N° 746 | du 24 mars 2005 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 24 mars 2005

Discussion avec Delphine Censier

Propos recueillis par Jean-René Loubat

Delphine Censier est tétraplégique et pose en lingerie fine pour une expo de photos. Pourquoi ? Provocation ? Voyeurisme ? Ou est-ce tout simplement une voie ouverte au droit à l’image de soi ? Entretien

Delphine Censier, vous avez vingt ans et vous proposez une exposition itinérante de photos artistiques. J’ai d’abord été frappé par la beauté formelle des photos, et plus encore par l’émotion et la gravité esthétique qui se dégagent de certaines photos. Ce qu’il faut rajouter, c’est que vous êtes tétraplégique et que ces photos sont personnelles, très personnelles même, puisqu’elles possèdent un caractère érotique certain. Comment vous présentez-vous : artiste, créatrice, modèle… ?

Tout d’abord, merci pour le compliment. En effet, ces photos sont pleines d’émotion car elles sont à la base d’une recherche personnelle. De plus, je m’y dévoile en lingerie fine, c’est un choix un peu provocateur, mais mûrement réfléchi car je voulais découvrir mon corps, le mettre en valeur et me sentir femme.

À vrai dire, je n’ai pas vraiment de statut bien défini, je suis plutôt polyvalente. Quand je fais des photos, je suis modèle ; avec mon stand, je suis artiste ; avec mon expo, je dirige une véritable entreprise ; avec les gens, je fais de la communication. En somme, je fais ce qu’il me plaît…

Une telle démarche s’avère inhabituelle dans la culture du médico-social. N’ayons pas peur des mots : elle peut choquer. Comment assumez-vous ce risque ? Qu’est-ce qui vous a motivé, et à quel moment avez-vous ressenti le besoin de vous lancer dans ce qui est tout à la fois une œuvre et une expérience ?

Je pense que ma démarche accroche, justement parce qu’elle se veut un peu provocatrice. Je pense que c’est très souvent en choquant les gens qu’on arrive à attirer leur attention. C’est l’enthousiasme des gens vis-à-vis de mon travail qui me motive le plus et m’a permis de croire en mon projet. Je crois aussi que j’avais envie de « casser les caricatures » : c’est comme pour nos grands parents, on préfère imaginer que le sexe n’est plus d’actualité…

Ces photos sont à l’initiative d’un besoin singulier, celui de me réconcilier avec mon corps. J’avais une représentation très médicale de lui et j’avais peur de me regarder dans une glace. J’avais besoin de me voir réellement et de réaliser que j’étais une femme à part entière, avec les mêmes besoins et les mêmes désirs qu’une autre. Alors, voici un an maintenant, j’ai décidé de me faire prendre en photo en lingerie fine, afin de me voir en tant que femme. Je me suis mise en scène avec des vêtements, des décors, des maquillages de mon choix et j’ai utilisé la photographie comme « miroir de soi ». Puis, agréablement surprise du résultat, j’en ai fait beaucoup d’autres, et six mois après, j’ai décidé de monter une exposition de photos.

Quelles sont les réactions que vous avez déjà obtenues à partir de cette exposition, car vous avez choisi un thème et une atmosphère particuliers, et non pas des petits lapins, des paysages d’automne ou des photos ethniques ? Par exemple, est-ce que vous êtes sollicitée par des institutions, des congrès, des magazines ou autres ?

Dans ce genre de projet, je crois que ce n’est pas le support qui est fondamental, mais plutôt les questions qui sont posées. Les gens réagissent globalement très positivement ; parfois, ils sont surpris, d’autres sont émus, cela varie beaucoup. Ils y trouvent un peu comme un message d’espoir et se disent : « Ah ! Tiens, c’est vrai que l’on, peut voir cela comme ça ». D’autre part, les milieux institutionnels, qui surprotègent les personnes en situation de handicap, finissent par éteindre les aspirations de chacun en les coupant de la société, et donc de la réalité de la vie. De par mes retours, mon exposition « Elle, Moi, une Autre » leur permet de réveiller des rêves qui leur paraissaient inaccessibles. J’ai été sollicitée pour différents types d’expos comme des événementiels, des colloques, des anniversaires, mais aussi par des mairies, des responsables de galeries ou des gens tout simplement motivés par le sujet.

Est-ce qu’on peut dire vous avez utilisé un biais esthétique, artistique et érotique – en montrant votre corps sous un angle avantageux – afin de lever un tabou et de pouvoir aborder cette question de l’image de soi, dans un univers culturel où le handicap renvoie inéluctablement au concept misérabiliste d’un corps atrophié, qu’il faut taire, dissimuler ou confiner ?

Je pense qu’aujourd’hui les gens ne connaissent pas bien le handicap. On se fait toujours une idée des choses que l’on ne connaît pas, et pas des moindres car celle-ci provient des mœurs de la société qui ne véhicule pas forcément une bonne image du handicap. Comme vous l’évoquez dans vos écrits, quand on voit le handicap aujourd’hui, dans les médias ou ailleurs, on le voit au travers d’incapacités et non de capacités. J’aimerais bien trouver un jour l’interview d’un unijambiste à propos du prix de l’essence !

Au-delà de la démarche personnelle qui est la vôtre, Delphine Censier, est-ce que vous pensez constituer une « figure de proue », c’est-à-dire porter les émotions et les aspirations de beaucoup de personnes qui se trouvent dans une situation proche de la vôtre ?

Je crois qu’au-delà de lever un tabou, j’amène tout simplement les gens à se poser des questions et à évoluer sur la notion de handicap. Je ne suis pas le leader d’un « mouvement des personnes en situation de handicap ». J’ai juste eu besoin de me sentir mieux avec moi-même ; j’ai donc entrepris cette démarche afin d’y parvenir. Enfin, j’ai voulu poser de la même manière ces questions à la société. Chaque individu peut trouver une réponse personnelle dans mon travail.

De manière très symbolique, j’ai l’impression que vous avez fait franchir une étape importante à la vision que l’on peut avoir habituellement du handicap : tout simplement en congédiant le concept ! En affirmant que vous êtes une jeune femme charmante, en manifestant votre désir d’être, en osant « poser » et suggérer. En somme, vous nous signifiez que vous êtes une femme, capable de désirer et d’être désirable, un peu à la manière, en son temps, d’un Michel Polnareff avec sa chanson : Je suis un homme… C’est sans doute à cet endroit que vous créez l’effet de surprise, parce que nous ne sommes pas habitués à ce que des personnes, poursuivies par le label du handicap, se produisent sur la scène publique et manifestent les mêmes aspirations que tout un chacun. Cela commence à être admis au niveau du travail et du sport, mais plus difficilement concernant les autres domaines de la vie sociale, a fortiori de la vie privée et intime. Je pense que vous avez ouvert une voie : celle du « droit à l’image de soi ». Je vous en remercie.

Une dernière question pour les lecteurs de Lien Social : comment vous contacter si l’on veut faire venir votre exposition dans un congrès, un séminaire ou un établissement ?

Pour me contacter, c’est tout simple, on peut m’écrire sur mon mail censier-delphine@yahoo.fr, et je serai ravie de faire voyager mon expo. Sinon, le site web arrive bientôt…


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