulté : stimulation psychomotrice d’enfants polyhandicapés, insertion par le travail pour des adultes malades mentaux, randonnée itinérante avec un groupe d’adolescents en difficulté scolaire ou familiale, espace de rencontre dans une activité partagée par différents publics (enfants d’IME et enfants de quartier)…

Le nombre de projets s’est multiplié depuis quelques années, suite à l’initiative d’Irène Von De Ponseele, première éducatrice à proposer en Picardie, il y a 20 ans, en lien avec des équipes soignantes, un accueil, un espace de soins et un accompagnement autour de l’âne, adaptés pour les personnes handicapées. La connaissance de l’animal permet de savoir quand et comment l’utiliser. De type sédentaire, il vit en troupeau, selon des règles marquées par une grande socialisation. Les jeunes suivent les plus anciens, mais chacun a un rôle dans le rythme de la vie du groupe : ceux qui rassurent, ceux qui jouent, ceux qui explorent, ceux qui câlinent, ceux qui vivent en retrait. Les femelles restent ensemble tandis que les jeunes mâles cherchent leur indépendance et seront plus solitaires.

Ainsi, il y a des liens à vie entre les membres d’un même troupeau et chacun a sa propre personnalité. Cette diversité peut être mise à profit pour s’adapter aux différents publics. Écoutons encore Nadège Champeau : « Les ânes réagissent différemment en fonction des personnes et de l’intervention. L’ânesse maternante, calme et douce, de plus de 10 ans, est prête à tout recevoir. L’âne hongre bien dodu et rond du dos, calme à la barre, portera en silence les plus lourds d’entre nous. L’ânon rassurera par sa taille et invitera au contact en jouant. Attention à l’utilisation d’âne entier, car certaines personnes portent des odeurs qui peuvent le déranger, il saura vous le dire très vite. »

Cet animal constitue un support particulièrement adapté au travail auprès des personnes déficientes. « Petit à petit, habitués à voir des fauteuils roulants et électriques, à ce qu’ils bougent, à ce que les personnes autour ne se comportent pas comme les autres (cris, gestes atypiques), ils sentent la différence mais ne la jugent pas. Ils vont curieux vers ce contact mais pour cela il faut qu’ils aient confiance. La manière qu’a l’âne de nous montrer comment il évalue le danger, quand il a peur d’une situation nouvelle, nous renvoie à un calme compromis dans son approche. »

Encore limitée, l’utilisation de cet animal est sans doute appelée à s’accroître. D’où les précautions à adopter pour éviter toute dérive visant à prétendre à la thérapie là où il n’y en a pas forcément (lire interview de Nadège Champeau). Reste la magie du contact individuel : un animal que l’on soigne et à qui l’on consacre du temps, vous reconnaît. Il s’habitue à son maître et en fait une relation privilégiée. Peuvent alors se développer de vrais rapports d’échanges dans une atmosphère de confiance et de bien-être. Le relationnel ainsi créé n’utilise pas le support du langage humain : ce qui prime ce sont le silence et la complicité instinctive. Il n’y a pas d’interprétation et de mensonges possibles. Avec comme perspective de réussir là où le contact humain a échoué. Car l’interaction avec un tel être vivant ne peut que résonner aussi sur notre propre structure.

Depuis des siècles, l’âne a été médiatisé de multiples manières et sous toutes les coutures. On l’a dénigré et bafoué, le considérant comme têtu et diabolique. On l’a aussi sacralisé, l’identifiant à l’humilité et à la modestie. Il reste aujourd’hui à le découvrir et à tisser avec lui la relation de confiance et d’amitié qu’il rendra au centuple.


[1« L’âne dans un travail de lien social : comment utiliser l’âne dans une médiation éducative ou thérapeutique » association Médi’Âne, rencontre nationale du 2 au 7 juin 2003, Chéméré (44)
Association Médi’Âne La Guilbotrie - 44210 Pornic. Tél. 02 40 21 89 98 ou 06 88 17 95 69 - mail : champnad@free.fr


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