N° 685 | du 6 novembre 2003 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 6 novembre 2003

Accompagner des personnes en difficulté avec des ânes

Propos recueillis par Jacques Trémintin

Thème : Médiation

La zoothérapie est très à la mode depuis quelques années. Nadège Champeau [1], éducatrice ânière, met en garde contre l’utilisation abusive de cette appellation. Selon elle, pour accompagner des personnes en difficulté dans une activité éducative ou thérapeutique avec des ânes, les qualités humaines valent mieux que de gros diplômes.

En quoi consiste la thérapie que vous proposez de faire avec l’âne comme support ? On entend parler de l’asino-médiation et de l’asinothérapie, quel est le terme qui convient ?

Le terme d’asinothérapie a été inventé par René Garigue, équithérapeute. Mais, nous devons être vigilants aux mots que nous employons. Car, c’est une chose d’avoir des locaux adaptés à l’accueil de personnes en fauteuils roulants et de leur proposer une balade accompagnée en carriole, un goûter à la ferme ou simplement une location d’animaux. C’est autre chose de proposer un accompagnement dans une démarche éducative, ré-éducative ou thérapeutique pensée, construite et évaluée dans une logique spécifique. Je tiens à souligner que mon propos n’est pas là pour dénaturer la valeur de chaque accueil, loin s’en faut, mais bien pour redonner à chacun sa place et son sens. Pour ma part, je vérifie quotidiennement dans mon travail, que l’asinothérapie n’existe pas tant qu’elle n’est pas constatée !

Quand nous recevons les bénéficiaires de l’activité proposée, nous sommes dans l’accueil, dans l’accompagnement (de la demande) de l’autre pour une réalisation possible, et constructive, si possible. Mais, ce n’est qu’en évaluant le chemin parcouru par les bénéficiaires, les réactions qu’ils ont, petit à petit, appris à faire leur, que je peux alors affirmer si ce que nous avons fait ensemble est une aide à visée thérapeutique, c’est-à-dire, si elle va les aider dans leur quotidien pour mieux appréhender leur vie. Je peux alors évoquer le terme thérapie et éventuellement par la suite nommer le thérapeute de la situation (l’âne, l’ânier, l’éducateur, l’ensemble des circonstances).

Mais cette émulsion, cette alchimie qui va faire la combinaison pour le bénéficiaire, d’où provient-elle ? De la personne accueillie ? Des circonstances ? De l’âne ? De l’ânier ? Du moment ? Et si c’était tout ça en même temps ? Et plus encore ? On peut dire alors que le résultat observé est le produit d’un travail d’accompagnement construit par plusieurs professionnels autour d’un bénéficiaire, en vue d’apporter un mieux-être pour un mieux-vivre. Peut-on dire pour autant qu’on pratique de l’asinothérapie ? Nous sommes quelques-uns (âniers, éducateurs, psychomotriciens, infirmiers, psychologues), à préférer pour qualifier ce qui se fait le terme d’asino-médiation. Plus ouvert, ce terme laisse à chacun la possibilité d’exister dans ce qu’il fait, de créer son activité tout en se référant à une manière d’être dans cet échange.

Comment se passe une séance type d’asino-médiation ?

On distingue quatre temps. Dans un premier temps, c’est l’accueil, la présentation et la mise en relation avec l’âne dans son champ. Nous franchissons progressivement les différentes étapes de l’approche visuelle (regards à distance, puis en s’approchant), de l’approche olfactive (l’âne est amené à nous sentir pour se familiariser et certaines personnes utilisent aussi ce sens pour se mettre en confiance), de l’approche tactile (par la caresse, le toucher de la main, de la tête, du corps), de l’approche verbale (on appelle l’âne, on met des mots sur ce qui se passe) et de l’approche auditive (si les ânes se font entendre, s’ils se déplacent ou s’ils mangent). Le second temps est consacré aux soins, brossage et curage des sabots.

Selon les capacités, les moments privilégiés et les envies de chacun, soit la personne regarde, soit on accompagne son geste, soit elle le fait seule et nous faisons pareil sur un autre âne. Puis, vient le troisième temps qui est la mise en situation sur le dos de l’âne pour se laisser porter. Cela se fait soit en position amazone, soit en position allongée (devant et en arrière), soit en position équestre. Nous accompagnons l’apprentissage de la marche avec son âne ainsi que la découverte de la charrette et de l’attelage (c’est aussi un certain portage). Enfin, quatrième et dernier temps : le retour. On raccompagne l’âne dans son champ avec l’enfant. En présence des enfants, les adultes accompagnant prennent le temps de dire et d’écrire ce qui a pu se passer (ou tout du moins ce qu’on a ressenti).

Existe-t-il un agrément spécifique et des qualifications pour travailler avec des ânes ?

L’âne n’existe pas dans le monde des règlements (c’est peut-être encore notre chance !). Il est donc impossible de demander à la DDASS, par exemple, un agrément pour ce type d’activité. Par contre, il est possible de faire agréer les locaux. C’est aux institutions de faire remonter cette demande d’agrément ou de prise en charge auprès de leur organisme de tutelle. Quant aux qualifications nécessaires, je n’ai jamais considéré qu’un diplôme faisait la compétence, même si c’est sûr, cette activité demande une double casquette : des connaissances du monde de l’âne et des connaissances du monde du handicap. Il sera peut-être plus facile d’obtenir la confiance et la reconnaissance des institutions, en étant éducateur, aide médico-pédagogique, psychomotricien, institutrice ou animateur. Mais, de la motivation et de l’engagement : il n’y a rien de tel pour ce type d’expériences. Il vaut mieux un bon autodidacte qui est allé à la recherche d’expériences formatrices qu’un savoir encyclopédique en la matière, car c’est sur du « support vivant » que nous travaillons.


[1Nadège Champeau, éducatrice spécialisée depuis 1993, a quitté le milieu institutionnel en 1999 pour devenir éducatrice ânière, employée à l’année par l’association Liâne, elle travaille en partenariat avec sept institutions sur des projets en liaison avec l’âne.


Dans le même numéro

Dossiers

L’âne un support de médiation ?

Après le chien, le cheval… l’âne peut-il servir de support de rééducation pour des populations souffrant de déficiences et d’inadaptation ? Les amateurs, praticiens et passionnés en sont convaincus. Ils militent activement pour favoriser et développer l’utilisation de ce support pas comme les autres.

Lire la suite…