N° 816 | du 9 novembre 2006 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 9 novembre 2006

Formations en travail social : la fin d’un système « à part » ?

Philippe Gaberan

Thème : Formation

De la déclaration de Bologne en décembre 1999 recommandant l’harmonisation des diplômes européens, aux nouvelles orientations des politiques publiques en matière de formation impulsées par la loi du 4 mai 2004, les sociétés modernes accompagnent une transformation structurelle des modes de professionnalisation. Une évolution à laquelle n’échappe pas le dispositif français de formation en travail social.

Depuis la loi de 1971 qui en France constitue le socle des politiques en matière de formation professionnelle, jusqu’à l’Accord national interprofessionnel (ANI) du 20 septembre 2003 qui renouvelle les modalités d’organisation de la formation, une même idée a inspiré ces textes et nourri la volonté des principaux acteurs politiques : la formation favorise l’emploi (lire l’article sur les dates importantes). C’est d’ailleurs ce même idéal de justice et de progrès qui déjà, au tout début du XIXe siècle, animent les idéologues des Lumières et la création des écoles polytechniques et du Conservatoire national des arts et métiers (CNAM). Depuis, ce lien entre la formation et l’emploi a été admis comme étant une évidence alors que dans les faits il est de plus en plus discutable.

Ainsi, lors de Socialog, le congrès des représentants du personnel, de nombreux responsables syndicaux regrettent « qu’on réduise les formations à l’employabilité et qu’on ignore l’éducation tout au long de la vie. » Un avis qui se trouve renforcé par le sentiment, de plus en plus partagé, selon lequel les salariés ne sont plus de « véritables acteurs de leur vie professionnelle » mais « des variables d’ajustement économiques » [1]. Cette perte de confiance à l’égard de la formation retentit sur le secteur du travail social et elle est d’ailleurs bien mesurée par l’Uniopss qui, dans son document conjoncturel de la rentrée 2006, appelle les associations adhérentes à la mise en place de toute urgence de vraies politiques de ressources humaines, s’engageant elle-même à « la création d’une commission politique « emploi et ressources humaines » à l’automne 2006 » [2].

Cette perte de confiance dans le lien entre l’emploi et la formation est accentuée par l’impression que la formation a cessé d’être un moyen au service des hommes pour devenir une fin au bénéfice de certains intérêts. En effet, sous l’impulsion des politiques publiques, la formation est devenue en quelques années un important secteur d’activités mobilisant une masse sans cesse croissante de ressources financières et humaines. Ainsi, le « jaune » budgétaire (document qui détaille les différents chapitres de dépenses) annexé au projet de loi de finances pour 2007 évalue à 24 milliards d’euros l’ensemble des sommes consacrées à la formation professionnelle continue et à l’apprentissage en 2004. Cela représente 1,46 % du produit intérieur brut. Les deux plus grands pourvoyeurs de fonds étant les entreprises et les collectivités publiques [3].

Sur ce marché de la formation, les organismes paritaires collecteurs agréés (OPCA) ont pris progressivement la place qui leur est conférée par la loi du 16 juillet 1971, revue par celle du 4 mai 2004. En quelques années, ils sont devenus non seulement un intermédiaire quasi incontournable entre les employeurs et les salariés, mais ils prennent aussi une part de plus en plus active dans l’énoncé des politiques de formation. En 2004, les quatre-vingt-dix-neuf OPCA reconnus ont collecté à eux seuls près de 4,753 milliards d’euros [4]. Dès lors, c’est bien une véritable partie de bras de fer autour des retours sur cet investissement qui s’ouvre entre les financeurs et les opérateurs de la formation.

À cet égard et comme le souligne fort à propos le document conjoncturel de l’Uniopss, les décisions qui pourraient être prises ne seront pas sans impact sur l’actuel paysage de la formation en travail social. Que ce soit la création d’un « service public unifié de la formation », pour reprendre les recommandations de la conférence des présidents de Région, ou que ce soit un appel « à appliquer le plus humainement possible le code des marchés publics » [5], de nombreux centres de formation en travail social apprennent déjà à leurs dépens, et au risque de leur survie, les soi-disant « règles du marché » qui gouvernent désormais l’attribution des financements publics en matière de formation.

Or la formation n’est pas seulement l’affaire des quelque deux cent cinquante centres de formation multi-filières répertoriés en France et de leurs quelque milliers de formateurs permanents ou vacataires ; de la formation dépend aussi et surtout l’avenir, voire peut-être la survie, du travail social. Pour reprendre textuellement les mots de Didier Tronche lors des conférences de CQFD, « c’est dans ce contexte particulier mais non exclusif qu’il faut appréhender ce parti pris du développement de la qualification dans le cadre de la mise en œuvre de l’action sociale » [6].

Alors qu’ont été lancés et répercutés, y compris dans les colonnes de ce journal, de nombreux cris d’alerte concernant une inévitable pénurie de travailleurs sociaux à l’orée de 2010, il est surprenant d’entendre reconnaître, ici ou là et à voix basse, que l’on manque d’une visibilité et d’une lisibilité totale au niveau des besoins. Ainsi dans son document conjoncturel l’Uniopss affirme : « Au moins pour le secteur que nous représentons, ni l’Insee ni les services statistiques du ministère de l’Emploi (DARES) ne mesurent régulièrement les créations et destructions d’emplois dans les associations… Ceci étant indispensable tant pour les pouvoirs publics que pour les associations elles-mêmes pour pouvoir anticiper les évolutions de l’emploi. »

De fait, et quelles que soient les réalités d’un départ massif à la retraite des éducateurs spécialisés, tous les métiers du travail social ne sont pas concernés de la même façon par les risques de pénurie. En revanche, il semble qu’il faille répondre rapidement à une demande massive de qualifications et d’emplois dans les secteurs de l’aide à domicile des personnes en situation de vulnérabilité. La question politique majeure, et il s’agit bien d’une question politique et pas seulement économique, est de déterminer à quel niveau de compétences il faut former ce personnel exerçant dans des conditions extrêmement sensibles.

De vrais emplois, l’enjeu économique de la formation

« Il faut rappeler ici qu’il existe encore un certain nombre de représentations dans le monde politique et médiatique qui conduisent à minorer la valeur des emplois créés par le secteur associatif ». En dénonçant ainsi ouvertement le peu de considération dont pâtit l’emploi associatif, l’Uniopss souligne ce qui, aujourd’hui, constitue le véritable obstacle au développement de la formation et de l’emploi dans le champ du travail social. Ainsi un article du quotidien économique Les Échos daté du 16 juin 2006 reprend l’idée que ces emplois sont de « faux emplois », puisque suspectés de ne s’inscrire qu’à charge dans l’activité économique du pays.

Cette conviction est désormais profondément ancrée dans l’opinion publique pour laquelle ces emplois, majoritairement financés sur les deniers publics, entravent l’effort de modernisation du pays, pénalisent la croissance et freinent l’augmentation des richesses ou du bien-être de tous. Une fracture idéologique usant de discours de plus en plus extrêmes se creuse entre d’une part, ceux qui comme le Medef à droite ou les tenants de la critique de l’État providence à gauche, réclament de l’État qu’il se retire des champs de l’éducation, de la santé et de la solidarité et, d’autre part, ceux qui veulent maintenir un niveau de cohésion sociale et de solidarité dans l’esprit hérité du Conseil national de la résistance ou de l’opposition à une construction de l’Europe sur le modèle exclusivement marchand.

Deux visions économiques du monde s’opposent, entraînant dans leur sillage le travail social et la formation à ses métiers ; les débats à la Commission européenne entre Services d’intérêt général (SIG) et Services d’intérêt économique général (SIEG) en sont la preuve. Les enjeux sont importants ; car, malgré les discours un temps développés autour de l’impact des structures et services de travail social sur l’économie locale et le développement du territoire, le travail social peine à apparaître comme étant un agent économique à part entière. Ce peu de considération à l’égard des métiers du travail social pèse sans doute sur le choix de qualifier a minima les professionnels de l’aide à la personne et des services à domicile.

Dès lors, pour être reconnues et pour exister, n’existe-t-il qu’une alternative pour les institutions du secteur sanitaire et social : celle d’atteindre une dimension suffisamment imposante, qualifiée de « taille critique » par les nouveaux experts de la gestion et de la gouvernance d’entreprise, pour être perçues comme étant des « partenaires représentatifs » ? À l’instar des regroupements d’établissements et services portés par les grandes associations du secteur sanitaire et social, c’est aussi l’orientation indiquée aux centres de formation dès le milieu des années 90 par les plus hauts représentants de l’État. C’est ainsi que l’arrêté du 22 août 1986 porte la création des Instituts régionaux en travail social (IRTS) ; emporté par cette dynamique, le champ de la formation en travail social passe d’une myriade de petits établissements, souvent mono-filières, à l’instauration de véritables pôles de formation, pour certains adossés à des campus universitaires.

Surgissent alors dans le paysage, sans doute encore moyenâgeux du travail social, des cathédrales du savoir dans le modèle des grandes universités d’antan. D’emblée, certaines atteignent la taille de « grosses machines » qui, comme tout corps ayant grandi trop vite, génèrent de la souffrance et du mal de vivre chez les utilisateurs, autant les formateurs que les apprenants. Alors, comme tout mouvement de rationalisation, celui entrepris par le secteur des formations en travail social mérite sans doute de faire une pause. D’autant plus que les logiques d’aménagement du territoire et de service de proximité impulsent d’autres modèles d’organisation que celui de la concentration ; émergent notamment le choix d’un maillage d’institutions et la constitution de réseaux de centres ressources (à l’instar de Prisme, réseau des documentalistes des centres de formation en travail social).

Il est clair que replacées dans l’esprit et la démarche de la loi sur la décentralisation, ces nouvelles perspectives intéressent les élus locaux et les collectivités territoriales ; lesquels sont amenés à penser les centres de formation et l’ensemble des institutions du travail social comme étant des éléments à part entière du tissu économique local.

Une révolution intellectuelle, les enjeux pédagogiques de la formation

Installés dans leurs murs et reconnus dans leurs compétences par les élus locaux, les centres de formation doivent mobiliser toute leur énergie créatrice pour faire face au plus gros chantier d’ingénierie pédagogique de leur histoire. En effet, l’adoption d’autres voies de qualification que sont la Validation des acquis de l’expérience (VAE) ou de l’apprentissage, de même que la refonte des diplômes, afin de faire émerger les champs de compétences propres à chaque métier pour favoriser les passerelles entre les métiers et soutenir la mobilité des salariés, mettent les centres de formation au défi de devoir repenser leurs méthodes et leurs moyens pédagogiques.

Il existe sans doute des solutions plus performantes que l’entassement de plusieurs promotions dans un amphithéâtre pour réaliser des économies d’échelle et donner l’illusion d’une transversalité entre les filières. Cette recherche de solutions exige sans doute de « dépasser les tentations de guerre de tranchées », comme le recommande l’Uniopss. Entre les discours trop peu étayés sur la notion de « cœur de métier » et la tentation hygiéniste de la seule transmission de savoirs disciplinaires, les centres de formation ont intérêt à transcender les clivages entre les tenants d’une pseudo-modernité et les représentants, souvent qualifiés d’archaïques, d’un courant humaniste. Ce clivage aussi vain que stupide ne fait que retarder l’adoption d’outils pourtant rendus disponibles par l’évolution des technologies.

Dans son rapport intitulé NTIC et travail social, remis à la DGAS en décembre 2000, le Conseil supérieur du travail social rappelait que « le développement de l’informatisation et des technologies est un acquis qui s’impose à tous les secteurs de la société… ». La formation ouverte à distance (FOAD) et le recours aux plateformes de formation en ligne concernent aussi le champ des formations en travail social. Même si les avancées sont en France moins significatives qu’au Québec ou en Belgique.

Toutefois, au vue des quelques expériences menées en France par des centres de formation et à la lecture des résultats qui commencent à faire l’objet de communications à caractère scientifique, il est possible d’affirmer que ces technologies peuvent être un outil pertinent par leur capacité à intégrer dans la qualité des processus pédagogiques ces paramètres secondaires et pourtant incontournables dans l’organisation et la gestion des formations que sont l’espace, le temps et la taille des groupes d’apprenants. Les centres de formation étant de plus en plus confrontés à la nécessité de mettre en place des parcours personnalisés, la FOAD permet de concilier un haut niveau d’exigence dans les contenus disciplinaires transmis et l’accompagnement nécessaire à l’appropriation de ces contenus.

En l’occurrence, l’outil technologique ne fait qu’accompagner la nécessaire évolution du métier de formateur, lequel glisse imperceptiblement d’une posture d’enseignement à celle d’accompagnement à l’apprentissage, du face-à-face éducatif au côte à côte pédagogique, comme l’a bien montré l’ensemble des contributions des deux numéros de Forum, la revue de recherche en travail social, consacrés à l’évolution du métier de formateur [7].

Alors, et si pendant très longtemps le champ de la formation en travail social a fait figure d’un secteur à part régi directement par la Direction générale des affaires sociales, il semble que désormais celui-ci intègre le champ commun de la formation professionnelle et de l’apprentissage et qu’il soit mis en demeure d’adopter et d’intégrer les règles gouvernant ce secteur d’activité sans pour autant perdre ses valeurs spécifiques. C’est dans cet entre-deux que sans doute réside le véritable défi lancé aux centres de formation en travail social et qui, pour ses milliers de professionnels concernés, fait l’intérêt de l’instant présent.


[1L’apprentissage de la formation tout au long de la vie, Socialog, communiqué du Centre Inffo, David Garcia/P/28-09-2006

[2Associations : l’emploi, la formation et les ressources humaines en question, dans le document conjoncturel Uniopss/Uriopss Rentrée sociale 2006-2007, remis à la presse lors d’une conférence le 26 septembre 2006

[3Dépense pour la formation professionnelle continue et l’apprentissage, communiqué du Centre Inffo, David Garcia/P/16-10-2006

[4Le contenu de la formation professionnelle en 2003 et 2004, rapport du ministère de l’Emploi, de la Cohésion sociale et du Logement

[5La formation tout au long de la vie, entre marché et service public, séminaire de l’Association des régions de France, Charbonnières le 3 octobre 2006. www.lalettreformation.fr

[6Qualifier le travail social, dynamique professionnelle et qualité de service, sous la direction de Michel Chauvière et Didier Tronche, éd. Dunod, 2002

[7Savoirs, pratiques et figures du métier de formateur, Forum, revue de la recherche en travail social, n°108 et 109, mars et Juin 2005


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