N° 915 | du 5 février 2009 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 5 février 2009

Une équipe petite enfance présente en permanence

Nathalie Bougeard

L’ouverture de l’unité mobile mère-enfant en septembre 2004 a permis la présence permanente d’une équipe de trois personnes au sein de la nurserie. Objectif : mettre en place des actions de socialisation pour les enfants et de soutien à la parentalité pour les mères.

En France, la loi permet aux mères d’être avec leur enfant jusqu’à ce qu’il ait dix-huit mois. En outre, l’article 401 du code de procédure pénale indique qu’en détention, les enfants sont libres et innocents et par conséquent, dispensés de la formalité d’écrou [1]. Enfin, c’est la mère qui exerce l’autorité parentale. Ce cadre juridique posé, comment organiser la détention d’une maman et de son enfant ? Comment articuler le fait qu’une femme soit en même temps mère et détenue ?

Ambiance cocotte-minute

Ainsi, comment vivre 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 dans un presque permanent tête-à-tête avec son enfant puisque la nurserie n’est pas une garderie ? « Lorsque je sens une mère fatiguée, je propose qu’elle me confie son enfant pour une heure ou une demi-heure ; le temps que ça aille mieux. C’est comme un relais », indique la puéricultrice. Ça, c’est dans la journée lorsque les portes des cellules sont ouvertes et que les détenues peuvent discuter entre elles, participer à des activités organisées à la nurserie ou à des ateliers de la maison d’arrêt. « Mais le soir, que font-elles ? À partir de 18 heures et jusqu’au lendemain matin, elles partagent 12 m2 avec l’enfant », s’interroge une surveillante.

En effet, comment supporter un enfant qui pleure et qu’on n’arrive pas à calmer ? Dans ces moments-là, pas moyen de le confier à un tiers ou de sortir prendre l’air cinq minutes pour retrouver un peu de calme. « Au travers des ateliers que nous mettons en place et des discussions que nous avons avec les mamans, notre professionnelle de la petite enfance leur donne des petits moyens comme le massage, la façon de porter l’enfant ou de le bercer pour qu’elles puissent se débrouiller le soir venu et plus tard, lorsqu’elles seront libérées », précise Valérie, la puéricultrice. C’est aussi pour cette raison qu’il y a deux ans, l’équipe a mis en place une ludothèque afin que des jouets puissent être en permanence dans les cellules.

Déjà dans la journée, malgré la bonne humeur et la chaleur humaine que dégage ce lieu, l’atmosphère ressemble à celle d’une cocotte-minute où la moindre contrariété peut se transformer en crise. Il est vrai que ce reportage a eu lieu juste avant Noël, période douloureuse pour ceux qui sont emprisonnés et qui entraîne une exacerbation des tensions. De surcroît, deux ordonnances de placement venaient d’être prises par le juge. « Ce type de décisions impacte forcément toutes les détenues de la nurserie », estime Bénédicte, une éducatrice. Et d’ajouter : « Il nous arrive souvent d’avoir des crises de fou rire, de plaisanter avec des détenues, de bavarder avec elles. L’unité n’est pas en permanence sous pression. Il faut voir l’ambiance qu’il peut y avoir l’été quand les couvertures sont étalées dans le jardin et que les mamans discutent et que les enfants gazouillent ou jouent. »

Malika, une jeune maman résume parfaitement la situation : « Les surveillantes et les éducatrices sont géniales ; elles nous donnent beaucoup de conseils, nous aident. Mais parfois elles sont maladroites. Ok, elles ont parfaitement élevé leurs enfants mais ce n’était pas en prison. Je vous assure, ça change tout. »

Surveillantes, puéricultrices et éducatrices ont donc un rôle essentiel. On sent bien leur grande vigilance à essayer de prévenir, voire de calmer les choses qui s’enveniment parfois pour un rien et qui surtout, prennent d’incroyables proportions. Et même si les unes dépendent de l’administration pénitentiaire et les autres de l’hôpital, même si leurs pratiques et leurs missions diffèrent (« je ne regarde jamais par l’œilleton », déclare la puéricultrice qui utilise l’expression « lieu de vie de la mère et de l’enfant » quand il s’agit de parler de la cellule), elles travaillent en partenariat. « Nous sommes en étroite relation avec les surveillantes. Comme le week-end, nous ne travaillons pas, le lundi matin, elles nous racontent ce qui s’est passé et comment ça s’est passé », raconte Bénédicte.

La deuxième grande difficulté concerne les enfants et leur sociabilisation. Car en prison, tout manque : le père, le bruit des voitures, la présence de visages et de voix masculins, les odeurs, les personnes âgées, les adolescents, des lieux différents, etc. « Il faut arrêter avec l’image d’enfants qui ne sortent pas de la maison d’arrêt », préviennent d’emblée la puéricultrice et les deux éducatrices jeunes enfants. « Nous nous y employons au maximum mais ce n’est pas facile car il y a de plus en plus d’enfants. Depuis quelques années, en moyenne, ils sont une dizaine en permanence. Aussi, avons-nous deux critères de priorité : les plus grands et les plus isolés », poursuivent-elles.

Le lundi en début d’après-midi, deux enfants partent en poussette avec l’éducatrice pour une petite balade dans le bois qui jouxte la maison d’arrêt. Dans le même esprit, une fois tous les quinze jours, une sortie à thème est organisée : au marché, au jardin public, au parc animalier, etc. Mais là encore, le nombre d’enfants est limité à trois et de surcroît, une surveillante doit accompagner la puéricultrice. De fait, la voiture appartenant à l’administration, seul un de ses membres peut la conduire. « Dès trois mois, nous les sortons afin qu’il n’y ait pas de décalage entre un enfant qui vit en détention et un autre mais nous avons finalement peu de temps », estiment ces professionnelles.

Une fois par mois, deux enfants participent à la sortie médiathèque. Et puis, les lundis et jeudis matin, il y a les trois places à la halte-garderie destinées aux enfants de six mois et plus. « Sous réserve évidemment que la mère donne son accord. En quatre ans, j’ai connu un seul refus », commente l’éducatrice. « La mère ne paie rien. La seule chose que nous lui demandons, c’est de la régularité et que l’enfant soit prêt à 9h30 », précise l’éducatrice.

Et puis, il y a le petit jardin, accessible dans la journée sans autorisation et équipé de jeux. Mais finalement, les mères l’utilisent peu. « Il faudrait qu’elles aillent tous les jours dans le jardin, pour que l’enfant sente l’air, voie le soleil, la pluie, le vent, etc. Mais en prison, le « dehors » qui correspond à « en liberté » est hypervalorisé alors que pour elles, le jardin ne représente rien », regrette l’éducatrice.

Malgré toutes ces initiatives, quand on fait les comptes, les enfants sortent finalement peu de la maison d’arrêt. En tous cas pas tous les jours, ni même tous les deux jours, ni même… En fait, lorsqu’on pose la question, tout le monde se dérobe avec un « je ne sais pas, faudrait calculer », tant chacun sait que l’arithmétique ne ment pas.

Difficultés pour les 12-18 mois

Mais alors, qu’en est-il du développement psychologique de ces enfants ? « Des symptômes et des pathologies comme la dépression du bébé rencontrés souvent lorsque je travaillais en PMI, je n’en vois pas ici. Peut-être parce qu’il y a le groupe, une sorte de communauté qui joue un rôle important. D’ailleurs, quand ces enfants vont à la halte-garderie, ils ne rencontrent pas de difficulté d’adaptation », se félicite l’éducatrice. Pour sa part, la puéricultrice rappelle que « au cours des deux premiers mois de sa vie, un enfant a besoin de soins maternants et que la dyade mère-enfant est importante. »

D’ailleurs, elle ne constate aucune différence avec les enfants de l’extérieur. « Ce sont plutôt des enfants très stimulés. Certaines mamans m’ont dit avoir eu ici un regard plus attentif sur leur enfant qu’à l’extérieur avec les aînés. » Les seules difficultés notées concernent la motricité : « On constate une certaine maladresse lorsqu’ils doivent gravir une petite pente, marcher dans une rue qui descend ou sur l’herbe. Pour y remédier, ce serait bien qu’un psychomotricien vienne à la maison d’arrêt », indique l’éducatrice. « L’idéal serait évidemment qu’entre douze et dix-huit mois, les enfants sortent tous les jours », rêvent en chœur professionnelles de la petite enfance et personnel de la maison d’arrêt.

Car quoiqu’on en dise, dès que l’enfant commence à marcher et à s’autonomiser, il ressent vite que la cellule est petite et que les portes sont fermées… Et puis, pendant le reportage, je remarque ce petit garçon dont le regard est en permanence rempli de désolation. Est-ce la détention ? Non, je pense que c’est l’état moral de sa mère et qu’ici ou ailleurs, la relation ne sera pas forcément simple. « C’est là que le travail de l’équipe est très important. À nous aussi de l’aider à reprendre pied », assure Valérie la puéricultrice.

Reste l’absence du tiers séparateur. Dans le meilleur cas, mais c’est très rare, l’enfant voit son père régulièrement au parloir ou même mieux passe du temps au domicile de celui-ci. Mais dans l’ensemble, les jeunes femmes ne reçoivent que rarement des visites du père de leur enfant. « Il n’aime pas le parloir », témoigne l’une d’elles. « Il a du mal à supporter que je sois en prison et préfère ne pas venir me voir », ajoute une autre… Bref. Dans ces conditions, ne restent que les photos et les paroles que ces jeunes mamans disent à propos du père.

Mais la détention est également l’occasion de préparer les mères à leur sortie. « Honnêtement, le problème n’est pas lorsque les femmes sont incarcérées mais lorsqu’elles sortent. Nous avons souvent des mères immatures, centrées sur elles-mêmes. Par exemple, quand il y a l’anniversaire d’un petit, nous sommes souvent obligées de rappeler que c’est la fête de l’enfant et non de la maman », explique Bénédicte Pochet.

Au quotidien, l’équipe se montre disponible mais ne veut pas aller au devant des demandes des mères. « Le matin, lorsque j’arrive, celles qui ne sont pas dans le réfectoire, je ne vais pas les voir dans leur cellule. Elles ont le droit de ne pas avoir envie de venir avec le groupe. Il ne faut pas les infantiliser ; c’est important qu’elles fassent la démarche de me solliciter », estime la puéricultrice.

Dans ce cadre, l’équipe essaie d’organiser au moins une fois par jour un atelier destiné aux mères et aux enfants. « Cela va de la motricité bébé ou une activité sensorielle en passant par la peinture jusqu’à la décoration ou la cuisine », explique l’éducatrice. « Notre objectif est d’éviter que l’enfant soit en permanence dans la poussette ou dans les bras de sa mère », continue-t-elle.

Depuis un an, les mamans doivent préparer le repas du soir de leur enfant dès lors qu’il est âgé de six mois et demi. « Au début, nous avons réservé cela aux week-ends et progressivement, nous étendons à la semaine », détaille la puéricultrice. D’abord, les mères doivent élaborer les menus en respectant l’équilibre alimentaire tant du point de vue des quantités que des ingrédients, puis chaque jour préparer le repas. « C’est une bonne façon de leur donner un peu d’autonomie dans le rôle de mère car elles doivent gérer la contrainte des horaires et se projeter dans le temps puisque les menus sont élaborés à l’avance. Enfin, cela leur permet de les préparer à la sortie ».


[1Lorsqu’une personne est incarcérée, l’administration lui donne un numéro d’écrou (autrefois, le matricule) qui la suit partout. Les enfants qui grandissent en prison, comme ils sont libres et innocents, n’ont par conséquent pas de numéro d’écrou. En revanche, comme tout « visiteur » lorsqu’ils entrent dans la maison d’arrêt, ils sont fouillés


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