N° 915 | du 5 février 2009 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 5 février 2009

« En 1982, il n’y avait rien pour les femmes et pour les enfants »

Nathalie Bougeard

Plus de vingt-cinq après, Françoise, mère d’une fille née à Fleury se souvient. Pas forcément des dates mais de mille souvenirs et autant de détails qui racontent mieux que tout la vie en prison.

Incarcérée au printemps 1982 pour importation de drogue, Françoise passe quinze mois en détention. Sa fille, Laure, naît au cours de l’été 82. La jeune femme de trente-deux ans est engagée dans une démarche spirituelle. D’ailleurs ne vient-elle pas de passer plusieurs années dans un ashram en Inde ? « Pourrais-je bénéficier d’un accouchement sans douleur ? », demande-t-elle à la sage-femme lors du premier rendez-vous. Celle-ci lui rit au nez avec un mépris qui révolte encore Françoise.

Me prenant à témoin, elle mime la sage-femme se renversant sur son siège et partant d’un grand éclat de rire dédaigneux. « C’était ça la prison. Toutes ces humiliations gratuites », résume-t-elle. « C’était atroce. Un soir, une mère appelle à l’aide, puis comme elle n’a pas de réponse, elle se met à tambouriner à sa porte. Comme personne ne vient, toutes les filles de la division tapent et crient avec elle. Personne n’est venu. Et pourtant son enfant était malade. Quelques temps plus tard, nous sommes quatre détenues assises à bavarder et nous avons un fou rire. On rigole comme nous n’avons pas ri depuis longtemps. En dix secondes, trois gradées déboulent pour voir ce qu’il se passe. »

Pour Françoise, l’allaitement est une évidence mais à ses yeux c’est aussi une nécessité : « Il n’y avait pas de chauffe-biberons dans les cellules. Les mères passaient les biberons sous le robinet d’eau chaude. » Quant à la salle de jeux, elle se limite à un grand matelas au sol, quelques pauvres jouets et des sièges autour. « Nous n’avons jamais compris pourquoi mais les sœurs nous interdisaient d’aller sur le matelas avec nos bébés », poursuit-elle. Car à l’époque, ce sont les religieuses qui suivent les enfants. « Il y avait plusieurs mères d’Afrique et une des sœurs donnait des rations de nourriture nettement moins importantes à leurs enfants qu’à ma fille », cite-t-elle encore.

La réforme Badinter

Des moments de vie quotidienne où l’injustice est la règle, Françoise en a plein. Mais elle préfère plutôt s’informer de ce qui existe aujourd’hui et se réjouit de la présence des professionnelles de la petite enfance. Et quand je cite l’activité « massage bébé avec les mamans », elle s’écrie : « Mais c’est formidable ! »

Voilà donc le chemin parcouru en près de trente ans ; ce qui amène mon « témoin » à souligner les grands changements provoqués par l’arrivée de Robert Badinter au ministère de la Justice. « Il y a eu un avant et un après Badinter ; c’était flagrant. En janvier 1983, est arrivée une puéricultrice formidable. Tout de suite, elle a dit « mais il faut acheter des jouets ». En fait, grâce à son autorité de professionnelle, elle a pu porter nos demandes et en faire aboutir plusieurs. Car, quand nous, les détenues, nous demandions quelque chose, c’était toujours non », regrette-t-elle. Une double-poussette est arrivée ainsi que des chauffe-biberons mais également une ambiance différente. « En tant que mères, elle nous a soutenues », souligne Françoise.

Questions sans réponse

Malgré ces changements, en quinze mois, sa petite fille sortira seulement quatre fois de la prison. « Une fois avec son père et deux ou trois avec Bernadette, la puéricultrice », compte-t-elle.

Finalement grâce à une promesse d’embauche et un certificat d’hébergement, Françoise obtient une liberté conditionnelle. Incontestablement marquée par la prison, elle s’interroge souvent à propos de sa fille : « L’enfermement, je pense que ça l’a marquée. Quand j’ai été libérée, j’ai pris un appartement. Dès qu’une porte s’ouvrait, elle s’y engouffrait, elle voulait toujours sortir », raconte-t-elle. Petite fille elle voulait « plus tard, être directrice de prison », aujourd’hui elle étudie la psychologie pour « travailler en prison ».

De fait, Françoise choisit de dire la vérité à sa fille lorsque celle-ci a huit ans et demi. « J’avais une peur terrible, injustifiée mais ça, je ne l’ai su qu’après, c’était qu’elle apprenne les conditions de sa naissance par ses cousins. Début 1991, je suis partie en Inde avec elle vivre de nouveau dans un ashram. Elle était alors dans l’environnement le plus proche de ce que j’avais vécu avant sa naissance et j’ai pensé que c’était le bon moment », se justifie Françoise. Finalement, il semblerait que cette révélation arrive trop tôt dans l’histoire de la fillette. « Lorsque nous sommes rentrées quelques mois plus tard, elle est retournée à l’école et là, j’ai vu que le secret était trop lourd à porter pour elle. »

Aujourd’hui, le sujet n’est pas tabou mais les deux femmes n’en parlent quasiment jamais : chez Françoise, ces souvenirs n’ont jamais cessé de blesser tandis que Laure ne comprend pas comment sa mère a pu transporter de la drogue pour son compagnon, alors qu’elle n’était pas toxico.


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