N° 528 | du 20 avril 2000 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 20 avril 2000

Il faudrait que les élèves se sentent bien et heureux

Propos recueillis par Jacques Trémintin

Gabriel Cohn Bendit, pédagogue en retraite a été l’initiateur en 1982 du Lycée expérimental de Saint-Nazaire (qui fonctionne encore aujourd’hui) ainsi que du Groupement des retraités éducateurs sans frontières [1] qui intervient dans différents pays du tiers-monde et a déjà proposé au ministère de l’Education nationale de venir renforcer les équipes pédagogiques dans les établissements sensibles. Il a proposé d’ouvrir sur le territoire une demi-douzaine de collèges pionniers inspirés des méthodes proposées par Marie-Danielle Pierrelée et a été reçu par Jack Lang à ce sujet

Quel est votre sentiment sur l’évolution de l’école depuis une trentaine d’années. Tout est parti d’une bonne intention : renoncer à la sélection qui s’est concrétisée, notamment, par ce collège unique qui continue encore aujourd’hui sur sa lancée avec les projets de suppression des 4e technologiques… Résultat : quasiment toute une classe d’âge se retrouve de la 6e à la 3e

Auparavant, le fils de prolo ou de paysan allait en apprentissage après son certificat d’étude primaire. Celui des classes moyennes allait dans les lycées et à l’université. C’était clair : les enfants de pauvres suivaient une filière pour les pauvres, ceux de riches allaient dans une filière réservée aux classes moyennes et supérieures. Aujourd’hui le seul changement c’est qu’on fait la même chose avec la quasi totalité d’un groupe d’âge qu’on faisait il y a cinquante ans avec seulement 20 % des élèves. Comment s’étonner alors qu’ils veuillent s’affirmer autrement ? Si on ne peut briller en classe, il ne reste plus qu’à devenir un caïd dans la cour.

Le mouvement enseignant qui a eu lieu au cours des derniers mois a surtout revendiqué plus de moyens. N’est-ce pas une façon de faire toujours plus de la même chose sans s’interroger sur ce que l’on fait ?

Ce qui lui manque avant tout ce sont des idées généreuses. Il faut d’abord redéfinir le contenu de l’enseignement en le faisant correspondre aux fantastiques évolutions des sciences humaines et de la nature. Actuellement 90 % des contenus ne donnent pas de plaisir aux élèves. Certains profs réussissent à les passionner par ce qu’ils sont ou par ce qu’ils disent. Mais la majorité n’y arrive pas. Le travail collectif s’impose comme une nécessité incontournable : les profs ne peuvent plus travailler en ignorant ce que font les autres. Pendant longtemps, l’instituteur comme le professeur participaient au même titre que le père, le curé ou le député au maintien de la soumission à l’autorité. Ce modèle a fait faillite. Certains prétendent que les enseignant seraient laxistes et les parents démissionnaires. Je ne suis pas d’accord. La société ne fonctionne plus comme auparavant, en s’appuyant sur la soumission à l’autorité. Les valeurs d’aujourd’hui c’est démontrer et convaincre. Ce qui nous manque, c’est un système d’adhésion basé sur la conviction.

Mais pour faire évoluer les choses, il faut que les acteurs principaux que sont les profs soient d’accord. Qu’en est-il de la volonté de changement du corps enseignant ?

Un fossé s’est creusé entre eux et les élèves. Pendant longtemps, il y avait cohérence entre leur origine sociale respective. Les instituteurs et la majorité des enfants étaient de milieu populaire. Au lycée, les professeurs étaient comme les lycéens issus des classes moyennes. Aujourd’hui, il y a divorce. Le recrutement des profs de collèges de banlieue devrait passer à mon avis par deux mois de colonie avec les gamins qu’ils vont avoir en classe ensuite. Après cela, s’ils sont toujours motivés, on peut les envoyer dans les collèges. Pour bien travailler, je crois qu’il faut d’abord avoir envie d’être avec ces mômes et ces ados. Il faut aussi savoir donner envie aux élèves d’apprendre et de comprendre. La plupart des profs ne peuvent pas comprendre qu’on ne puisse pas comprendre. Les erreurs sont le signe pour eux d’un manque de travail alors qu’il s’agit d’un blocage inhérent à un autre système culturel.

Vous êtes très critique face au système scolaire. Que proposez-vous ?

Marie-Danielle Pierrelée a été à l’initiative, en début d’année, d’une pétition (« halte au massacre des intelligences : manifeste pour une école créatrice d’humanité ») qui propose de lancer des expérimentations dans un nombre significatif d’établissements animés par des enseignants volontaires. Des milliers de signatures ont été récoltées. L’idée est simple. Organisons des dispositifs pilotes où l’on applique des pédagogies actives qui ont fait leur preuve depuis 50 ans. À l’issue d’un délai fixé, on évalue l’efficacité des approches proposées. On pourrait même proposer des expériences où on laisserait 15 élèves par classe avec des méthodes traditionnelles et ensuite on compare.

Aujourd’hui, la question qui se pose pour beaucoup de mômes, c’est bien de savoir pourquoi il ferait des efforts quand le grand frère avec le Bac galère là où le grand frère sans Bac se débrouille bien mieux en dealant. Cette relation entre la société et le système scolaire est compliquée, ce dernier ne pouvant tout changer à lui tout seul. Tout d’abord, il faut être clair : l’école n’est pas un ascenseur social. Elle ne fait que s’adapter aux besoins de l’économie. Quand la société a eu besoin de salariés plus formés, l’école a répondu à cette demande en organisant les promotions correspondantes. Aussi ne peut-on lui demander de réorganiser le fonctionnement d’une société profondément inégalitaire.

Tout au contraire, ce qu’elle fait aujourd’hui, c’est surtout de renforcer les structures hiérarchiques. Si l’école ne peut pas supprimer les classes sociales ni leur reproduction, elle peut néanmoins faire en sorte de ne pas aggraver les avantages acquis. Ce qui est possible de garantir, c’est l’acquisition de compétences minimales que sont l’écriture, la lecture, la réflexion. Je reste convaincu que ce qui importe ce n’est pas tant ce qui se prépare à l’école mais ce qui s’y vit. Ce qui m’a beaucoup choqué ces derniers mois c’est l’histoire de cette gamine qui accouche dans les toilettes de son lycée ou ce jeune qui se fait torturer. Le fait qu’il n’y ait pas eu un prof capable d’entendre la souffrance ou la détresse de ces jeunes est très significatif. Je revendique qu’on réhumanise une machine qui est devenue trop froide et impersonnelle. Cela peut trouver une solution au travers de ces tutorats qui placeraient un prof très proche de 10 ou 15 gamins, faisant le point avec eux une fois par semaine sur leurs difficultés ou leurs problèmes. L’école doit être une communauté de vie où chacun doit se sentir bien et même heureux. À raison de 6 heures par jour pendant 20 ans, l’être humain passe le quart de sa vie à l’école. On ne peut accepter plus longtemps qu’il la vive sous une contrainte faite d’angoisse et d’anxiété alors que ce n’est pas si difficile de bien faire.

Vous connaissez bien l’argument de certains enseignants qui disent qu’ils ne sont pas là pour éduquer mais pour transmettre un savoir. Éduquer serait du ressort de la famille…

Ceux qui prétendent qu’ils ne font qu’instruire éduquent comme tous les autres. Ils éduquent même de façon obsessionnelle. Ils exigent la ponctualité. Ils sanctionnent toute parole même murmurée à son voisin. Demander ou donner un renseignement est interdit. On travaille seul. Le moindre déplacement, y compris pour aller aux toilettes, suppose l’autorisation du maître. Seul ce dernier peut distribuer la parole, y compris en obligeant à parler. Les élèves sont assis côte à côte et les uns derrière les autres pour ne pas communiquer entre eux. La seule question qui se pose n’est donc pas : instruction ou éducation, mais quelle éducation ? Éducation à l’individualisme, à la compétition à la soumission à l’autorité ou éducation à l’entraide à l’autonomie et à la démocratie.

Car, nos établissements scolaires actuels fabriquent des moutons ou des casseurs mais sûrement pas des citoyens. Ils ne laissent vraiment le choix qu’entre la soumission et la révolte. Célestin Freinet et l’ensemble des mouvements de pédagogie active ont pourtant prouvé qu’on pouvait faire autrement. Dès la maternelle, on peut créer des conseils d’élèves où la petite collectivité apprend à prendre des décisions, à élaborer des règles de vie, à gérer des conflits. Et, au fur et à mesure que les enfants grandissent, les champs de décision s’étendent. C’est cet exercice qui fera des élèves des citoyens démocrates. La violence à l’école est le résultat de ce manque de démocratie. Jusqu’à ces dernières années les élèves se soumettaient passivement à l’autorité, les rares fortes têtes étaient exclues et tout rentrait dans l’ordre.

Aujourd’hui, le nombre de ces fortes têtes a beaucoup augmenté et les enseignants n’arrivent plus à imposer leur autorité. Tout au contraire, l’école doit être un lieu d’apprentissage de la démocratie et de la citoyenneté. La responsabilité des enseignants est donc engagée dans l’existence de la violence qu’on dénonce avec véhémence.


[1GREF : 28 bd Bonne nouvelle - 75010 Paris. Tél. 01 45 23 10 81 - Fax 01 48 01 08 69


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