N° 467 | du 17 décembre 1998 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 17 décembre 1998

Dolto ne fut-elle qu’une clinicienne ?

Propos recueillis par Guy Benloulou

Dominique Berthon a été éducateur spécialisé pendant quinze ans et est devenu ensuite psychanalyste. Il a travaillé avec Françoise Dolto à la Maison Verte depuis son origine en 1979. Il y exerce toujours. C’est son action auprès de tout-petits dont certains n’ont pas encore le langage oral pour s’exprimer qui lui a donné envie de travailler avec des enfants et des adolescents psychotiques, ce qu’il fait, en tant qu’analyste, depuis 10 ans en hôpital de jour

Pourquoi des « Journées d’études Dolto » 10 ans après la disparition de Françoise Dolto ?

L’association « Archives et documentation Françoise Dolto » a comme objectif d’exposer et de faire mieux connaître le travail de Françoise Dolto. Il y a beaucoup de ses textes qui restent inédits. Des groupes travaillent à leur présentation pour des publications à venir.

Les professionnels de l’enfance ont-ils été — et sont-ils encore — imprégnés par le discours de Dolto ?

J’ai eu à participer à la formation concernant la petite enfance et j’ai pu remarquer que le travail de Françoise Dolto était une référence qui apporte une manière de réfléchir dans la rencontre avec un enfant. Certes, pas pour tout le monde ! Par exemple, les professionnels de l’éducation en général, sont plus marqués par son travail que beaucoup de psychologues ou de psychanalystes.

Pour beaucoup de psy, en effet, elle reste une très grande clinicienne, mais ils ne prennent pas la peine de lire son travail pensant qu’elle n’est pas une théoricienne.

Néanmoins, à la base, disons par exemple chez les jeunes mamans, beaucoup d’entre elles ont pris les théories de Françoise Dolto au pied de la lettre. N’y-a-t-il pas eu une certaine dérive ?

Tout peut être sujet à dérive. Ainsi quand Françoise Dolto disait qu’il fallait parler à un enfant, on a vu des gens gaver leur enfant de paroles à tel point que celui-ci restait sans voix. Or, parler à un enfant c’est aussi, et peut-être d’abord, l’écouter. C’est pour cela que le travail à la Maison Verte consiste à cheminer avec les gens et non à leur donner des vérités.

Pourquoi Françoise Dolto a-t-elle voulu la Maison Verte ?

Françoise Dolto s’était rendue compte que de nombreuses pathologies psychosociales qui se manifestaient à l’école auraient pu être évitées si les souffrances familiales dont l’enfant est partie prenante dans sa toute petite enfance, avaient pu être parlées à temps. D’où l’idée de pouvoir recevoir les tout-petits avec leurs parents. Or dans les CMPP, il était impossible d’accueillir les nourrissons, faute d’agréments. Après s’être battus, avec d’autres, pour que ce soit possible, les thérapeutes qui y travaillaient se sont rendus compte que ces lieux n’étaient pas adéquats et que les parents ne venaient pas consulter pour un tout-petit tant que les symptômes n’étaient pas bien installés.

En outre, elle pressentait que ce type de fonctionnement, assez souple, sans prise en charge, mais favorisant l’échange mère/père/enfant en autorisant la mise en mots de la souffrance ou des soucis, aurait un effet préventif puisque les uns et les autres auraient fait l’expérience de la manière de gérer les moments douloureux.

Pourquoi Françoise Dolto a été si critiquée par ses pairs sur le plan théorique, et sur celui de la vulgarisation ?

Françoise Dolto a été critiquée à partir de ses émissions sur France Inter : « Lorsque l’enfant paraît ». On lui reprochait de sortir la psychanalyse de son cadre habituel. Elle ne faisait pourtant pas de la psychanalyse dans ces émissions ; elle mettait au service de ceux qui voulaient s’en saisir ce que les enfants dont elle s’occupait en cure lui avaient enseigné. Si on réécoute ces émissions ou si on lit ses autres livres, tant cliniques que théoriques et en particulier « L’image inconsciente du corps » on s’aperçoit que derrière un langage toujours accessible, c’est une théorisation très élaborée, pas toujours facile d’accès et qui demande beaucoup de travail pour s’y familiariser.

On lui a reproché aussi ce que certains appellent ses « bondieuseries » c’est-à-dire non seulement ses écrits concernant les Évangiles et la foi mais le fait qu’elle, psychanalyste, se disait croyante.

En ce qui concerne ses qualités d’analyste, Jacques Lacan lui a rendu un hommage appuyé. Lorsqu’un jour elle lui avait dit qu’elle ne comprenait pas ce qu’il disait, il lui avait répondu que ce n’était pas la peine puisqu’elle, elle faisait ce que lui essayait de dire.


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