N° 467 | du 17 décembre 1998 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 17 décembre 1998

Il y a 10 ans la psychanalyste des enfants disparaissait

Propos recueillis par Mireille Roques

Thème : Psychanalyse

« On parle de l’extraordinaire clinicienne que ma mère fut et on oublie d’évoquer la théoricienne précise et exigeante. Certains de ses textes ne sont pas abordables facilement et demandent un gros travail d’analyse ; tout cela mérite d’être rappelé et commenté pour redonner à l’œuvre sa véritable dimension et montrer quelle femme audacieuse elle était, et combien sa liberté de penser était révolutionnaire ». Catherine Dolto-Tolitch parle de l’après Dolto

Vous êtes « exécutrice testamementaire » de Françoise Dolto et également détentrice du droit moral ». Qui en a décidé ? Est-ce une charge que vous exercez seule ?

J’ai été « désignée » par ma mère dans les derniers jours de sa vie, à notre étonnement à toutes deux car ni elle ni moi n’avions réfléchi à la nécessité que quelqu’un remplisse de telles fonctions. Toutefois, quand il s’est agi de prendre des dispositions, dans une certaine urgence, elle n’a vu personne d’autre qui lui soit à la fois si proche et qui connaisse aussi bien son travail. L’univers professionnel de mes deux frères était vraiment trop éloigné du sien mais je ne prends aucune décision importante sans les avoir consultés. Ma mère n’imaginait pas que la charge serait aussi conséquente car peut-être alors se serait-elle arrangée autrement ou elle en aurait été plus préoccupée encore.

Ces éléments ne préjugent ni de ma légitimité ni de ma compétence mais j’essaie de faire du mieux que je peux et surtout de m’entourer de gens qui peuvent m’aider car j’ai conscience de l’énorme responsabilité que cela constitue.

De quelle façon aviez-vous acquis cette connaissance du travail de votre mère ?

Je me suis intéressée très tôt au travail de ma mère ou plus exactement à celui de mes deux parents : il y avait toujours beaucoup de monde à la maison, des scientifiques, des philosophes et nous, les enfants, nous participions aux conversations.

J’ai par ailleurs toujours beaucoup discuté avec elle, principalement après la mort de mon père, où elle s’est retrouvée dans une assez grande solitude car, paradoxalement, la notoriété isole. Nous avons également travaillé ensemble sur des textes, sur la forme, s’entend, non sur le fond. L’une des périodes les plus riches de cette collaboration a été lorsqu’elle est intervenue à la radio, d’abord à Europe 1, avec « Docteur X » puis à France-Inter avec « Lorsque l’enfant paraît ».

Justement, parlez-nous de cette émission qui a eu un succès considérable et des effets exceptionnels à tous points de vue.

Et bien, Françoise Dolto avait posé ses conditions : elle répondait en direct à certaines questions et en évoquait d’autres — et déjà cela nécessitait un important travail car toutes les personnes concernées étaient averties — mais, de plus, elle écrivait à tous ceux qui n’avaient pas eu de réponse à l’antenne, ce qui entraînait un courrier considérable. Toutes les questions étaient préalablement triées et ma mère avait jugé que j’étais seule capable d’accomplir cette tâche… ! Je dois dire que nous étions remarquablement soutenues par Jacques Pradel, l’animateur de l’émission, qui en avait très bien compris les enjeux et se sentait lui-même très concerné en tant que père. Je garde de cette période un souvenir merveilleux car c’était passionnant mais aussi, il faut l’avouer, épuisant… !

Pourtant, malgré ces intérêts communs et cette collaboration, vous n’avez pas suivi les traces de votre mère.

Si vous voulez dire par là que je ne suis pas devenue psychanalyste, en effet. Et le fait que j’ai choisi d’être plutôt psychothérapeute que psychanalyste choque beaucoup de gens. Pour ma part, je suis persuadée que j’ai fait un choix essentiel car ma situation, pour le coup, serait intenable. Par contre, je crois avoir été dans le droit fil de ce que j’ai appris de Françoise Dolto en m’engageant dans l’haptonomie périnatale, c’est-à-dire un travail de prévention concernant les touts - petits.

Votre mère vous a-t-elle poussée dans cette voie et elle-même a-t-elle pratiqué l’haptonomie ?

Ma mère s’est toujours intéressée à mon travail et quand j’ai commencé à pratiquer l’haptonomie elle m’y a vivement encouragée. Un petit stage avait même été organisé à son domicile, mais il n’était pas question pour elle de sortir de son cadre : elle était psychanalyste et, par exemple, ne voulait pas toucher les bébés qu’elle avait en analyse. De même, elle n’a pas souhaité que cette pratique entre à la Maison Verte car elle considérait que les conditions n’étaient pas éthiquement satisfaisantes. Il n’y avait aucunement un refus de ce mode de travail mais, comme toujours chez elle, un grand souci de rigueur.

Ce qui est enthousiasmant pour moi, c’est que j’ai trouvé une pratique où je peux utiliser ce que j’ai reçu de mon père, qui était un grand médecin de médecine physique et qui avait des mains extraordinaires, et ce que j’ai reçu de ma mère. Pour autant, je ne pense pas « continuer l’œuvre de ma mère » comme on le laisse entendre trop souvent. Les Grands Maîtres disent « ne faîtes pas comme moi mais cherchez dans la même direction que moi » ; il me semble que c’est ce que je fais avec les outils de notre époque.

Les liens familiaux et amicaux semblent intimement mêlés aux liens professionnels. Y aurait-il « un clan Dolto » ?

Cette hypothèse à la fois m’amuse et m’inquiète. M’amuse car je dis toujours que je travaille « en tribu » et il est vrai que je n’envisage pas de travailler avec quelqu’un, au long cours, sans que de liens amicaux se forment. Mais cela m’inquiète car cela suppose certaines associations sur les Archives et la famille Dolto. Non, il n’y a pas de « clan » mais un groupe de gens dont certains s’en vont et d’autres arrivent, un groupe vivant, soudé par une grande honnêteté et un esprit critique et c’est en ce sens que la métaphore, qui suppose des défenses guerrières, ne convient pas.

Ces « associations » que vous évoquez vous concernent-elles en particulier ?

Me concernant, je parlerais plutôt de « projections ». Depuis la mort de ma mère, je dis volontiers que je me suis habituée à être « un lieu de projections à pattes » !

Ce n’est pas toujours commode et cela signifie que j’accepte d’être décevante. Les gens attendent que je corresponde à l’image qu’ils se sont faîte de ce que doit être la fille de Françoise Dolto et bien entendu je ne peux correspondre à cette image. Dans le meilleur des cas, ils s’aperçoivent que ma façon de faire n’est en fin de compte pas si mauvaise mais le plus souvent ils pensent qu’ils feraient une bien meilleure fille de Françoise Dolto que moi ! C’est peut-être vrai dans certains cas mais il se trouve que c’est à moi que cette place a été donnée par le destin.

Comment alors avez-vous pu créer cette association « Archives et documentation Françoise Dolto » ? Etait-ce là une « mission » que vous avait confiée votre mère ou en avez-vous pris vous-même l’initiative ?

Françoise Dolto était inquiète de l’état de « remplissage » de son appartement en documents de tout genre. Elle n’avait pas tort… Quand il a fallu tout ranger, nous avons mesuré l’ampleur de la tâche. Mon amie Colette Percheminier — qui était devenue celle de ma mère et a été présente auprès d’elle à la fin de sa vie — y passait toutes ses journées et moi tous mes week-ends. Mais même quand nous avons eu fini de trier, il restait encore vraiment beaucoup de livres, de papiers, et nous avons bien vu que tout ne pourrait tenir dans un appartement. En outre, j’étais sans cesse sollicitée en tant que fille de Françoise Dolto et ma vie en arrivait à se réduire à cette tâche-là. Colette et d’autres proches m’ont alors poussée à créer l’association. Ainsi je n’étais plus le passage obligé pour accéder à Françoise Dolto et ses documents devenaient disponibles pour tous ceux qui le souhaitaient.

Comment a été perçue cette démarche ? Comment l’Association s’est-elle organisée et a-t-elle évolué ?

On nous a souvent prédit l’échec. Au début, les psychanalystes ont manifesté de la méfiance car ils ignoraient que Françoise Dolto avait pris la précaution de détruire tous ses dossiers juste avant sa mort et puis il y avait le travail de deuil à faire et il a fallu un peu de temps pour qu’ils comprennent ce qui était en train de se mettre en place.

Concernant l’association, il faut bien comprendre qu’elle est née du désir d’un groupe et que je m’appuie sur ce groupe dont le pilier est Colette Percheminier. Les éditions Hatier d’abord, puis Gallimard ensuite, nous ont été un précieux et indispensable appui. Les archives sont installées dans le local où mon père puis ma mère ont travaillé — ce qui donne un sentiment très rassurant de continuité — et ce lieu fonctionne comme une bibliothèque mais avec consultation sur place et aussi comme un centre de renseignements et de diffusion, via les photos, cassettes vidéo etc.

Des jeunes devant effectuer un travail d’intérêt général y travaillent également, ce qui plairait certainement beaucoup à Françoise Dolto… Ce lieu reçoit un public varié, aussi bien des chercheurs qui se plongent dans les documents comme des Chartristes que des personnes simplement désireuses de venir retrouver le souvenir de Françoise Dolto. En fait, le lieu s’adapte aux demandes : c’est un lieu vivant et qui ne nous appartient pas mais qui appartient à toute cette grande famille que nous ne connaissons pas mais que lie un même intérêt pour l’œuvre de ma mère.

Nous essayons de n’exclure personne, d’accepter et d’étudier toutes les critiques et nous ne voulons surtout pas tomber dans l’hagiographie. Pour ma part, je ne suis pas la vestale de la mémoire de ma mère et les Archives doivent être des archives vivantes.

N’est-ce pas un peu contradictoire avec la grande manifestation qui se prépare : quatre journées d’études autour du dixième anniversaire de la mort de Françoise Dolto et qui peuvent être assimilées à une « grand messe » ?

D’abord, je dois préciser qu’il ne s’agit pas d’un choix personnel mais d’un choix collectif. Certes, Françoise Dolto était très connue mais elle était aussi mal connue et tout un pan de son travail — le plus exigeant — n’est pas toujours pris en compte. On parle de l’extraordinaire clinicienne qu’elle était sans forcément savoir de quoi il s’agit et on oublie d’évoquer la théoricienne précise et exigeante (lire le point de vue de Dominique Berthon, psychanalyste). Certains de ses textes ne sont pas abordables facilement et demandent un gros travail d’analyse ; tout cela mérite d’être rappelé et commenté et ces journées veulent redonner à l’œuvre sa véritable dimension, lui rendre une place que la personne a trop souvent cachée. En même temps, nous voulons montrer quelle femme audacieuse elle était et combien sa liberté de penser était révolutionnaire.

En début d’entretien, vous avez évoqué la lourdeur de la tâche que vous a confiée votre mère, qui n’en mesurait d’ailleurs pas l’importance. Comment vivez-vous cet héritage et cette mission ?

Il est vrai que le fait d’avoir à tenir cette place est lourd mais j’ai tellement eu de bonheur à être la fille de ma mère et j’ai tellement reçu de mes deux parents, ça a été tellement joyeux d’être la fille de ces deux-là, que je leur dois bien ça… Et puis notre mère nous a élevés en ayant toujours confiance en nous et nous donnant confiance en nous. On pourrait dire qu’elle avait l’art de vous confier une tâche et le sentiment que vous pouviez l’accomplir. C’est là-dessus que je m’appuie depuis sa mort.


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Dominique Berthon a été éducateur spécialisé pendant quinze ans et est devenu ensuite psychanalyste. Il a travaillé avec Françoise Dolto à la Maison Verte depuis son origine en 1979. Il y exerce toujours. C’est son action auprès de tout-petits dont certains n’ont pas encore le langage oral pour s’exprimer qui lui a donné envie de travailler avec des enfants et des adolescents psychotiques, ce qu’il fait, en tant qu’analyste, depuis 10 ans en hôpital de jour

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